Ciel gris sur les mariages
Faut-il lutter par la loi contre les « escroqueries sentimentales » (selon Éric Besson) que sont les “mariages gris” ? Le gouvernement doit-il s’immiscer dans les affaires les plus intimes des citoyens ? C’est un peu ce qu’il ressort de cette nouvelle mission sur la lutte contre les “mariages gris”.
Le 18 novembre 2009, le ministre Éric Besson exprimait son intention de lutter plus efficacement contre les “mariages gris” qu’il qualifia de véritables « escroqueries sentimentales » (l’expression est en fait de Marie-Annick Delaunay) et confia ce dossier à une députée de Tours, Claude Greff, après avoir reçu en grande pompe Blandine Jullian, présidente de l’ANVI (Association nationale des victimes de l’insécurité).
Le “mariage gris”
Contrairement au mariage blanc, où les deux époux se marient volontairement sans amour afin de bénéficier d’une manière ou d’une autre de leur statut d’époux, le “mariage gris” (à l’appellation déjà ancienne et très douteuse puisqu’elle reprend une injure parfois utilisée pour nommer des personnes d’origine nord-africaine) concerne le mariage où l’un des deux époux est sincère et l’autre manipulateur.
Deux raisons de fond et une raison politique ont incité Éric Besson à faire une telle annonce.
La première raison, c’est que les “mariages gris” qui sont donc avant tout des mariages mixtes, c’est-à-dire, civilement, des mariages entre un Français (ou une Française) et un étranger, permettent à terme l’acquisition de la nationalité française au conjoint étranger (ou au moins une autorisation de séjour).
La seconde raison, qui est plus sociale que civile, c’est la détresse des conjoints sincères qui ont eu à subir une séparation difficile (une fois les papiers acquis), avec éventuellement des violences morales ou physiques, des menaces, des pertes financières importantes et des difficultés encore plus grandes en cas de naissance d’enfants.
Enfin, une raison politique, pour ne pas dire politicienne, s’agglutine à ces faits, celle de vouloir faire des effets d’annonce à but publicitaire sur le sujet chaud de l’immigration, deux semaines après avoir lancé le débat sur l’identité nationale.
Un essai d’état des lieux ?
Si on ne tient pas compte des critiques acerbes qui ciblent la personne d’Éric Besson et qui donnent lieu à des plaisanteries plus ou moins douteuses (comme la chronique de Stéphane Guillon le 25 novembre 2009 sur France Inter où il fait le remake de l’arroseur arrosé, ou encore cette caricature sur son remariage), on pourrait regarder cette annonce avec une complaisance lucide.
D’autant plus lucide que depuis plusieurs années, des témoignages très poignants, souvent de femmes (de nationalité française d’origine maghrébine) fleurissent sur Internet et dans les autres médias. Chagrin d’amour, tristesse, sensation difficile à assumer de s’être fait tromper par trop de naïveté, beaucoup d’éléments passionnels qui engendrent la compassion et l’empathie.
Mais au fait, combien y a-t-il de “mariages gris” chaque année en France ? Évidemment, c’est comme les statistiques de l’immigration clandestine, s’ils sont clandestins, les immigrés ne peuvent être décomptés exactement.
Les seules données dont on peut disposer concernent les annulations de mariage pour fraude.
Notons qu’une annulation de mariage n’a rien à voir avec un divorce : il est réputé n’ayant jamais eu lieu, si bien qu’une autorisation de séjour acquise par un mariage annulé pourrait être remise en cause, ce qui ne pourrait jamais être le cas dans un divorce. Cette remise en cause ne pourrait avoir lieu dans le cas d’enfants reconnus par l’ex-conjoint étranger, puisque dans ce cas-là, il peut jouir d’autres dispositions.
En 2008, par exemple, sur les 273 500 mariages célébrés en France, 84 000 étaient des mariages mixtes, c’est-à-dire (je précise de nouveau), de conjoints dont l’un est français et l’autre est étranger, soit un peu plus de 30%.
Remarquons par ailleurs qu’il est très difficile aux couples mixtes, du fait des lois actuelles sur l’immigration, de vivre sans se marier, le conjoint étranger perdant beaucoup de temps à renouveler sa carte de séjour : sa naturalisation, malgré lui, devient une nécessité familiale.
Ces mariages mixtes sont la première cause migratoire régulière vers la France (on comprend mieux la préoccupation d’Éric Besson) puisqu’ils engendrent la moitié des autorisations de séjour long délivrées.
Selon Marie-Annick Delaunay (auteur de “L’immigration par escroquerie sentimentale“, éd. Tatamis), ces mariages mixtes ont été multipliés par huit entre 1997 et 2005 grâce à la loi n°98-349 du 11 mai 1998 relative à l’entrée, au séjour des étrangers en France et au droit d’asile (votée par la majorité socialiste).
