Le 1er mars 2010, Michel Charasse, Hubert Haenel et Jacques Barrot remplaceront Olivier Dutheillet de Lamothe, Dominique Schnapper et Pierre Joxe.
Ce 24 février 2010, trois nouveaux membres du Conseil Constitutionnel viennent d’être officiellement nommés respectivement par le Président de la République Nicolas Sarkozy, le Président du Sénat Gérard Larcher et le Président de l’Assemblée Nationale Bernard Accoyer.
Première nomination de l’ère Sarkozy
C’est la première nomination au Conseil Constitutionnel pour Nicolas Sarkozy, et la seule pour son mandat actuel. Mais l’élément majeur est son aspect doublement novateur.
D’abord, par les textes, la réforme des institutions de juillet 2008 (voir §ad), le pouvoir de nomination du Président de la République est désormais encadrée par les parlementaires (comme pour la désignation du nouveau président de Radio France).
Ensuite, par la pratique personnelle de Nicolas Sarkozy qui a voulu rendre ces nominations transparentes, au risque d’y voir la cacophonie et des amertumes. Nicolas Sarkozy a en effet voulu procéder à ces nominations en concertation avec Gérard Larcher et Bernard Accoyer (une réunion a eu lieu le 22 février 2010).
Apparemment, ces nominations ont préoccupé depuis longtemps Nicolas Sarkozy qui aurait voulu aussi en discuter avec le Président du Conseil Constitutionnel, Jean-Louis Debré, mais ce dernier a refusé toute discussion en disant qu’il prendrait acte des nominations sans faire de commentaire. Histoire de rappeler qu’à sa propre nomination à la tête des Sages, le 5 mars 2007, Jean-Louis Debré avait essuyé une remarque peu agréable de son prédécesseur direct, Pierre Mazeaud.
Les préoccupations de Nicolas Sarkozy étaient triples : d’une part, s’assurer que sa décision sera irréprochable ; d’autre part, avoir un Conseil Constitutionnel sur lequel il puisse compter (plusieurs lois ont été “retoquées“, ce qui a provoqué plusieurs fois la contrariété présidentielle) ; enfin, saisir l’occasion de continuer l’ouverture politique et troubler l’opposition.
Finalement, aucune concertation vraiment “intelligente” n’a eu lieu entre les trois personnages de l’État chargés des nominations puisque, en définitive, deux sénateurs ont été nommés sur les trois et le troisième est un ancien député. Les trois membres désignés ont autour de 70 ans. Victime collatérale : la féminité puisque elle n’est plus représentée que par une seule personne (soit moins de 10% !).
Nomination de Nicolas Sarkozy : Michel Charasse
Michel Charasse (68 ans), sénateur, est un mitterrandien de pure souche. Devenu sénateur quand Roger Quilliot est devenu ministre en 1981, il était avant tout conseiller de François Mitterrand à l’Élysée. De 1988 à 1992, il occupa l’important Ministère du Budget. Il était tellement proche de François Mitterrand que ce dernier hésita à le nommer Premier Ministre en mai 1991.
Pour des raisons de politique locale dans le Puy-de-Dôme, Michel Charasse a été exclu du Parti socialiste en 2008, ce qui l’a conduit à se rapprocher du groupe RDSE (ex-gauche démocratique) qui rassemble les radicaux de gauche et de droite au Sénat.
Sa nomination au Conseil Constitutionnel serait une promesse de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne présidentielle, Michel Charasse ayant choisi de le soutenir. Michel Charasse est le maire de Puy-Guillaume qui se situe sur la circonscription de Brice Hortefeux, Ministre de l’Intérieur et proche de Nicolas Sarkozy.
Nicolas Sarkozy réussit aussi à maintenir une présence pseudo-socialiste après le départ de Pierre Joxe et évite la critique selon laquelle le Conseil Constitutionnel serait monolithique. Il rappelle également sa grande capacité de “digestion mitterrandienne” après avoir nommé le neveu de l’ancien Président, Frédéric Mitterrand, au Ministère de la Culture.
Étrange que Nicolas Sarkozy soit à l’origine de la consécration de deux personnalités de gauche : Bernard Kouchner avec son bâton de maréchal du quai d’Orsay et Michel Charasse au Conseil Constitutionnel. À ces consécrations peut s’ajouter celle de Didier Migaud à la tête de la Cour des Comptes.
Nomination de Gérard Larcher : Hubert Haenel
Également sénateur, depuis vingt-trois ans, Hubert Haenel (67 ans), conseiller d’État, est un élu alsacien qui a cumulé beaucoup de fonctions au sein du Sénat. Il est notamment Président de la Commission des affaires européennes (en vertu de la réforme des institutions de 2008), juge titulaire de la Cour de Justice de la République (qui va se prononcer sur le cas de Charles Pasqua), président du groupe d’amitié avec le Vatican, membre du groupe français de l’Union interparlementaire…
Selon les observateurs, la nomination d’Hubert Haenel au Conseil Constitutionnel va libérer beaucoup de postes au Sénat que Gérard Larcher pourra attribuer à certains sénateurs dans l’optique de sa réélection en octobre 2011, une élection de tous les dangers puisque le groupe socialiste est de plus en plus imposant et que l’UMP n’a plus de majorité absolue.
Autre argument utilisé par Gérard Larcher, celui de rééquilibrer le Conseil Constitutionnel en faveur du Sénat, les membres actuels ayant en leur sein trois anciens députés dont un ancien Président de l’Assemblée Nationale (les deux autres étant des anciens Présidents de la République). Le rééquilibrage va donc être important puisqu’il y aura deux sénateurs.
Par ailleurs, Hubert Haenel a fait partie de la Convention sur l’avenir de l’Europe, créée par le Conseil européen de Laeken en décembre 2001 et présidée par Valéry Giscard d’Estaing, qui a abouti à la rédaction du Traité Constitutionnel Européen adopté au Conseil européen de Rome le 29 octobre 2004. Hubert Haenel est donc un Européen convaincu qui connaît bien les rouages institutionnels de l’Union Européenne.
Nomination de Bernard Accoyer : Jacques Barrot
Au moins, voici un centriste qui n’aura pas perdu avec son ralliement immédiat à l’UMP en 2002. Jacques Barrot (73 ans) est un démocrate chrétien qui est devenu chiraquien par opportunité.
Député très jeune, à 30 ans, pour succéder à son père Noël, Jacques Barrot suivit Jacques Duhamel dans le soutien centriste à Georges Pompidou (déchirant le Centre démocrate qui, majoritairement, soutint Alain Poher). Il se retrouva sans discontinuité dans tous les gouvernements de la Présidence de Valéry Giscard d’Estaing et au début de la Présidence de Jacques Chirac (Présidents qu’il va retrouver au Conseil Constitutionnel), à des postes plus techniques que politiques : logement, commerce, santé, travail et affaires sociales. Soit neuf années de longévité ministérielle.
Secrétaire général du Centre des démocrates sociaux (parti réunifiant les centristes propompidoliens et les autres) sous la présidence de Jean Lecanuet puis de Pierre Méhaignerie (de 1976 à octobre 1991), Jacques Barrot a rejoint Jean-Pierre Raffarin, Dominique Perben et Michel Barnier dans leur tentative d’unifier l’UDF et le RPR pendant la cohabitation Jospin.
En juin 2002, Jacques Barrot (député chevronné) obtint son bâton maréchal en président l’immense groupe UMP à l’Assemblée Nationale (on constate avec Jean-François Copé que ce poste est essentiel dans le dispositif de la majorité).
Nommé Vice-Président de la Commission européenne pour la période sortante, 2004-2009, d’abord aux transports puis à la justice, Jacques Barrot abandonna la présidence du groupe UMP à Bernard Accoyer qui fut élu en juin 2007 le Président de l’Assemblée Nationale qui va le nommer au Conseil Constitutionnel. En 2004, il laissa sa circonscription à son suppléant Laurent Wauquiez, membre du gouvernement actuel.
Européen convaincu, Jacques Barrot défendait sa nomination parmi les Sages auprès de Nicolas Sarkozy en disant qu’il était nécessaire d’y désigner des personnes qui connaissent bien les institutions européennes afin de prendre des décisions qui ne seraient pas invalidées par la Cour de justice européenne.
Jacques Barrot pourra donc poursuivre son activité politique jusqu’à ses 82 ans.
Victime collatérale : la mixité sexuelle
Trois nouveaux membres : deux sénateurs, deux anciens ministres, deux fins connaisseurs des institutions européennes, deux originaires de l’UMP, deux Auvergnats.
Mais au total, sur les onze membres du Conseil Constitutionnel, il ne reste plus qu’une seule femme, Jacqueline de Guillenchmidt, dont le mandat s’achèvera au prochain renouvellement, en février 2013.
Si l’on souhaite une meilleure représentativité sexuelle du Conseil Constitutionnel, lançons le défi que les trois prochains membres désignés en 2013 soient tous… des femmes !
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (24 février 2010)
Pour aller plus loin :
L’ouverture politique.
Nomination à la Cour des Comptes.
L’amertume de Pierre Joxe.
Historique des nominations au Conseil Constitutionnel.
Les nominations présidentielles.