Concernant les mariages mixtes annulés (80% des mariages annulés sont mixtes), il faut reprendre les statistiques de l’année 2004 (plus ancienne), citées par Nicolas Ferran, coordinateur du “collectif des Amoureux au ban public” dans une interview donnée au “Journal du Dimanche” le 19 novembre 2009 : Sur 88 123 mariages mixtes, 737 ont été annulés, dont seulement 395 pour leur caractère frauduleux. Cette fraude peut être un “mariage gris” mais aussi un mariage blanc (les deux époux manipulant les lois de la République à des fins intéressées). Soit moins de 0,45% des mariages mixtes, c’est-à-dire une ultra-minorité.
Actuellement dans le droit français
Quelques centaines de cas chaque année peuvent évidemment remplir les colonnes de journaux de témoignages aussi émouvants que scandaleux.
La loi n°2003-1119 du 26 novembre 2003 relative à la maîtrise de l’immigration, au séjour des étrangers en France et à la nationalité a introduit un délit de mariage de complaisance, puni de cinq ans de prison de quinze mille euros d’amende.
Une disposition que des juristes avaient à l’époque déjà contestée [voir l’article "La loi sur la maîtrise de l’immigration : analyse critique" par Danièle Lochak, "Regards sur l’actualité" (La Documentation française), n°299, mars 2004, pp 22-23] car un mariage de complaisance (donc frauduleux) pouvait déjà encourir l’annulation et donc remettre en cause l’autorisation de séjour du conjoint étranger. Un délit qui ne remet pas non plus en cause le principe de mariage blanc pour d’autres raisons que migratoires (par exemple, pour obtenir une mutation dans la fonction publique).
Quatre-vingt-quatre députés de la majorité (dont Claude Greff chargée par Éric Besson d’une mission à ce sujet) ont déposé le 27 novembre 2009 au bureau de l’Assemblée Nationale une proposition de loi visant à renforcer la lutte contre les mariages de complaisance (proposition n°2122 de Marc Le Fur) qui ressemble plus à un texte protégeant les maires qu’à une disposition vraiment nouvelle concernant les “mariages gris”.
Faut-il alors légiférer ?
En fait, le grand problème de ces “mariages gris”, c’est que l’un des époux est sincère et l’autre, a priori, ne le serait pas. Mais il est bien difficile de déterminer la frontière de la sincérité d’un amour. La plupart des couples “sincèrement amoureux” auraient bien du mal à définir leur amour, leur raison de s’aimer, la nature de leur sincérité.
En voulant lutter contre les “mariages gris”, on risquerait avant tout de stigmatiser tous les mariages mixtes qui, pour la grande majorité des cas (plus de 99,5%), sont des mariages dont la sincérité ne peut pas être mise en doute. Avec un objectif implicite, celui de diminuer cette principale filière du flux migratoire.
Les dommages collatéraux, c’est qu’il serait bien difficile, même pour les mariages entre deux Français, de définir la sincérité du sentiment amoureux. Faudrait-t-il un jour remettre en cause un mariage parce qu’il aurait été un mariage “intéressé” (comme c’était le cas fréquemment il y a encore quelques générations) ? Faudrait-il imaginer, comme l’a fait l’humoriste Stéphane Guillon dans sa chronique déjà citée, du chantage affectif au sein du ménage pour éviter l’annulation du mariage ?
Le divorce pour le droit à l’erreur
Heureusement, la décision d’annulation de mariage pour mensonge à propos de la virginité de l’épouse a été elle-même annulée quelques mois plus tard (voir cette affaire de 2008 ici).
Les époux peuvent se tromper. Un époux peut se tromper. Un époux peut tromper l’autre. Un époux peut être la victime sentimentale de ses élans du cœur vers un être plus manipulateur qu’amant. Un époux peut être naïf. Un époux peut utiliser la naïveté de l’autre. C’est triste. C’est la règle des relations amoureuses et même, plus généralement, des relations humaines.
Pour répondre à ces errements, le divorce existe. Il permet de mettre fin à une situation au départ imaginée positivement mais devenue de plus en plus insupportable.
La loi ne peut soupçonner a priori que les mariages en général (et a fortiori les mariages mixtes) ne soient pas sincères. Le mariage est un engagement individuel qui a une grande portée dans l’intimité des êtres. Le divorce et la possibilité de remariage sont des éléments modérateurs en cas d’erreur personnelle.
Entre vie privée et vie publique
L’État ne doit pas s’ingérer dans cette affaire. Les dispositifs de la loi du 26 novembre 2003 sont déjà suffisamment lourds pour donner des outils répressifs adaptés aux mariages de complaisance, qu’ils soient “gris” ou blancs.
Ne laissons pas législateur entrer jusque dans le lit des citoyens.
Préservons la part d’intimité du mystère amoureux.
Sylvain Rakotoarison (29 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
Annonce d’Éric Besson sur le “mariage gris”.
Remous après l’annonce d’Éric Besson sur le “mariage gris”.
Stéphane Guillon et le “mariage gris” (25 novembre 2009).
Recueils de témoignages sur Internet.
Proposition de loi n°2122 contre les “mariages gris” (27 novembre 2009).