Partager cet article
Parent pauvre de la politique nationale, Grenoble n’avait jusqu’à maintenant jamais porté depuis la guerre ses élus vers de hautes destinées sauf dans un cas bien malheureux.
Nouveau volet de l’ouverture selon Nicolas Sarkozy, le député socialiste de l’Isère Didier Migaud vient d’être nommé ce 23 février 2010 premier Président de la Cour des Comptes pour succéder à l’imposant Philippe Séguin. Une marque d’estime et de reconnaissance pour l’élu compétent, mais aussi un nouveau départ pour l’une des agglomérations les plus dynanmiques du pays.
Petit rappel historique
Hubert Dubedout, maire de Grenoble depuis 1965 et leader de la “nouvelle gauche” (celle de Pierre Mendès France et Michel Rocard), avait été proposé en 1981 Ministre du Logement par Pierre Mauroy à François Mitterrand, nouveau Président de la République. Finalement, Hubert Dubedout resta à Grenoble, laissant le portefeuille à Roger Quilliot (qui laissa alors son siège de sénateur à un conseiller du Président, Michel Charasse), et il perdit même la ville jugée pourtant imprenable.
À la fin des années 1980, le département de l’Isère et la ville de Grenoble étaient devenus RPR malgré une vieille tradition de gauche.
Alain Carignon
À l’origine de ce changement radical, Alain Carignon qui, après avoir obtenu un canton en 1976 à 27 ans, s’était emparé, dès le premier tour, de la mairie d’Hubert Dubedout en mars 1983 (à 34 ans), puis d’un mandat de député européen en juin 1984 et enfin, de la présidence du Conseil général de l’Isère en mars 1985, pourtant détenue par le Président de l’Assemblée Nationale de l’époque Louis Mermaz.
Mars 1986 marquait une étape essentielle dans la vie d’Alain Carignon puisque, élu député, il fut immédiatement nommé Ministre délégué à l’Environnement dans le gouvernement de Jacques Chirac. Son ambition était sans limite puisqu’il s’imaginait déjà parmi les futurs présidentiables.
Au printemps de 1988, après la réélection de François Mitterrand, Alain Carignon imaginait poursuivre sa carrière ministérielle en devenant ministre d’ouverture dans le gouvernement de Michel Rocard. Grenoble avait largement réélu François Mitterrand et dans la perspective de sa réélection à la mairie en mars 1989, Alain Carignon cherchait lui aussi à faire de l’ouverture (avec notamment Guy Névache, le responsable des socialistes grenoblois).
Réélu député et limité par le cumul, Alain Carignon décida de démissionner de son mandat national pour conserver ses deux mandats à la tête d’un exécutif : la mairie et le département. Alain Carignon eut quelques velléités d’indépendance rénovatrice en 1989 qui se soldèrent par un échec.
Malgré un bref retour au gouvernement d’Édouard Balladur, Alain Carignon s’enlisa dans les “affaires” jusqu’à en faire de la prison. Pendant la campagne présidentielle de 1995, aucun des deux candidats issus du RPR, ni Jacques Chirac ni Édouard Balladur, n’osa faire le déplacement.
Triumvirat socialiste
Juin 1995 rouvrait naturellement les portes de la mairie à la gauche : Michel Destot, l’opposant rocardien, avait réussi le tour de force d’éviter tout parachutage national (on parlait à l’époque de Jack Lang et de Bernard Kouchner) dans une grande ville prête à être cueillie.
Maire de Grenoble, Michel Destot (63 ans), député de Grenoble depuis juin 1988, fut de la même génération que Didier Migaud (57 ans), lui aussi élu à l’Assemblée Nationale depuis juin 1988 et futur maire de Seyssins. En 1995, la répartition des rôles laissa à Didier Migaud la présidence de la communauté d’agglomération (en 1995, il avait eu, lui aussi, des visées sur la ville de Grenoble et en 1998, sur le Conseil général qui n’était pas encore repassé à gauche).
Avec André Vallini (53 ans), jeune maire de Tullins (il avait à peine 30 ans) et devenu député à partir de juin 1997, les trois élus forment depuis une quinzaine d’années le triumvirat socialiste de l’agglomération. André Vallini a été élu président du Conseil général de l’Isère en mars 2001, si bien que chacun des trois députés avait “son” mandat à la tête d’un exécutif important.
Michel Destot, rocardien proche de Dominique Strauss-Kahn mais soutenant Bertrand Delanoë en novembre 2008, n’a jamais vraiment su avoir un écho national tandis que ses deux autres compères sont devenus des spécialistes parlementaires reconnus.
Proche de François Hollande, André Vallini, qui admire le gaullisme social et institutionnel, est un spécialiste de la justice et des institutions. Cela l’a conduit à diriger la commission parlementaire sur le procès d’Outreau et à être responsable au sein du Parti socialiste de ce thème.
Didier Migaud s’est spécialisé dans l’analyse budgétaire et a vite montré ses compétences tant auprès de ses collègues socialistes que de ses adversaires (comme Jacques Barrot à l’époque président de la Commission des finances).
Didier Migaud
Proche de Laurent Fabius dont il épouse presque le look, Didier Migaud a été très déçu de ne pas faire partie de la “dream team” de Lionel Jospin en 1997 : il comptait y faire son entrée comme Ministre du Budget et n’a été que rapporteur général du budget, poste qui lui permit cependant d’être au centre des débats budgétaires. C’est à ce titre qu’il fut, avec Alain Lambert, son alter ego du Sénat, le père de la LOLF, la loi organique n°2001-692 du 1er août 2001 relative aux lois de finances qui a pour but d’évaluer les politiques publiques.
Pendant la dernière campagne présidentielle, il fut désigné comme conseiller budgétaire de la candidate Ségolène Royal, pour remplacer en catastrophe… Éric Besson démissionnaire.
Fort habile en campagne, Nicolas Sarkozy avait réussi à reprendre l’idée de sa concurrente Ségolène Royal en promettant d’attribuer à l’opposition le poste de président de la Commission des finances de l’Assemblée Nationale. Le 28 juin 2007, c’est donc tout naturellement que ses amis socialistes désignèrent Didier Migaud pour occuper ce poste.
Compétent, talentueux et sachant doser entre ses convictions et sa fonction, Didier Migaud a réussi à naviguer tant bien que mal, en présidant la commission dont il n’était pas majoritaire tout en critiquant politiquement certaines options du gouvernement (comme les heures supplémentaires du bouclier fiscal). Il a été désigné “député de l’année 2009″ par le Trombinoscope pour être le député le plus actif de l’Assemblée Nationale.
La lourde succession de Philippe Séguin
La mort de Philippe Séguin a rendu nécessaire la désignation d’un nouveau premier Président de la Cour des Comptes par le Président de la République. Pour Nicolas Sarkozy, c’est une nomination délicate et pleine de sens politique.
Après avoir proposé à Alain Juppé et à François Hollande cette fonction très importante de contrepouvoir, et après des rumeurs concernant Anne-Marie Idrac ou encore Alain Lamassoure, Nicolas Sarkozy a opté finalement pour la compétence et l’ouverture politique en désignant Didier Migaud. L’objectif d’une République irréprochable est en bonne voie.
L’indépendance et la compétence de Didier Migaud, qui voit ainsi consacrer son action politique, ne peuvent mettre en doute la pertinence de cette nomination politique, tout comme le soutien de Nicolas Sarkozy à Dominique Strauss-Kahn pour le poste de directeur général du Fonds monétaire international (FMI).
Deux réactions parmi d’autres
Parmi les nombreuses réactions qu’a suscitées cette nomination, notons-en deux.
Celle du député-maire de Drancy Jean-Christophe Lagarde, président exécutif du Nouveau centre : « En nommant M. Migaud à la tête de l’institution de contrôle des comptes publics, le Président de la République nous fait franchir un pas de plus vers une démocratie réelle, loin de ce que depuis 1958 certains ont pu appeler à juste titre la République des copains et des coquins. ».
Et celle discordante du député-maire de Vannes, François Goulard (ancien soutien de François Bayrou en 2007 et proche de Dominique de Villepin) qui craint une manœuvre politique par l’instrumentalisation de la haute institution : « Le problème est de nommer à la tête d’une juridiction un homme politique. Séguin était issu de la Cour des Comptes. ».
Parmi les prédécesseurs de Didier Migaud, il y a aussi l’ancien ministre Pierre Joxe qui quittera le 28 février 2010 le Conseil Constitutionnel dont le renouvellement est annoncé ce 24 février 2010.
Succession en Isère
Quant aux trois mandats que Didier Migaud abandonne en Isère, nul doute qu’une profonde réorganisation des rapports de force au sein des socialistes isérois va rapidement s’opérer, probablement au bénéfice d’André Vallini.
Son principal mandat, la présidence de la communauté d’agglomération de Grenoble, va être disputé certainement entre Michel Destot (député-maire de Grenoble), Geneviève Fioraso (députée, première adjointe de Grenoble et première vice-présidente), Christophe Ferrari (jeune maire de Pont-de-Claix), Marc Baïetto (maire d’Eybens et conseiller général, président des transports grenoblois) et Michel Issindou (député-maire de Gières).