Pénalisation et dépénalisation de 1970 à 2005 (par Gatien-Hugo Riposseau).
Vers la possibilité de mariages posthumes ?
Mariage annulé pour mensonge sur la virginité.
Réception d’Éric Besson des victimes de “mariages gris”.
(Illustrations : blog de Skyrock sur les “mariages gris” et Ministère de l’Immigration).
Fallait-il exécuter Ali le Chimique ?
L’un des plus sanguinaires hiérarques de l’ancien régime de Saddam Hussein a été exécuté par pendaison le 25 janvier 2010 à Bagdad.
Capturé le 21 août 2003, quatre fois condamné à mort le 24 juin 2007, le 2 décembre 2008, le 11 mars 2009 et le 17 janvier 2010, (le dessinateur Mabi sur Agoravox l’avait déjà croqué le 26 juin 2007), parfois pour les mêmes crimes contre l’humanité que son cousin Saddam Hussein (lui aussi condamné à mort le 5 novembre 2006 et exécuté par pendaison le 30 décembre 2006).Cruel et sans cœur, il avait même fait exécuter en février 1996 ses deux neveux (Hussein et Saddam Kamel) qui avaient déserté leur pays en allant en Jordanie et qui y étaient rentrés fort imprudemment.
Le maintien en vie d’Ali le Chimique, tout comme celui de son cousin Saddam Hussein, n’aurait constitué aucun danger politique pour l’évolution de l’Irak. Leur exécution, bien entendu, pouvait à la fois permettre de faire taire tout rappel sur la position américaine (et plus généralement “occidentale”) lors de la guerre Iran-Irak et satisfaire les populations qui ont été victimes de ce régime sanguinaire : « C’est un jour historique pour le peuple kurde et irakien : La justice irakienne a fait son travail (…) et si Dieu veut, les autres connaîtront le même sort. » a déclaré Majid Hamed Amin, Ministre kurde des Martyrs et des Déplacés.L’exécution d’Ali le Chimique ne peut se comprendre que sur le plan d’une vengeance symbolique. Elle n’a pas fait revivre ses centaines de milliers de victimes. Elle n’empêchera pas, dans le futur, l’arrivée au pouvoir, en Irak ou ailleurs dans le monde, d’autres dictateurs, d’autres sanguinaires. Elle n’a ni un effet dissuasif, ni un effet politique, ni même un effet rédempteur (effet décrit par Albert Camus qui estimait que la peine de mort n’était pas concevable dans un État laïque puisque aucune considération ne devait avoir cours après la mort).
Martine Aubry sera-t-elle la future Angela Merkel française ?
Après Dominique Strauss-Kahn, après François Hollande, voici que Martine Aubry montre également son appétit présidentiel. Analyse des chances élyséennes de la numéro un du Parti socialiste.
Le 17 janvier 2010 dans l’émission “Grand Jury” de RTL-LCI, la première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry a fait deux déclarations assez déterminantes dans le paysage politique actuel.
Un début d’année 2010 en fanfare
La première est encore en cours d’effet à propos de la réforme des retraites. Pour la première fois depuis trente ans, la responsable du premier parti de l’opposition parlementaire est prête à participer à l’élaboration d’une réforme des retraites qui devraient être approuvée par l’ensemble des partis politiques, comme cela s’est passé en Allemagne par exemple.
Si cette annonce ne manque pas de courage ni de panache (le Premier Ministre François Fillon a rapidement pris note et approuvé ces bonnes dispositions), elle ne doit pas cacher la seconde information, qui est l’éventualité de sa possible candidature à l’élection présidentielle (elle aura 61 ans et demi en 2012) : « Je pense que j’en ai les capacités comme d’autres. J’ai été numéro deux du gouvernement de Lionel Jospin, j’ai rempli des fonctions importantes, j’ai travaillé dans une entreprise, je dirige une ville. » a juste constaté Martine Aubry qui semble avoir adopté la même posture que Ségolène Royal qui avait rappelé ses états de service lors de la campagne présidentielle le 19 février 2007 sur TF1.
Climat favorable
Et elle n’a pas fait ce genre de déclarations par hasard. D’une part, elle a intégré la logique des institutions de la Ve République qui ne donnent de l’importance médiatique qu’aux leaders politiques alimentant des ambitions présidentielles ; d’autre part, elle le fait quelques jours après la déclaration de candidature de François Hollande, son prédécesseur.
De plus, elle jouit d’un climat politique (sans doute précaire) qui lui est plutôt favorable. En effet, depuis quelques semaines, les sondages la placent à la tête du leadership de l’opposition, ce qui n’est en fait pas très étonnant pour une chef de parti de l’opposition. Le sondage d’OpinionWay du 14 janvier 2010 (téléchargeable ici) est à cet égard intéressant : elle supplante François Bayrou, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal et Olivier Besancenot dans la capacité à s’opposer au Président Nicolas Sarkozy (je rappelle que les sondages ne sont intéressants que dans les tendances qu’ils apportent, leur évolution par rapport au temps, pas dans l’absolu).
Parmi les autres raisons de son embellie dans les sondages, sa combativité prête à rassembler ses ouailles. Sa sortie, lors de ses vœux, sur le droit de vote aux étrangers dans les élections locales se voulait un pavé dans la mare de l’UMP. Une mesure qui rassemble à gauche et qui laisse dans l’expectative la majorité présidentielle.
La ficelle est certes un peu grosse, déjà utilisée mille et une fois (dont une fois par François Mitterrand en début avril 1988 pour grossir le vote en faveur de Jean-Marie Le Pen), mais ça montre une Martine Aubry dynamique, politique, et surtout (notion que le PS avait oubliée depuis 1997), opposante pressée d’en découdre avec ses adversaires et capable de mobiliser son camp.
Martine Aubry présidentiable ?
Ce serait étonnant et pourtant, Martine Aubry devient même le principal atout des socialistes dans ce jeu des ego si importants.
Car Martine Aubry revient de loin.
Après avoir été la “Dame des 35 heures“, haïe par le chroniqueur politique Philippe Alexandre, Martine Aubry a fait une petite traversée du désert (échec en juin 2002 aux législatives) et s’est consacrée à Lille où elle est devenue (en mars 2001) l’héritière de l’ancien Premier Ministre Pierre Mauroy (assez mal élue). En juin 2007, elle a été finalement brillamment élue députée et en mars 2008 brillamment élue maire de Lille en incluant dans sa majorité des membres du MoDem (Jacques Richir entre autres).
Quelques mois après, il y avait le fameux congrès de Reims. Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius (soutenus par Lionel Jospin, Pierre Mauroy et d’autres diplodocus du Parti socialiste) ont trouvé intelligent de pousser la candidature de Martine Aubry pour écarter à la fois Ségolène Royal (très motivée pour reprendre le PS) et Bertrand Delanoë (à l’époque en haut des sondages). Le deal étant que Martine Aubry à la tête du PS leur permettrait d’attendre pour la candidature à l’élection présidentielle.
Bien qu’arrivée en troisième position dans le vote des militants en novembre 2008 et malgré un score très serré (sérieusement contesté), Martine Aubry l’emporta sur Ségolène Royal au second tour.
Maintenant à la tête du PS, première femme à diriger le Parti socialiste (pas première femme chef d’un grand parti de gouvernement, puisque Michèle Alliot-Marie avait déjà été élue à la présidence du RPR en 1999 à la succession de Philippe Séguin), Martine Aubry a passé une bonne année pour imposer son autorité au sein du Parti socialiste, notamment par une consultation interne.
Primaire pour l’élection présidentielle de 2012
Parmi les dossiers internes importants, il y avait le principe d’une primaire pour choisir le candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012. Martine Aubry n’y était pas vraiment favorable tandis que c’était le sésame de Ségolène Royal. Finalement, Martine Aubry s’est ralliée à l’idée et a confirmé que la primaire aurait lieu au second semestre de l’année 2011.
Comme je l’avais précédemment dit, la date de cette primaire est d’une importance politique capitale : François Hollande est partisan (comme Ségolène Royal) de la faire le plus tôt possible afin de permettre au candidat choisi de faire campagne suffisamment tôt devant les Français (et se faire connaître auprès d’eux) alors que Dominique Strauss-Kahn bloqué par son mandat de directeur général du FMI (jusqu’en novembre 2012, de toute façon bien après l’élection présidentielle) a intérêt à retarder le plus tard possible afin de rester dans ses fonctions le plus longtemps possible.
En choisissant le plus tard possible (contre l’avis d’Arnaud Montebourg, l’un de ses grands soutiens actuellement), Martine Aubry souhaite favoriser avant tout Dominique Strauss-Kahn qui est, selon elle, « lui aussi quelqu’un qui peut tout à fait diriger notre pays ».
Jeu collectif et ambitions plurielles
Rappelons que Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn sont les deux héritiers politiques de Lionel Jospin, tandis que François Hollande s’est toujours revendiqué hors des courants du PS (proche de Jacques Delors, le père de Martine Aubry). Quant à Ségolène Royal, elle se sent l’héritière (sans doute lointaine) de François Mitterrand.
Consciente qu’il n’est pas forcément intelligent de mettre ses ambitions personnelles trop en avant, Martine Aubry a souligné que son CV, « tout ça à soi seul ne suffit pas, il faut qu’à un moment donné, on soit l’homme ou la femme de la situation qui permettra de mobiliser un maximum de Français : d’abord, on joue collectif, après, on choisit le capitaine, mais on n’en est pas là. ».
Après tout, quoi de plus normal que d’imaginer le chef d’un parti candidat à l’élection présidentielle ? Les trois derniers Présidents de la République, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ont été les chefs de leur parti juste avant leur (première) élection, et parmi les candidats à la stature incontestable, François Bayrou (entre autres) est lui aussi chef de son parti. A contrario, la candidature de Ségolène Royal en 2007 a été considérablement gênée par l’absence de cohésion du PS à son égard.