Pas vassal de l’Élysée
Grenoble est sous les projecteurs de la politique nationale grâce aux performances d’un de ses plus talentueux élus, Didier Migaud, et à l’habile poursuite de l’ouverture politique décidée par Nicolas Sarkozy. On peut être sûr que Didier Migaud sera d’une indépendance à toute épreuve et ne sera pas le vassal de l’Élysée. Aussi indépendant que son prédécesseur. La Cour des Comptes en sort renforcée dans sa mission de contrôle de l’argent public. La République ne pourra qu’y gagner.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (24 février 2010)
Pour aller plus loin :
L’ouverture politique.
Nominations au Conseil Constitutionnel.
L’amertume de Pierre Joxe.
Zoom sur le PS.
Partager cet article
Sondages en dégringolade pour les régionales, perspectives peu heureuses avec un redressement miraculeux du Parti socialiste, querelles internes permanentes, la création du MoDem de François Bayrou risque bien de devenir l’un des échecs politiques les plus décevants de la Ve République.
Ces dernières semaines semblent catastrophiques pour le MoDem, le parti de François Bayrou dont l’ambition reste toujours de devenir Président de la République française.
Et les idées ?
J’avais été étonné par la
très mauvaise campagne du MoDem aux élections européennes du 7 juin 2009 alors que cela aurait dû être les échéances les plus valorisantes pour un mouvement qui se revendiquait comme le plus favorable à la construction européenne dans un contexte national de repli identitaire. Le thème de l’Europe, le scrutin proportionnel, l’enjeu national et la future application du Traité de Lisbonne (un
traité essentiel dans le
redémarrage des
institutions européennes) auraient dû avantager François Bayrou.
Mais le paradoxe du François Bayrou d’après mai 2007, c’est qu’il a voulu rassembler un ensemble très hétérogène de personnes qui avaient voté pour lui au premier tour de l’élection présidentielle plus par refus d’un unique choix entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal que par adhésion à son projet présidentiel.
Or, une fois l’élection de Nicolas Sarkozy acquise, le seul dénominateur commun de cet ensemble fut, au contraire de valeurs politiques fortes (redressement des déficits budgétaires, construction européenne, décentralisation) qui avaient jusque là toujours guidé le candidat François Bayrou, un simple antisarkozysme primaire qui, s’il était populaire dans certains recoins de l’espace politique n’en était qu’un élément démagogique peu constructif.
Un pédalage électoral prévisible
Les élections régionales de 14 et 21 mars 2010 auraient dû, après les européennes, être ces deuxièmes échéances capables de renforcer le MoDem : scrutin de listes, thème de la décentralisation en plein débat sur la réforme cruciale des collectivités locales (avec fusion des élus des régions et des départements) et aussi enjeu national, ne serait-ce que parce que ces élections sont les dernières majeures avant l’importante élection présidentielle de 2012 (il y aura encore des élections cantonales et sénatoriales en 2011).
Et qu’en est-il aujourd’hui ? Après bien des querelles internes pour la constitution des listes (notamment en Languedoc-Roussillon et en Picardie), le MoDem peine à reprendre un nouveau souffle. Les sondages qu’on lui crédite sont catastrophiques. Entre 2 et 7% au grand maximum, si bien qu’il n’a guère d’espoir d’être en capacité de se maintenir au second tour et même d’être capable de fusionner avec une autre liste, et puis, qui voudrait d’un parti qui ne veut être ni de droite ni de gauche et qui, par conséquent, est trop à gauche pour la droite et trop à droite pour la gauche, et qui n’apporterait aucune valeur ajoutée électorale ?
Pour certains candidats du MoDem (notamment en Provence-Alpes-Côte d’Azur), l’objectif à atteindre est descendu au seuil de… 2% ! Soit finalement pas loin du score de la liste de Jean-Jacques Servan-Schreiber à sa dernière aventure électorale, les élections européennes du 7 juin 1979 (1,8%).
Un humanisme non pratiquant
Le Chevalier orange est l’auteur d’un blog très lu et apprécié dans la petite sphère du centrisme, car très bien informé et sans langue de bois. Ses propos directs mais anonymes peuvent choquer. On peut même y ressentir parfois de la haine ou, du moins, une profonde déception de ce qu’auraient pu devenir ces 18% d’un François Bayrou surpris lui-même par un tel emballement (son objectif était d’être élu en 2012 et pas en 2007 et il n’avait pas imaginé un tel succès au début de sa campagne de 2007).
Pour être si bien informé, il faut être proche du (supposé) “pouvoir”. Le Chevalier orange est probablement parmi les proches de la direction du MoDem et n’hésite jamais à imputer à Marielle de Sarnez tous les maux du MoDem : l’incapacité d’organiser un parti en ordre de bataille, l’absence totale de démocratie interne, le choix arbitraire des candidats (aux régionales, aux européennes etc.), et surtout, le peu d’attention et de communication portées à ses propres militants et sympathisants. Bref, une sorte d’humanisme non pratiquant.
On voyait dès les élections législatives de juin 2007 que le mouvement de François Bayrou était retombé au niveau que l’UDF et François Bayrou avaient toujours connu depuis 1998, à savoir entre 7 et 10%.
L’érosion du bayrouïsme parlementaire
La raison de l’absence de “capitalisation” des 18% est en grande partie la scission survenue entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007 où la quasi-totalité des députés UDF fidèles à François Bayrou a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy pour le second tour. On avait dit alors que ces députés avaient “trahi” François Bayrou et que leur motivation aurait été leur réélection.
S’il y a évidemment une part de vrai (mais pas toujours, comme Pierre Albertini, ex-député-maire de Rouen), cette version refuse aussi une évidence : ces députés avaient toujours été élus contre un candidat de gauche et toujours soutenus par une alliance avec l’UMP (ce qui fut encore le cas de François Bayrou en juin 2007). Et la position dissymétrique de François Bayrou pour le second tour (qui a annoncé qu’il ne voterait pas pour Nicolas Sarkozy) a, elle aussi, “trahi” l’idéal pourtant martelé “ni droite ni gauche”.
Aujourd’hui, le Chevalier orange affirme que ce départ des députés UDF aurait pu être évité. François Bayrou aurait voulu les retenir mais Marielle de Sarnez les aurait au contraire encouragés à partir afin de faire table rase et construire sur de nouvelles bases un nouveau parti. L’auteur du blog contestataire aura certainement à justifier et préciser un peu mieux cette insinuation.
Absence sur le terrain des idées
Il me semble que c’est cet élément fondateur (scission entre le général et ses lieutenants) qui a tué les 18% de François Bayrou : indépendamment d’avoir introduit une véritable haine entre deux centrismes pourtant idéologiquement équivalents (sur la base du projet du candidat Bayrou), le MoDem et le Nouveau centre, haine de chapelles bien étrange quand on veut rassembler de Jacques Delors à édouard Balladur, il a interdit à François Bayrou d’avoir un groupe à l’Assemblée Nationale (au contraire de juin 2002 où il avait su réagir avec combativité à la création hégémonique de l’UMP).
Ce qui fait que François Bayrou et son mouvement sont totalement absents des nombreux grands débats parlementaires initiés par Nicolas Sarkozy.
Or, n’avoir pas de députés européens, être absent des conseils régionaux, perdre ses adhérents, ce n’est peut-être pas bien grave quand le point de mire est l’élection présidentielle. En revanche, l’absence d’une force capable d’être écoutée au Parlement sur tous les grands sujets politiques est un handicap à mon sens insurmontable pour celui qui prétend assumer le rôle suprême dans nos institutions. Ce n’est pas étonnant que les idées du MoDem ne résonnent pas médiatiquement : hors du Parlement, un parti est rapidement inaudible sauf s’il fait dans la provocation ou la démagogie (comme le Front national).
L’absence d’équipe solide nuit à la crédibilité d’un présidentiable
Cette absence pointe du doigt l’immense solitude de François Bayrou. À cet égard, le Chevalier orange s’était amusé à se faire peur en imaginant l’éventuel gouvernement de François Bayrou s’il arrivait à l’Élysée.
J’avais considéré à l’époque de la campagne de 2007 que l’absence d’équipe valable auprès de François Bayrou était une critique irrecevable car en cas d’élection, l’élu aurait rassemblé plus de 50% et la classe politique se serait naturellement adaptée (avec de nombreuses offres de service de la part de ceux qui sentiraient le vent tourner). L’exemple de Valéry Giscard d’Estaing élu en 1974 avec très peu de “troupes” illustre bien que les institutions recentrent toujours le paysage politique autour du Président de la République.
Maintenant, j’ai un véritable doute sur cet argument. Le Président de la République est devenu de plus en plus un “manager”, de moins en moins un “roi fainéant”, et la capacité à choisir et motiver une équipe est essentielle pour réussir (être élu mais aussi faire du bon travail une fois élu).
C’est ce qui a permis d’élire George W. Bush au lieu du favori Al Gore en novembre 2000 (c’est d’ailleurs la seule qualité de Bush Jr., celle de meneur d’hommes). C’est ce qui a fait également le succès de Lionel Jospin (qui continue encore à parler avec nostalgie de sa “dream team” de 1997). C’est aussi ce qui a permis l’élection de Nicolas Sarkozy bien mieux préparé, d’un point de vue des ressources humaines, que Ségolène Royal à diriger la France.
Aujourd’hui, le comportement de François Bayrou confirme que ce dernier n’écoute aucune personnalité de valeur qui aurait pu lui apporter des atouts supplémentaires à son ambition : une Corinne Lepage, par exemple, est tellement ignorée que cela ne fait guère de doute qu’elle reprendra sa liberté après les élections. François Bayrou ne vaut guère mieux que Ségolène Royal dans son incapacité à constituer une équipe politique solide qu’il pourrait lui-même respecter.
Une micro-chance de survie ?
Pourtant, s’il devait rester une chance minime pour François Bayrou en 2012, ce serait d’en finir avec son isolement politique : en faisant une alliance publique et claire avec au moins une autre personnalité qui souhaite affronter Nicolas Sarkozy : Dominique de Villepin ou Dominique Strauss-Kahn. Et en précisant clairement la répartition des rôles.
Depuis trois ans, il semble que François Bayrou a fait le choix de préférer perdre seul à gagner ensemble. Aut caesar aut nihil. Cela risque donc bien d’être nihil.
Le MoDem ne serait alors qu’une petite entreprise de François Bayrou où tout serait fait pour le préserver. L’effondrement aux régionales serait tellement acquis dans les cerveaux que la direction du MoDem réfléchirait déjà à la réaction adéquate à communiquer à l’issue de l’échéance pour affronter une vague de dissidence qui se préparerait elle aussi dès maintenant.
Pour vous faire une idée particulière de l’état actuel du MoDem, je vous encourage donc à lire les billets fort bien renseignés du Chevalier orange, tout en ignorant la déplorable animosité verbale de l’auteur contre certains responsables du MoDem et en fermant les yeux également sur les fautes d’orthographe, et d’y lire aussi les nombreux commentaires parfois très instructifs sur une ambition politique qui n’a jamais su se concrétiser pleinement.
Pour aller plus loin :
Partager cet article
Parmi les nombreuses mesures que les parlementaires adoptent tous les jours, un vote définitif a eu lieu cette semaine à l’Assemblée Nationale sur le principe d’une nouvelle solidarité : l’allocation journalière d’accompagnement d’une personne en fin de vie. Si les conditions d’obtention sont réduites, elle constitue malgré tout une avancée notable dans un domaine qui concerne tout le monde. Ce texte n’attend plus que la signature de Nicolas Sarkozy.
Depuis longtemps, le vocabulaire législatif a son propre mot pour désigner la mort ou sa proximité : la “fin de vie“. C’est un sujet essentiel avec l’augmentation de l’espérance de vie. De plus en plus de personnes ont à faire face à une fin de vie difficile, tant pour elles-mêmes que pour leur entourage direct chargé de les accompagner matériellement et moralement. Cent mille personnes sont prises en charge aujourd’hui par le dispositif de soins palliatifs.
Historique de cette loi
C’est à la suite de la mission d’évaluation de sa loi n°2005-370 du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, mission décidée au même moment que la triste disparition de Chantal Sébire, que le député Jean Leonetti (UMP) a proposé le 28 janvier 2009 la création d’une allocation journalière d’accompagnement d’une personne en fin de vie (n°1407). Pour favoriser l’unanimité des parlementaires, il a associé un député de chaque groupe à cette proposition de loi : Gaëtan Gorce (socialiste), Olivier Jardé (Nouveau centre) et Michel Vaxès (communiste), députés qui ont également travaillé avec lui pour la mission d’évaluation…
La proposition a été discutée et a été adoptée en première lecture à l’unanimité le 17 février 2009 par l’Assemblée Nationale, puis modifiée et adoptée le 10 janvier 2010 par le Sénat en première lecture et enfin, a été adoptée en seconde lecture à l’unanimité dans la même version que celle du Sénat, ce mardi 16 février 2010, adoption qui ne nécessite donc pas de vote au Sénat en seconde lecture.
La loi est donc prête pour être promulguée dans les prochains jours par le Président de la République Nicolas Sarkozy.
Épectase du processus ?
La durée d’un an de ce parcours législatif a été très longue (nettement plus rapide cependant que le texte sur la prévention des incendies), ce qui a un peu froissé le consensus par la voix de la députée socialiste Danièle Hoffman-Rispal : « Un délai d’un an avant cette deuxième lecture me paraît exagéré, surtout si l’on prend en considération les nombreux projets de loi qui ont été adoptés en urgence dans le même temps ».
L’oratrice de l’opposition a finalement préféré surtout insister sur l’union nationale face à ce sujet délicat jusqu’à en faire de l’humour plus ou moins graveleux : « Cent onze ans jour pour jour après la mort de Félix Faure [Président de la République], tous nos concitoyens ne connaissent certes pas la chance de mourir d’épectase. Restons positifs et félicitons-nous que la loi augmente leurs chances de mourir accompagnés ! ».
Que dit ce texte ?
Le texte définitivement adopté par les parlementaires stipule qu’une « allocation journalière d’accompagnement d’une personne en fin de vie est versée aux personnes qui accompagnent à domicile une personne en phase avancée ou terminale d’une affection grave ou incurable, quelle qu’en soit la cause ».
Pour y avoir droit, le bénéficiaire doit avoir réduit ou suspendu son activité professionnelle, et soit avoir un lien de parenté, soit être une « personne de confiance au sens de l’article L. 1111-6 du code de la santé publique », soit partager le même domicile que la personne accompagnée.
La possibilité que cette mesure puisse s’appliquer aux “personnes de confiance” (dont le lien est confirmé et validé par la personne en fin de vie) est l’une des grandes améliorations apportées au texte par les sénateurs. Cela rend mieux compte de la réalité sociale où c’est parfois plutôt un ami qu’un membre de la famille qui va accompagner la personne en fin de vie.
Cette allocation est versée pendant vingt et un jours pour un montant de 41,37 euros par jour (49,16 euros par jour pour une personne seule) servant à compenser forfaitairement le manque à gagner dû à l’arrêt de l’activité professionnelle. En cas de décès de la personne accompagnée avant la fin de cette durée, le versement est arrêté au lendemain du jour du décès.
Par ailleurs, il est possible de partager cette allocation entre plusieurs personnes qui accompagnent la même personne en fin de vie.
Renforcer la solidarité nationale
Cette mesure devrait concerner vingt mille personnes chaque année, selon le Parlement, et coûterait environ vingt millions d’euros. Il est prévu de faire gérer cette allocation par le régime général d’assurance maladie ou, le cas échéant, par le régime du bénéficiaire si ce dernier est différent du régime général.
La fin de vie est petit à petit prise en compte par le législateur. La précédente avancée majeure dans le domaine de l’accompagnement des mourants avait été réalisée par l’adoption de la loi n°99-477 du 9 juin 1999 visant à garantir le droit à l‘accès des soins palliatifs (Bernard Kouchner était à l’époque Secrétaire d’État à la santé et à l’action sociale dans le gouvernement de Lionel Jospin) qui a institué le principe du congé de solidarité familial (non rémunéré et d’une durée de trois mois renouvelable une fois) qui permet aux salariés de s’absenter pour accompagner un proche affecté par une maladie grave.
Points de la loi qui peuvent être contestés
Malgré l’unanimité des parlementaires, plusieurs points ont été jugés parfois contestables mais n’ont pas donné lieu à des amendements pour accélérer la procédure législative.
Inégalité de traitement
Le premier point de cette loi consensuelle qui peut être contesté concerne la cible des personnes qui accompagnent des personnes en fin de vie résidant uniquement à leur domicile. Or, il apparaît évident que la personne en fin de vie résidant à l’hôpital ou dans un établissement spécialisé (environ trois quarts des personnes malades concernées) a autant besoin de proches les accompagnant dans cette douloureuse période que si elle réside chez elle.
Certes, le versement de l’allocation n’est pas suspendue si entre temps, la personne accompagnée est hospitalisée.
À l’instar de Jean-Luc Romero (conseiller régional ex-UMP et candidat PS en Île-de-France) qui a ainsi réagi : « Les personnes qui accompagnent à l’hôpital et qui y passent leurs jours et leurs nuits à tenir la main de celui qui va mourir, à le rassurer, ne mériteraient-elles pas également la solidarité nationale ? », certains considèrent cette distinction comme discriminatoire et anticonstitutionnelle, mais il est peu probable que le Conseil Constitutionnel soit saisi de ce point avant la promulgation de la loi. Il pourrait toutefois l’être a posteriori, comme le permet désormais la réforme des institutions de juillet 2008 (voir §5.1).
La raison de cette différence de traitement provient de l’objectif également affiché : encourager la fin de vie au domicile pour “désengorger” les hôpitaux et satisfaire le souhait majoritairement exprimé des personnes (80%) de mourir chez eux (alors que 72% meurent actuellement à l’hôpital).
Montée et durée de l’allocation
L’autre point important de contestation, c’est le montant et la durée trop faibles de l’allocation. L’équilibre était délicat à obtenir pour les parlementaires (l’article 40 de la Constitution est très contraignant à cet égard).
Le montant correspond à l’allocation journalière de présence parentale qui est égale à 10,63% de la base mensuelle de calcul des allocations familiales (12,63% pour une personne seule) avec une base mensuelle fixée au 1er janvier 2009 à 389,29 euros.
À titre de comparaison, ce montant est deux à cinq fois supérieur au dispositif belge et un peu moins du double du dispositif décidé par la municipalité de Paris avec des durées maximales supérieures, respectivement deux et trois mois.