Forces et faiblesses
Énumérons les forces et faiblesses d’une éventuelle candidature de Martine Aubry pour évaluer ses chances à l’élection présidentielle.
Les faiblesses :
1. Martine Aubry n’a pas beaucoup de charisme. Son look (qui, je le rappelle, est un élément déterminant dans l’attractivité des électeurs) mériterait d’être amélioré. Elle présente un aspect austère qui rassure par son sérieux mais empêche aussi le rêve.
2. Sa capacité à rassembler au-delà du Parti socialiste pour gagner un second tour est très contestable. Refusant des alliances nationales avec le MoDem ou Europe Écologie (l’un des thèmes de campagne interne de Martine Aubry en 2008 portait sur l’alliance avec le MoDem), elle reste assez incohérente entre ses imprécations et les faits (alliance locale à Lille par exemple).
3. Les 35 heures (qui sont aussi pour elle un atout) peuvent être un handicap pour se faire prévaloir des milieux économiques : sa réforme a plombé l’embellie économique des premières années du gouvernement Jospin et a rendu moins souple la notion de temps de travail (pauses décomptées etc.) tout en renforçant sa flexibilité (temps décompté annuellement).
4. Elle a provoqué de nombreuses réactions hostiles en autorisant en 2000 (comme première adjointe puis comme maire) des horaires d’ouverture exclusivement réservés aux femmes dans la piscine municipale à Lille-Sud (politique qu’elle a renoncé à poursuivre en juin 2008).
5. Ses deux grands soutiens, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, risquent de lui faire défaut si d’aventure eux-mêmes décidaient de se présenter à la primaire. Son camp serait donc susceptible de se disloquer.
Les forces :
1. Martine Aubry a une bonne notoriété et une solide réputation de travailleuse. Elle n’a pas un ego trop développé, ce qui lui permet d’être crédible lorsqu’elle dit : « d’abord, on joue collectif ».
2. Au-delà du côté collectif, elle est une femme d’appareil et une militante de longue date du PS. Elle est sans doute plus apte à rassembler les socialistes qu’aucun autre candidat. Ce qui en ferait une bonne candidate de premier tour, mais pas forcément de second tour.
3. Parmi le respect que les militants de gauche peuvent accorder à Martine Aubry, il y a “son” œuvre politique, les 35 heures qui est pour elle son précieux certificat de gauche. Reste à savoir si c’est suffisant pour attirer des voix issues du Parti communiste ou de l’extrême gauche de type NPA.
4. Bien que ne disposition pas d’un réseau personnel au sein du PS comme Ségolène Royal ou Bertrand Delanoë, Martine Aubry a maintenant mis en en place une équipe de travail qui lui est inféodée avec des personnalités comme Arnaud Montebourg, Harlem Désir et même Benoît Hamon (jeune homme irrésistible selon elle) à la direction du PS.
5. Si elle réussit à négocier avec le gouvernement un accord sur la réforme des retraites, elle aura un acquis politique très fort à faire prévaloir.
« J’y pense tous les matins en mettant mes boucles d’oreille »
L’ambition à court terme de Martine Aubry, c’est de gagner les élections régionales de mars 2010. Gagner même les deux régions qui ne sont pas, parmi les Conseils régionaux sortants, à majorité socialiste. C’est sans doute un seuil très élevé et un pari un peu casse-cou.
Toute la dextérité politique de Martine Aubry consistera ensuite à réussir son pari de la primaire socialiste : ne faire apparaître qu’une seule candidature de la gauche gouvernementale, en impliquant non seulement les adhérents du Parti socialiste mais également ceux du Parti radical de gauche et pourquoi pas ? de Europe Écologie et du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon (ce qui est loin d’être acquis). Cela signifiera aussi que tous les candidats battus à cette primaire acceptent, comme en novembre 2006, de soutenir pleinement la candidature de la personnalité qui aura été choisie.
Une condition nécessaire (mais pas suffisante) pour ne pas laisser François Bayrou seul face à Nicolas Sarkozy. Un Nicolas Sarkozy qui serait très heureux d’affronter une nouvelle fois une femme au second tour.
Après être devenue la “dame de fer française” (notion très thatchérienne), Martine Aubry va-t-elle devenir la future “Angela Merkel française” ?
Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
Martine Aubry prête à transiger sur les retraites.
François Hollande pense à 2012.
Martine Aubry y pense aussi, à 2012.
La primaire selon Arnaud Montebourg.
Lionel Jospin était le meilleur !
Un ancien Premier Ministre qui s’épanche sur sa carrière, ça peut être la manifestation d’un orgueil sans limite. Exemple pris au hasard.
Dans la seconde partie du documentaire interview “Lionel raconte Jospin” diffusée par France 2 le 21 janvier 2010, qui portait sur la période 1988-2002, on a pu comprendre une fois encore que Lionel Jospin a un ego vraiment surdimensionné, peut-être plus que celui de Valéry Giscard d’Estaing ou d’Édouard Balladur même si n’apparaît pas cette condescendance propre aux personnes qui se croient super-intelligentes.