Quant à la durée d’attribution, beaucoup considèrent que trois semaines est trop court d’autant plus qu’elle est difficilement prévisible. En 2005, 47% des Français interrogés avaient déjà accompagné un proche en fin de vie pour une durée inférieure à trois mois (pourtant, les trois quarts des patients mourant à l’hôpital sont seuls au moment de leur mort).
Le rapporteur de la loi, Bernard Perrut, s’en est expliqué : « La durée de versement de l’allocation a été fixée par les auteurs de la proposition de loi à trois semaines. L’expérience montrera s’il se révèle opportun ou non d’adapter cette durée. ».
En effet, chaque année, un rapport d’évaluation de cette nouvelle loi sera rédigé afin éventuellement d’ajuster les différents paramètres.
Arrêt brutal au lendemain du décès
Une autre mesure contestée, c’est d’arrêter brutalement l’allocation le lendemain du jour du décès et pas, comme le propose le député centriste Jean-Luc Préel, jusqu’au jour de l’inhumation.
Une première étape
Ce vote unanime est une première étape d’une « conception exigeante de notre civilisation et de l’avenir qu’ensemble nous voulons inventer » : Nora Berra, la Secrétaire d’État chargée des aînés y voit « l’occasion de mieux reconnaître le rôle de l’accompagnement par les proches d’une personne qui va mourir. Et nous savons combien comptent les soins prodigués et une présence chaleureuse dans les derniers jours d’une vie. ».
Nul doute que cette allocation sera complétée, améliorée, renforcée, revalorisée dans les années prochaines. Bien que d’un montant faible, pour une courte durée et pour un nombre de bénéficiaires limités, tous les partis politiques ont préféré montrer à la nation une belle unanimité pour rendre acquise cette première avancée et ne pas sombrer dans des polémiques parlementaires inutiles et stériles.
Jean-Luc Préel l’a d’ailleurs précisé : « Il faudra donc étendre le bénéfice de cette allocation à l’accompagnement quel que soit le lieu. Le conjoint notamment doit pouvoir cesser son activité pour accompagner la personne en fin de vie. Il a été prévu d’étendre cette allocation à la personne de confiance pour ceux qui n’ont pas de famille proche. Mais, lorsque, hélas ! il s’agit d’un enfant, ses deux parents devraient pouvoir l’accompagner et passer avec lui les derniers jours de sa trop courte vie. ».
Humanisme républicain
La République, comme toujours depuis plus de deux siècles, ne cesse de progresser pour consolider la solidarité nationale face à la détresse sociale. Elle l’a fait cette semaine pour les personnes en fin de vie dans un contexte budgétaire terriblement hostile mais dans le cadre d’un besoin humain d’autant plus criant que la crise atteint les moins aisés.
C’est ce qu’a proclamé, lors de la discussion le 16 février 2010, Jean Leonetti : « Aujourd’hui, nous exprimons notre attachement aux valeurs humanistes, aux valeurs de la République, au lien social indispensable entre le fort et le faible, entre le sachant et le souffrant, entre ceux qui, comme on ne peut regarder le soleil fixement, sont dans l’impossibilité de regarder la marque de notre finitude autrement que de façon subreptice, et ceux qui acceptent de la regarder, avec le sens que cela peut donner à une existence. ».
Cette discussion consensuelle augure d’ailleurs bien, au sein du Parlement, du futur grand débat concernant le financement de la dépendance, volet nettement plus important que la “fin de vie” puisque la dépendance pourrait concerner des durées de plusieurs décennies.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (20 février 2010)
Pour aller plus loin :
Texte définitif de la loi.
Historique de la loi.
Dernière discussion à l’Assemblée Nationale sur le sujet.
Rapports parlementaires sur le sujet.
Dépêche sur le sujet.
Partager cet article
La France a un retard considérable dans la prévention des incendies domestiques. Après plus de quatre ans d’âpres débats et de nombreux faits divers sordides, le Parlement s’est enfin mis d’accord à l’unanimité sur une mesure cruciale pour la sécurité des ménages et la préservation des vies humaines.
Les Français vivent dangereusement : chaque année, huit cents d’entre nous meurent dans un incendie, le plus souvent la nuit. Et dix mille sont blessés. Un incendie se déclare en France toutes les deux minutes.
Or, la France est très en retard dans la prévention de ces incendies. La seule protection efficace demeure des détecteurs de fumée. Dans les pays où une législation existe à ce sujet, la mortalité est divisée par deux. La France a un taux d’équipements beaucoup trop faible : seulement un pourcent des habitations sont équipées (selon le député Damien Meslot).
Le seul moyen de redresser efficacement ce taux est donc de rendre obligatoires ces équipements par la loi. C’était le sens de la proposition de loi déposée par les députés Damien Meslot et Pierre Morange le 28 septembre 2005 (n°2535).
Une discussion parlementaire de longue durée
Les débats ont duré très longtemps : l’Assemblée Nationale a voté en première lecture cette proposition le 13 octobre 2005, puis le Sénat l’a modifiée le 25 janvier 2007. Le changement de législature a retardé le processus parlementaire et ce n’est que le 17 juin 2008 que l’Assemblée Nationale l’a adoptée en seconde lecture avec encore des modifications. Le Sénat l’a modifiée également le 10 juillet 2008.
L’échec de la “navette parlementaire”, à savoir, de l’adoption d’un texte identique par les deux chambres, a conduit les parlementaires à convoquer une commission mixte paritaire dont Daniel Meslot est le rapporteur (il avait déjà été le rapporteur des deux premières lectures à l’Assemblée Nationale). Cette commission avait pour but de mettre d’accord députés et sénateurs sur la version finale du texte. Elle a réussi à conclure à l’unanimité le 13 janvier 2010 sur un texte qui ne devrait donc pas faire l’objet de modification.
À la suite de cette belle unanimité, le gouvernement a pris l’engagement de l’inscrire à l’ordre du jour. Le vote formel de la proposition aura lieu la semaine prochaine, si le calendrier n’est pas changé, le 23 février 2010 à l’Assemblée Nationale et le 25 février 2010 au Sénat.
Le délai très long entre 2008 et 2010 provient d’une “astuce” parlementaire qui avait conduit les parlementaires à insérer les dispositions de cette proposition de loi dans la loi de mobilisation pour le logement et la lutte contre l’exclusion, mais cette procédure avait été invalidée par le Conseil Constitutionnel pour une question de forme. Cette “astuce”, qui visait à accélérer le processus, l’a finalement retardé.
Notons par ailleurs que cette commission mixte paritaire ne s’est pas réunie à la demande du gouvernement mais pour la première fois à l’initiative du Parlement, première application d’une des nouvelles procédures introduites par la révision constitutionnelle de juillet 2008.
Précisons enfin que le gouvernement a été très réservé sur cette proposition de loi même s’il a conscience de l’importance des vies en jeu par la mise en place récente d’une campagne de sensibilisation à l’occasion des fêtes de fin d’année (les décorations électriques et les bougies renforçant les risques d’incendie).
Que dit le texte final ?
La phrase essentielle de la future loi est la suivante : « L’occupant d’un logement, qu’il soit locataire ou propriétaire, installe dans celui-ci au moins un détecteur de fumée normalisé. Il veille à l’entretien et au bon fonctionnement de ce dispositif. ».
La question en discussion avait été de savoir sur qui revenait la charge de l’installation et de la maintenance de tels détecteurs : sur le propriétaire (version sénatoriale) ou sur l’occupant (version des députés) ?
Le risque d’une charge sur l’occupant est que le détecteur de fumée ne soit pas installé malgré l’obligation (un locataire sur dix de HLM ne souscrit pas d’assurance pourtant obligatoire). L’enjeu financier réside essentiellement chez les bailleurs sociaux qui auraient dû, selon la version sénatoriale, débourser 650 millions d’euros pour la mise en sécurité de leurs immeubles.
La responsabilité de l’occupant a été finalement choisie dans son principe au même titre que l’occupant est dans l’obligation de souscrire une assurance habitation. Les sénateurs ont cependant contribué à l’amélioration du texte par l’aspect technique des équipements (c’est le Conseil d’État qui précisera par décret les normes acceptables).
Proposés aussi par les sénateurs, quelques cas d’exception sont prévus, notamment pour les locations meublées, les foyers d’étudiants, les locations saisonnières et les logements de fonction, où l’obligation incombera au propriétaire et pas à l’occupant.
Par ailleurs, les copropriétés devront également installer des détecteurs de fumée dans les parties communes des immeubles.
La loi prévoit un délai de cinq ans pour se mettre aux normes. L’occupant aura tout intérêt à signaler à son assureur dès la mise aux normes de son logement afin de réduire le montant de sa prime. A contrario, celui qui n’aura pas mis aux normes aura une franchise plus élevée en cas de dégâts consécutifs à un incendie. Au-delà de ce délai de cinq ans, l’habitation restera toutefois assurée même si l’installation obligatoire n’a pas été réalisée.
Des vies sont en jeu
Près de cinq ans de divergences ont été nécessaires pour aboutir à ce texte. Les clivages étaient nombreux : majorité/opposition, députés/sénateurs et Parlement/gouvernement. De nombreuses vies sont en jeu.
Il est regrettable que les parlementaires aient mis si longtemps à se mettre d’accord, et que le gouvernement se soit montré si réticent (la mesure n’est pas populaire dans le sens où elle renforce la réglementation et surtout, elle va nécessiter à chaque habitant de payer l’équipement obligatoire).
Le délai (long) de cinq ans avant l’obligation va permettre de faire passer un message de prévention et d’encouragement avant un message brutal d’obligation.
L’objectif du Parlement à l’horizon 2015, c’est que les deux tiers des foyers français soient équipés d’au moins un détecteur de fumée. Ce qui paraît un objectif réaliste (le Royaume-Uni a un taux de quatre cinquièmes).
Reste maintenant à savoir concrètement quel sera le coût réel pour les particuliers de l’installation d’un détecteur.
Et il faudra désormais faire attention aux fumées de cigarette dans les appartements, sous peine d’avoir la même mésaventure que
Monsieur De Mesmaeker qui, après avoir signé les fameux
contrats avec Prunelle, mettait en alerte les protections anti-incendie après avoir levé son cigare au plafond et se faisait mouiller par des jets d’eau automatiques (un gag de
Gaston Lagaffe).
Pour aller plus loin :
Partager cet article
Christian Boltanski a réussi à faire naître beaucoup de réflexions et d’émotions avec son art des vêtements dans ses “Personnes” au Grand Palais (Monumenta 2010). Une œuvre qui peut déconcerter mais qu’on ne peut vraiment “jauger” que sur place.
L’art rentre toujours par effraction dans sa vie. Il arrive par là où l’on ne l’attend pas et il n’est pas là où l’on l’imagine. L’art contemporain est toujours entré dans ma vie par plus grande effraction encore. Peut-être est-ce le privilège du temps qui passe ? Je commence à goûter de plus en plus à ce qu’on appelle “art contemporain” et qui n’est autre qu’une expression, parmi d’autres, mais toujours de plus en plus originale.
Comment d’ailleurs ne pas penser à Pierre Henry et à sa musique acoustique lorsqu’il m’est venu à l’idée de gravir les marches du Grand Palais à Paris ?
Aucune préméditation à cela. La Pinacothèque à la Madeleine affichait complet avec une file monstrueusement longue ce samedi 30 janvier 2010 vers midi. Aucun espoir de voir cette exposition pourtant si voulue sur l’âge d’or hollandais. Tant pis, ça finissait le 7 février 2010.
J’allais donc errer dans la nef du Grand Palais. Une très belle salle, qui ressemble à un grand hall de gare : plus de deux cents mètres de longueur avec une immense verrière et un dôme de quarante-cinq mètres de hauteur.
J’y étais déjà allé plusieurs fois. Une fois en septembre 2005 lors de la réouverture (le bâtiment n’avait pas vocation à durer plus de six mois après l’Exposition universelle de 1900), pour contempler les deux globes de Coronelli, puis, en mars 2007 pour les “Trésors engloutis d’Égypte” et enfin en avril 2007 pour un salon de manuscrits et de documents anciens dont je n’ai plus l’intitulé exact.
Le souci pour ce genre d’endroit, beaucoup trop haut, c’est qu’il est très difficile de réguler la température : soit la salle est glaciale, soit elle est surchauffée par les verrières qui renforcent l’impact du soleil.
Pour la troisième édition (après Anselm Kiefer en 2007 et Richard Serra en 2008), le Grand Palais (désormais présidé par Jean-Paul Cluzel depuis que Jean-Luc Hees est devenu président de Radio France) accueille une « œuvre magistrale spécialement conçue pour l’occasion » en janvier et février, à savoir une “exposition” ou une “installation” (selon le vocabulaire), histoire d’occuper cet espace si étrange qu’est cette nef.
Je n’avais évidemment aucun préconçu (ni aucun prérequis) en y entrant et découvrant ces soixante-neuf “Personnes” de Christian Boltanski même si l’art contemporain en général pourrait me rebuter d’un premier abord. Avant cette visite, je ne connaissais pas Boltanski.
Et finalement, je n’ai pas été déçu. J’y suis resté presque une heure (cinquante minutes), avec la chance d’un ciel ensoleillé, et j’ai beaucoup apprécié. Je me moque un peu des exégèses, des détracteurs ou des laudateurs de l’art contemporain et de Boltanski en particulier. Ce type de débat me paraît assez stérile et théorique. Pour moi, une œuvre d’art me touche en plein cœur ou n’est pas. Ici, elle était.
Essai de description factuelle
Premier constat, prévisible, il y avait beaucoup moins de visiteurs qu’à la Pinacothèque. Ce qui m’a permis d’entrer après seulement cinq minutes d’attente. Quasiment rien, donc.
Quand j’ai poussé la porte d’entrée, je fus immédiatement envahi par deux éléments singuliers, qui agressaient mes sens : un mur, comme ça, planté juste devant moi, nécessitant de le contourner pour entrer dans la nef ; et un son très choquant, très oppressant, continu, sans mélodie.
J’ai vite appris que le son-ci n’était pas un caquètement de train mais des battements de cœurs. Soixante-neuf cœurs. Ce qui, pour les personnes qui ont des appareils auditifs, pouvait leur casser les oreilles. Et les autres aussi.
C’est dommage car j’aurais bien mis, tant qu’à être concret et contemporain, la “Symphonie pour un homme seul” de Pierre Schaeffer et Pierre Henry (ce dernier, très âgé et diminué par une santé fragile, avait fait un concert très apprécié à la Maison de Radio France au début de l’année).
Mais revenons déjà au mur. Ce n’était pas le clou de l’installation, mais c’était un prélude déjà bien macabre : le mur était composé de briques oranges et rempli de petits numéros. Inhumanité de la numérotation mais vision bien commune : j’aurais dit un colombarium. Et très vite, j’imaginais aussi des victimes numérotées… la Shoah. Je la vis également après.
Mais restons encore factuel dans cette description. J’écrirai mes impressions, réflexions, sentiments ensuite.
En observant bien, le mur n’était pas constitué de briques mais de vieilles boîtes de biscuits rouillées empilées les unes sur les autres.
Une fois contourné le mur, j’atterris dans une vaste place lumineuse. Il n’y avait pas d’itinéraire. Chacun faisait sa propre visite. Sur le sol, soixante-neuf rectangles. Très grands. Sortes de tapis. Dessus, plein de vêtements. Pas de vêtements troués, que des neufs, en tout cas, en bon état. Et à l’esthétique qui m’a étonné : couleurs très vives et diversifiées. Ces rectangles sont éclairés par des néons de proximité, un tube néon suspendu par rectangle.
La superficie était donc occupée de manière à peu près homogène.
Les visiteurs faisaient partie sans doute du décor. Les vêtements sur le sol étaient inertes mais les visiteurs vivants, dynamiques.
Assis sur des marches, des personnes faisaient quelques croquis, d’autres, très nombreux, prenaient des photographies. Pour une fois que c’était explicitement permis.
Le soleil, les nuages, et j’imaginais bien à la tombée de la nuit (mais je n’y étais pas), les couleurs du ciel avaient une conséquence esthétique de première importance sur ce hall à l’éclairage si particulier. Le vernissage a eu lieu en pleine nuit, le soir du 12 janvier 2010 (photos ici).
Lieu de vie, c’était cela. L’art est un lieu de vie.
Deux attractions étaient pourtant jetées en pleine figure du visiteur.
La première n’était qu’une pancarte pour aller enregistrer (”sonorement”) les battements de son cœur. On pouvait aussi récupérer le “CD” pour cinq euros. Aucune envie de donner une partie de mon bruitage cardiaque. Je préfère qu’on vienne me l’écouter en direct. Et quand il ne battra plus, qu’on ne puisse plus l’écouter. Étrange idée. C’est visiblement un projet qui tient beaucoup “à cœur” Boltanski depuis 2005 : un peu comme les Mormons avec la généalogie, vouloir mémoriser les battements de cœur de tous les humains. Et les conserver sur une île.
La seconde attraction fut celle dont (apparemment) tout le monde parlait dans les journaux. Cette montagne de vêtements aux mêmes couleurs criantes placée juste dans l’aile à l’opposé de l’entrée.
J’imaginais qu’un cône en polystyrène avait été recouvert de ces vêtements qu’on retrouvait aussi sur les rectangles au sol.
Une grue était installée à côté du tas géant et une sorte de fourche ou de pelle mécanique prenait inlassablement des vêtements, les montait jusqu’au haut plafond puis les lâchait, rendant cette installation plus dynamique, plus mécanique que statique.
Le mouvement avait son importance et n’était jamais le même. On pouvait craindre d’ailleurs un simple accident (quand la mécanique est là, il y a toujours un risque). Une rapide observation m’a fait poser le regard sur la petite cabine de l’opérateur. Il y avait en effet un opérateur chargé de réaliser ces montées/lâchages en permanence. Sa vision lui permettait aussi de s’assurer de la sécurité des visiteurs.
On pouvait aussi grimper les escaliers de l’aile et avoir une vision de la montagne de vêtements à mi-hauteur.
Le tout, je le répète, dans un bruit assourdissant de battements de cœur et de fonctionnement de grue. Bref, de travaux. Il ne manquait plus que le bruit des marteaux piqueurs.