J’ai noté (entre autres) quelques passages savoureux de narcissisme et de super-opinion de lui-même :
1. Lorsqu’il est Ministre de l’Éducation nationale (1988-1992), Lionel Jospin évoque le formidable boom démographique auquel il a dû faire face et les moyens qu’il a réussi à mettre en place pour cela. Il continue en disant qu’heureusement qu’il était là !
2. En 1992, Lionel Jospin explique qu’il est convoqué par Mitterrand à l’Élysée. Au lieu de discuter des forces et faiblesses des candidats à la succession d’Édith Cresson à Matignon, Mitterrand lui annonce qu’il ne sera certainement pas présent dans le prochain gouvernement (celui de Bérégovoy). Jospin explique cette mise à l’écart par la présence de Bernard Tapie et que Mitterrand ne voulait pas le mettre mal à l’aise avec Tapie (Mitterrand ne lui avait évidemment pas annoncé son intention de nommer Tapie ministre). Amusante explication personnelle qui minimise les autres raisons qui auraient pu le faire évincer du gouvernement.
3. En 1993, après son échec aux législatives, il se retrouve sans activité (mais avec son salaire de haut fonctionnaire du quai d’Orsay). Il demande alors à Alain Juppé (son ministre de tutelle) une mission (qui aurait pu le faire quitter définitivement de la politique). Jospin insiste cependant pour dire qu’il lui fallait quand même une mission à la hauteur de ses compétences (bref, pas n’importe quoi non plus, à l’époque, la rumeur parlait de l’ambassade en Allemagne, poste prestigieux). Finalement, Juppé refuse de lui confier une mission car ses amis l’auraient refusé… (il a dû se mordre les doigts).
4. Quand il explique son action comme Premier Ministre (de 1997 à 2002), il parle de “quinquennat” au lieu de “législature”, comme s’il avait eu un quinquennat (alors qu’à l’époque, c’était encore le septennat de 1995 à 2002 et que ce mot désigne exclusivement un mandat présidentiel, pas celui de Premier Ministre). Bref, Jospin reste très marqué par sa non-élection de 2002.
Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2010)
Il y a 40 ans, le premier drame humanitaire médiatisé se terminait : le Biafra
La famine comme arme de guerre. Des images chocs pour mobiliser la générosité internationale. Une nécessité malgré le malaise et l’éthique ?
Le 15 janvier 1970 finissait l’une des guerres civiles les plus terribles de l’Afrique postcoloniale. Il est vrai que toutes les guerres sont terribles et d’autres, comme le conflit au Rwanda, seront également épouvantables. Plus d’un million de victimes dans un pays pourtant voué à s’enrichir grâce à ses ressources énergétiques.L’étrange oubli du journal “Le Monde” dans sa chronologie des années 2000
C’est très étrange : le journal “Le Monde” a publié dans son édition datée du 14 janvier 2010 une chronologie des années 2000 (sauvegardée ainsi à 20:00). Rappelons entre parenthèses que la décennie des années 2000 se termine le 31 décembre 2010 et qu’elle n’a commencé que le 1er janvier 2001, au même moment que le XXIe siècle et le IIIe millénaire (car il n’existe pas d’année 0).
Mais ce qui est le plus frappant, c’est que le journal identifie une dizaine d’événements pour chaque année et pour l’année 2001, le 9 septembre 2001 est indiqué avec l’assassinat du Commandant Massoud puis… rien au 11 septembre 2001, les attentats n’ont pas été évoqués alors qu’ils constituent sans doute le seul événement essentiel de toute cette décennie.
SR (13 janvier 2010)
Apocalypse now : l’autre possibilité d’une île
La tectonique des plaques prédit des perturbations sismiques de grande échelle sur la planète. Mais elles sont prévisibles avec quelques décennies d’indétermination.
On ne prête qu’aux riches… et les pauvres vont devenir de plus en plus pauvres.Le jospinosaure, un ruminant présarkozique qui rumine encore et toujours
Quand Lionel Jospin arrêtera-t-il donc de dire qu’en fait, il aurait dû gagner l’élection présidentielle du printemps 2002 ? Même Valéry Giscard d’Estaing a reconnu et digéré sa défaite du 10 mai 1981 et n’a pas hésité à poursuivre son action politique dès 1982 pour apporter ses compétences et son énergie au service de l’avenir de la France. Au lieu de cela, Lionel Jospin essaie de vendre un livre et ressasse. Pitoyable homme d’État !
C’est sûr que l’ancien Premier Ministre Lionel Jospin veut faire acheter son bouquin “Lionel raconte Jospin” qui vient de sortir et dont quelques extraits sont lisibles ici. Alors, il s’épanche partout dans les médias et est même l’unique sujet d’un documentaire éponyme réalisé par Patrick Rotman dont le premier volet sera diffusé sur France 2 le jeudi 14 janvier 2010 à 22h35 et que Serge Moati décrit (le 9 janvier 2010) en ces termes : « Tous les hommes politiques ont dû demander récemment au petit Papa Noël un tel cadeau : un film tout à eux dédié, sans questions qui fâchent. Et ça fait de l’excellente télé. Sans secousse, ni surprise, mais passionnant. Même si, durant ces trois heures, on n’apprend pas grand-chose de neuf, le film colle et ressemble au personnage : la voix de Jospin. Le ton de Jospin. Sa timidité. Sa pudeur. Son orgueil. Autoportrait en majesté démocratique. ».