Impressions personnelles
Loin de moi l’idée de donner une interprétation de l’auteur. D’ailleurs, je n’ai jamais voulu imaginer ce qu’a supputé un auteur d’œuvre d’art. Salvador Dali aimait trop se moquer des fausses exégèses pour être très prudent. Je me contenterai donc d’exprimer ici uniquement mes impressions personnelles. Uniquement personnelles.
Je n’avais pas pu m’empêcher de l’évoquer dès l’évocation du “mur” (qui n’a rien du Mur de Berlin). Dès le début, j’ai pensé à la Shoah. Chaque vêtement représentant évidemment une victime. Le vêtement indiquant qu’il y avait une personne, mais qu’elle n’y était plus puisque vide à l’intérieur.
Le long des rangées de rectangles au sol donnait l’allure d’une sorte d’opération de grande envergure. Le grand tas de vêtements renforçait cette impression comme les tas de vêtements et d’affaires personnelles des Juifs lorsqu’ils arrivaient dans les camps de la mort, juste avant les chambres à gaz et qu’ils se déshabillaient.
Le présence d’une grue qui était une présence à la fois mécanique (la pelle mécanique) et humaine (l’opérateur enfermé dans sa bulle) laissait entendre l’industrialisation des exécutions, minutieusement calculées, à la fois travail à la chaîne et travail d’artisan.
Travail d’artisan, à l’évidence : chaque visiteur aura vu une unique installation. L’angle de vue, l’itinéraire, la durée, et même les vêtements qui n’étaient jamais les mêmes à être jetés en l’air… bref, à chacun son expo.
Donc, les premières impressions, un camp de la mort. Avec une vision des exécutions. Au moment du soixante-cinquième anniversaire de la libération d’Auschwitz.
Et donc, un premier étonnement : pourquoi beaucoup de visiteurs, jeunes ou moins jeunes, se faisaient-ils donc prendre en photo, souriants, en tournant le dos à cette montagne de vêtements ? Pour moi, cela faisait le même effet que se faire prendre en photo (souriant souvent) devant la tombe d’une célébrité, au Père Lachaise par exemple. Cela m’a paru assez inconvenant.
Cette inconvenance n’était évidemment que subjective. Je me disais que toutes ces choses, ce n’était pas forcément que symbole de mort. Que mon interprétation première pouvait être mauvaise, faussée.
Pourquoi suis-je donc resté assez longtemps sans but précis ? À observer. À méditer. Peut-être parce que l’émotion m’a tenaillé dès le début et lorsque je suis ému, en général, je me pose, je m’arrête.
Les couleurs vives des vêtements m’ont ainsi intrigué. Si j’avais voulu parler de la mort, j’aurais mis des vêtements ternes, gris, noirs, blancs, mais pas des vêtements de couleurs si expressives. Ces couleurs-là, c’était la vie qui s’y exprimait. Pas la mort.
Chaque vêtement pouvait n’être qu’une coque d’individu. Une enveloppe charnelle. Voire une âme ? Que savais-je ?
La vue des rectangles sur le sol, avec plein de vêtements, me faisait penser à une chose assez futile et personnelle. C’était mon dernier jour au 27eBataillon des Chasseurs Alpins (BCA) d’Annecy et la journée était consacrée au départ. Je me souviens de mon paquetage qu’il me fallait rendre : uniforme et autre matériel seulement prêtés par l’armée. J’étais un parmi d’autres dans le même cas que moi, attendant debout sur mon carré au sol avec toutes mes affaires qui attendaient l’inventaire. Cela durait longtemps. Ce n’était pas trop fatigant. Je terminais une petite vie très particulière pour moi. C’était le départ. C’était une fin mais surtout un début. Et un début souriant. Ma vocation n’était pas militaire, donc j’étais bien heureux d’avoir fini de servir bien et loyalement la défense de mon pays et de passer à autre chose.
Oui, cette installation ne m’a pas inspiré seulement mort et fin mais aussi vie et début. Nouvelle vie.
Évidemment, il y a là tous les poncifs de la mort, du peu de chose que nous sommes et de la mort comprise dans la vie. Du renouvellement.
Les vêtements sans cesse ramassés, montés puis relâchés donnaient un semblant de Sisyphe dont le mythe fut si bien évoqué par Albert Camus. Un cycle en quelques sortes. Perpétuel recommencement du début et de la fin. Comme une fontaine d’où l’eau, symbole de la vie, puisée rejaillit sans cesse. Puisée et épuisée.
Cette étincelle de vie se retrouvait aussi dans la forme et la couleur de la pelle mécanique rouge : elle ressemble, à plus grande échelle, à cette pince qu’on peut manipuler dans les boutiques de hasard dans les foires attractives, dans le but de saisir des jetons à points ou de beaux cadeaux.
L’autre impression en voyant toute la nef, c’était une idée de tentes, de campement. La vie sur Terre n’est qu’un passage. On campe, on n’est pas “installé” (contrairement à l’appellation de cette manifestation culturelle).
Peut-être la montagne et la grue n’étaient que de la manutention pour ce campement. Que c’étaient des travaux pour continuer à faire des rectangles de vie ou de mort.
Et ce remuage des vêtements par un deux ex machina (l’opérateur) pourrait aussi évoquer la communion des Saints. Une remue-ménage incessant.
Ces visages étonnés, interloqués, des spectateurs, cherchant à donner du sens à une agglomération de “choses” pas forcément signifiantes d’un premier abord, donnaient aussi une étrange stupéfaction : celle des condamnés dans les camps de la mort ? ou celle de ceux qui ne voient que la mort et qui vont encore finalement vivre, comme des malades guéris, ou encore des pessimistes qui deviennent joyeux et plein d’espérance ?
Suggestions personnelles
Ce titre ne se veut nullement prétentieux, il se propose juste d’y mêler ma propre sensibilité.
Comme je l’ai déjà indiqué, j’aurais été Boltanski, j’aurais mis une autre bande son, un peu moins monotone et oppressante mais tout autant surprenante : la “Symphonie d’un homme seul” de Pierre Schaeffer et Pierre Henry.
En fait, Boltanski a demandé au compositeur Franck Krawczyk de créer un concert-opéra sur le thème du battement de cœur et de la vanité (”Polvere”) qui a été spécialement joué au Grand Palais le 6 février 2010 à 20 heures (je n’ai, hélas, pas pu y assister).
Et je me serais aussi amusé à installer beaucoup de caméras un peu partout dans la nef pour prendre le visage des visiteurs. Avec des écrans aussi un peu partout pour les montrer. Cela aurait fait un peu “chat se mordant la queue” mais c’était bien le principe de cette montagne de vêtements.
Quelques explications “officielles” sur cette installation
Après ma visite, j’ai lu quelques papiers sur cette manifestation et d’abord, ceux qui présentent officiellement Monumenta 2010.
Christian Boltanski, qui a basé son œuvre sur les vêtements depuis 1988 (c’est donc peut-être insolite mais pour lui, ça a un sens réel), a voulu une œuvre oppressante : « Cette installation est conçue pour produire un puissant sentiment d’oppression. Il s’agit d’une expérience dure et je suis convaincu que les gens éprouveront un soulagement en sortant. » tout en expliquant que “Personnes” abordent des thèmes classiques (le hasard, Dieu, la mort) : « à partir d’un certain âge, on a le sentiment de traverser en permanence un champ de mines, on voit les autres mourir autour de soi, alors que, sans raison, on reste, jusqu’au moment où on sautera à son tour. Tel est le sujet de “Personnes”. ».
Cette présentation module ainsi mon propre ressenti. Dans la présentation, aucune évocation de la Shoah n’est esquissée. L’œuvre s’est voulue beaucoup plus généraliste, parlant plus du deuil un peu à la manière de François Truffaut avec son film “La Chambre verte”. Une mort aussi singulier que pluriel. Aussi individuelle que collective.
Boltanski a trouvé un grand intérêt à jouer avec cet immense espace : « Quand je travaille au Grand Palais, j’ai la sensation de réaliser un opéra, avec cette différence que l’architecture remplace la musique. L’œuvre est une scénographie. ». D’où la volonté de dépasser le concept d’une exposition classique : « Ce qui m’intéresse principalement aujourd’hui, c’est que le spectateur ne soit plus placé devant une œuvre, mais qu’il pénètre à l’intérieur de l’œuvre. ».
Le Ministre de la Culture
Frédéric Mitterrand a évoqué dans sa présentation une
« inquiète et fascinante interrogation » qu’engendrait cette
« expérience troublante » dans une
« danse macabre » qui venait
« hanter notre imaginaire ».
La commissaire de l’exposition, Catherine Grenier, spécialiste de l’œuvre de Boltanski, en parlait, elle, comme d’une « réflexion sur l’inéluctabilité de la mort et sur le hasard qui préside au destin de chacun » en poursuivant : « La mise en scène de ce coup de dés qui fait que l’un sera choisi avant l’autre, sans raison humainement justifiable, se manifeste dans cette installation par une métaphore puissante. » et l’associait au questionnement de grands auteurs comme Dante, Baudelaire, Lautréamont, Artaud, Genet et Faulkner en pointant du doigt « le vertige d’un art qui côtoie le néant ».
Le thème du hasard ne m’avait pas effleuré. Pourtant, après réflexion, il est évident : les vêtements happés par la pelle sont tous différents, aléatoires. Comme la mort qui survient, la part du hasard est énorme. Mon propre itinéraire, mes pas, mon cheminement étaient également presque aléatoires dans la nef. Le hasard est propice à la méditation.
Boltanski et le concept de l’art “contemporain”
Christian Boltanski paraît plutôt modeste en disant ceci : « Je pense que chacun peut ressentir ce genre d’émotions sans qu’il soit nécessaire de connaître quoi que ce soit à l’art contemporain. Je dis toujours pour m’amuser que si, ayant visité l’une de mes expositions, le visiteur déclare “voilà un très bon artiste post-conceptuel”, c’est qu’il s’agit forcément d’une exposition ratée. Il faut, au contraire, que le visiteur arrive, qu’il avoue ne rien comprendre à ce qu’il voit et à ce qu’il ressent, et se mette à pleurer ou à rire sous le coup de l’émotion. Le sentiment artistique dépasse la lecture du cartel. ».
Boltanski raconte en exemple une exposition faite à Saint-Jacques de Compostelle, dans une église : « La veille de l’ouverture, une vieille dame arrive et me demande ce qui se passe dans cette église. Je lui dis que nous préparons une festivité en l’honneur des morts. Elle a trouvé l’exposition magnifique ! Si je lui avais dit qu’il s’agissait d’une exposition d’art contemporain, elle aurait trouvé cela honteux de réaliser cette exposition dans une église. ».
Pour lui, l’art « consiste uniquement à poser des questions, à donner des émotions, sans avoir de réponse ». En somme, à être “en vie”.
Imposture ? ou posture ?
Alors, Boltanski, imposteur ? Son installation Monumenta 2010, imposture ? “foutage de gueule” ? Assurément, non ! À partir du moment où le visiteur y a investi ses sens et sa sensibilité, ses sensations et ses sentiments, c’est devenu une vraie œuvre d’art. Pleinement.
Et même si l’intention originale de l’auteur avait été de l’imposture, son installation aurait pris malgré lui du sens.
Je vous recommande donc vivement de juger sur place. Sans a priori ni influence d’aucune sorte. Et le plus déconcertant, dans ce type d’expo, c’est sans doute que l’art peut se présenter sous de multiples formes et qu’aucune des formes n’est “fausse” si elle atteint ses visiteurs.
Monumenta 2010 : “Personnes” de Christian Boltanski
Nef du Grand Palais
Avenue Winston Churchill
Paris 8e
Métro 1, 9 et 13 (stations Roosevelt et Champs-Élysées Clemenceau).
Bus : 28, 32, 42, 72, 73, 80, 83 et 93.
4 euros l’entrée (en tarif normal).
Ouvert jusqu’au 21 février 2010.
Tous les jours sauf le mardi de 10 heures à 19 heures et nocturne du jeudi au dimanche jusqu’à 22 heures.
Christian Boltanski propose également une autre exposition, “Après”, à Vitry-sur-Seine (place de la Libération), au Musée d’art contemporain du Val-de-Marne jusqu’au 28 mars 2010.
Pour aller plus loin :
Partager cet article
Retour sur la “petite phrase” de Georges Frêche et quelques précisions utiles.
Dans son site “Arrêt sur image”, Daniel Schneidermann est visiblement un homme à chercher la petite bête. Et finalement, ce n’est pas plus mal pour être bien informé.
Toujours soupçonneux face à des “buzz”, le journaliste a en effet voulu mieux comprendre, ces deux derniers jours, l’origine de la dernière “affaire Frêche” qui n’aurait jamais dû en être une.
Je ne reviens pas sur le fond : il paraît assez insensé de prendre la petite phrase du président sortant du Conseil régional du Languedoc-Roussillon comme une attaque antisémite contre Laurent Fabius qui l’avait, deux jours auparavant, provoqué.
Parler de « tronche pas catholique », certes, ce n’est pas une déclaration d’amour, mais cela ne peut pas vraiment être taxé d’antisémitisme d’autant plus que ces mots ont été adressés à un catholique vaguement agnostique dont les parents se sont convertis. C’est une expression que j’ai déjà entendue à de nombreuses occasions sans lien avec son sens propre et religieux et il est bien possible que je l’eusse également prononcée dans ma jeunesse au même titre que j’ai dû aussi utiliser l’expression “pas très orthodoxe”.
Cette phrase aurait dû être contestée non pour son inexistant antisémitisme mais surtout pour son impolitesse et sa malveillance. En gros, il ne s’agit pas de religion mais plutôt de “délit de sale gueule”. Bref, la tête de Laurent Fabius ne lui revient pas parce que ce doit être réciproque. Bonjour le niveau de l’argumentation politique. Vive le débat électoral !
Je ne reviens pas non plus sur l’extraordinaire division du Parti socialiste, sur la bienveillance tacite de Ségolène Royal envers l’un de ses plus fermes soutiens (la fédération du PS de l’Hérault est très importante) ni sur la tentative de récupération de cette fédération par le siège national (en excluant éventuellement les indélicats).
Je veux juste rappeler la citation exacte qu’on pourra retrouver dans l’enregistrement sonore mis en ligne par le site “Montpellier Journal” (à la retranscription très incertaine des formes conditionnelles, reprise sans aucune correction par des journalistes !), enregistrement cité par Rue89 dès le 28 janvier 2010.
Voici la citation exacte de Georges Frêche : « Huchon, ça c’est du solide. Moi, je serais à Paris, je voterais Huchon. Si j’étais en Haute-Normandie, je ne sais pas si je voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique. ça ne fait rien mais peut-être que je voterais pour lui, mais j’y réfléchirais à deux fois. Notez là-haut, je vous fais une puce ! ». Il répondait donc à Laurent Fabius qui affirmait deux jours avant sur France 5 qu’il ne serait pas sûr de voter pour Georges Frêche s’il était électeur du Languedoc-Roussillon.
Le contexte, c’était la réunion du conseil d’agglomération de Montpellier du 22 décembre 2009 qu’il a présidée. La maire de Montpellier, Hélène Mandroux, désormais tête de file des socialistes pour les élections régionales dans sa région après le retrait du soutien du PS à la candidature de Georges Frêche, y était bien entendu présente. Et, à l’époque, elle n’avait pas protesté contre de tels propos. Il y a parfois des réactions à retardement.
La dernière phrase citée était adressée aux journalistes locaux. “Puce” fait référence à la rubrique “La puce à l’oreille” du “Midi Libre” et signifie une brève, un “confidentiel” comme en raffolent les médias. Ces petites indiscrétions qui pimentent la langue de bois prévisible du discours politique.
Georges Frêche est un provocateur et donc, il aide de façon assez grossière les journalistes à faire parler de lui. Mais sans doute n’imaginait-il pas son procès en antisémitisme puisqu’il a dû écrire ensuite à Laurent Fabius un courrier en précisant que « l’expression que j’ai utilisée n’a pas de connotation religieuse ».
Dans un communiqué le 28 janvier 2010, il exprimait son étonnement : « Interrogé sur le non-soutien de Laurent Fabius à mon endroit, j’ai répondu par une expression populaire utilisée par tous les Français depuis des siècles. (…) [Ma phrase] exprime le manque de confiance que j’ai à son égard depuis le congrès de Rennes de 1990 et pas autre chose. (…) À Paris, se servir de mes propos, les déformer à dessein, devient la principale occupation de certains dirigeants en panne d’idées. C’est devenu un sport national que de taper sur Georges Frêche. Les habitants du Languedoc-Roussillon qui me connaissent savent combien cette caricature, qui vire à la chasse à l’homme, est dérisoire. Comme le dit le dicton populaire hérité de Voltaire : “Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge”. ».
L’origine de ce procès, c’est un article de “L’Express” du 27 janvier 2010 qui a su utiliser la “puce” et qui rappelait, après la citation incriminée, que « issu d’une famille juive, Laurent Fabius a été élevé dans la religion catholique. Il se définit aujourd’hui comme “agnostique” et “laïque dans l’âme”, tout en reconnaissant : “L’opinion me considère comme juif. (…) Dès lors, je laisse dire, j’assume, et même je revendique”. Sollicité par “L’Express”, il n’a pas souhaité réagir aux propos de Georges Frêche. ».
Finalement, Laurent Fabius a réagi, bien après le début de la polémique, en confirmant faussement et tardivement que la petite phrase de Georges Frêche avait « bien évidemment un caractère antisémite »…
Dans son éditorial du 1erfévrier 2010, Daniel Schneidermann se demandait pourquoi le PS a réagi de façon si disproportionnée pour cette petite phrase alors que Georges Frêche avait sorti des propos plus contestables dans le passé. Il se risquait à une interprétation peut-être fort pertinente : « Trop c’est trop. Pourquoi maintenant ? Sans trop de risque, je pressens que beaucoup d’entre vous tireront la conclusion suivante : “les harkis et les Noirs, passe encore, on a le droit de rire ; mais pas les Juifs, et surtout pas Fabius”. Rien n’indique qu’ils aient tort. ».
Dans un tel contexte si dégradé de la vie politique, je ne vois qu’un seul parti capable de vraiment tirer son épingle du jeu en Languedoc-Roussillon… et c’est fort regrettable.
Pour aller plus loin :
Partager cet article