Il y a cependant un réel malaise à ressasser une fois encore son échec de 2002 alors que les socialistes ne semblent pas en avoir fini avec la malédiction de la défaite. S’agit-il encore d’un homme politique, ou d’une statue de cire du Musée Grévin ?
Jospin entré dans l’histoire
Lionel Jospin peut s’enorgueillir d’avoir été l’un des trois ou quatre leaders socialistes à avoir fait gagner la gauche non radicale depuis le début de la IIIe République, avec Léon Blum et François Mitterrand (et éventuellement Guy Mollet, même si ce fut plutôt la victoire volée de Pierre Mendès France).
Gagner une élection nationale. En permettant la formation d’un gouvernement socialiste.
Lionel Jospin avait en quelques sortes rompu avec la singularité de François Mitterrand. Oui, la gauche pouvait revenir aux affaires normalement, ordinairement, dans un jeu dédramatisé d’alternances classiques.
Il était revenu de loin. Il avait failli abandonner la politique lors de son échec aux législatives de mars 1993. Il voulait réintégrer le quai d’Orsay. On parlait même de lui comme ambassadeur de France en Allemagne. Un poste prestigieux. Mais il n’a pas eu la carrière de Philippe Séguin (retrait de la politique et excellence dans son corps d’origine). Il est finalement devenu candidat des socialistes presque faute de combattant dès 1995. Sans espoir de gagner et il avait réussi quand même l’exploit d’arriver premier au premier tour d’une élection qui devait départager Édouard Balladur et Jacques Chirac.
Ce bon score du premier tour (sans espoir pour le second tour) l’avait remis en “selle” pour reprendre la direction du PS qu’il avait abandonnée lors de son entrée au gouvernement en 1988. Il était l’un des deux dauphins de François Mitterrand (avec Laurent Fabius) mais a vite eu besoin de parler du “droit d’inventaire”, un terme repris maintenant par François Hollande, qui fut à Lionel Jospin ce que Jospin fut à Mitterrand.
La dissolution de 1997 et l’impopularité du gouvernement Juppé ont suffi à lui apporter la victoire législative deux ans après son échec présidentiel. Matignon au lieu de l’Élysée, donc. Et Chirac inaugura le “septennat de deux ans”.
Pendant cinq ans, Lionel Jospin a donc cru gouverner convenablement, du haut de ses certitudes.
Pourtant, il a fait plein d’erreurs.
Erreurs et fautes politiques du “quinquennat Jospin”
La première, la plus grosse, c’était les 35 heures. Heureusement que le monde se trouvait alors dans un contexte de prospérité et de croissance. Il est toujours étonnant d’entendre encore des socialistes rappeler que le “quinquennat Jospin” correspondrait à une période de prospérité, de croissance et de baisse du chômage. Étonnant car la conjoncture internationale peu maîtrisée par les États allait dans ce sens. Au contraire, Lionel Jospin, avec la réduction du temps de travail, a freiné cette croissance économique. D’ailleurs, la preuve en est que la crise des nouvelles technologies (informatique et télécommunications) à partir de 2000 a engendré une baisse significative de la création d’emplois et de la croissance. Toujours sous ce même gouvernement.
Une autre erreur fondamentale fut l’adoption du quinquennat. Pas l’inversement du calendrier électoral car il n’était qu’un corollaire du quinquennat. En donnant suite à la proposition de Valéry Giscard d’Estaing du quinquennat, Lionel Jospin voulait mettre initialement dans l’embarras Jacques Chirac qui avait toujours refusé une telle réforme, mais sa volte-face a montré que le quinquennat pouvait présenter un intérêt pour se représenter, après sept ans de mandat et un âge déjà bien avancé (69 ans).
J’ai été parmi les très peu nombreux (27% des 30% de votants) à voter contre le quinquennat au référendum du 24 septembre 2000. Maintenant, avec presque deux quinquennats de recul, beaucoup de voix commencent à se faire entendre disant que le quinquennat n’est finalement pas très pertinent, car il rend les députés trop dépendants de l’Élysée. Cela rend la Présidence “hyperprésidentielle”.
Mais les deux principales fautes politiques de Lionel Jospin ne furent pas des actions mais des démissions : son refus de s’occuper du douloureux problème des retraites par simple lâcheté électoraliste et, par ignorance du monde “réel”, son manque de compréhension des problèmes de sécurité, thème principal de la campagne présidentielle de 2002 après les attentats du 11 septembre 2001.
Éthique et colégramme
On représente souvent Lionel Jospin comme un homme à probité et intégrité extraordinaires. Il est vrai qu’aucune “affaire” n’est venue lui obscurcir l’horizon. Mais peut-on mettre sur le même plan par exemple l’esprit républicain incontestable (et reconnu en grandes pompes aux Invalides le 11 janvier 2010 à 15h00 et au Palais Bourbon le 12 janvier 2010 à 16h00) de Philippe Séguin et celui de Lionel Jospin ? Pas forcément sûr. Ou peut-être si, les historiens le diront plus tard. Comme le dit Anne Roumanoff : « Avec sa voix détimbrée et son intransigeance orgueilleuse, Lionel Jospin n’est sans doute pas assez retors pour avoir un grand destin politique. ».
La morale d’un homme se juge aussi sur ses actes. Or, si son échec dès le premier tour du 21 avril 2002 a été pour lui un coup terrible (on l’imagine bien), il a été très décevant pour tous ceux qui combattaient les thèses de l’extrême droite en refusant d’appeler à voter au second tour pour son adversaire, Jacques Chirac, et pire, en refusant même de se déplacer pour le second tour, imitant ainsi les leaders gauchistes de Lutte ouvrière considérant que Le Pen et Chirac étaient bonnet blanc et blanc bonnet. Au contraire d’un Dominique Strauss-Kahn, par exemple, qui n’a pas hésité une seule seconde à voter et faire voter Chirac (idem pour les communistes).
Est-on intègre quand on a fait passer son amertume et son ego devant sa morale politique ? Est-ce de l’intégrité ?
L’abandon politique qui a suivi était une conséquence logique de cette prédominance de l’ego sur le combat politique. Depuis, les éléphants socialistes restent bien seuls dans leurs querelles.
Suffisance du mammouth ruminant
Un ego assez bien développé est sans doute la marque ordinaire d’un leader politique de premier plan. Mais malgré l’échec, peut-on rester avec tant d’autosatisfaction et de suffisance ? « Quand je regarde en arrière, c’est le plaisir qui domine, parfois, la fierté, jamais l’amertume. (…) Je me suis personnellement accompli et j’ai servi mon pays. ».
Alors, entendre Lionel Jospin, en 2010, ruminer encore et toujours sur son échec de 2002 et n’avoir aucune capacité à faire de l’autocritique est franchement aberrant. Et décrédibilisant. L’entendre dire (comme sur France Inter le 7 janvier 2010 où son interview a dû être écourtée en raison de l’annonce du décès de Philippe Séguin) que “normalement”, 2002 aurait dû se passer autrement, c’est vouloir refaire l’histoire, refuser le verdict des électeurs, et finalement, c’est toujours faire preuve de mauvais perdant. Il répète en ce moment ce type de phrase : « Nous savons tous qu’avec un peu moins de légèreté et d’imprudence à gauche, le sort de l’élection pouvait être tout autre. ».
Et de marteler avec la méthode Coué : « Je n’ai pas été la cause première de la défaite. ». Tant mieux pour sa conscience.
Le seul mea culpa, ce fut pour dire du bout des lèvres : « J’ai surestimé le rejet de Jacques Chirac, j’ai surestimé la perception positive de mon bilan. J’ai sous-estimé l’impact qu’avait la division de la gauche, j’ai sous-estimé le premier tour. Ma campagne n’a pas été assez offensive. ». Tout en se dédouanant immédiatement : « Mais quand l’attelage va à hue et à dia, c’est difficile d’être bon. ».
Pierre Moscovici, ancien ministre jospiniste et candidat éventuelle à la candidature, ne dit pas autre chose en estimant la période du gouvernement Jospin plutôt positive : « L’inventaire doit certes être établi, mais en n’oubliant jamais la force de notre actif : la table rase ne fait pas une politique ! » et en reconnaissant que l’autocritique « n’est pas, ne sera jamais le fort de Lionel Jospin – mais après tout, est-ce bien à lui de le faire, de céder à ce qui serait de sa part une auto-flagellation ? ».
Les causes réelles de son éviction ne sont pas dans la désunion de la gauche (ce n’est pas Chevènement, ce n’est pas Taubira, ce n’est pas Mamère). Il y a des causes qui proviennent de lui-même, de sa manière de se comporter avec les citoyens, et de sa politique, comme Vincent Peillon le note le 5 janvier 2010 : « Les socialistes n’ont toujours pas encore vraiment admis que leur échec de 2002 ne fut pas seulement le fait de la division de la gauche, mais aussi le résultat de leurs propres carences en matière de politique fiscale, de sécurité ou de rapport à l’Europe. ». Après huit ans, il serait temps de le reconnaître.
Toujours le passé… Et l’avenir, alors ?
Alors, Monsieur Jospin, avec tout le respect que je vous dois, je vous propose une alternative : reprenez le travail que vous avez refusé de faire en 2002, analysez les raisons réelles de votre échec, aidez vos camarades socialistes… ou alors, taisez vos ruminations une fois pour toute et tournez-vous vers l’avenir, faites des propositions pour la France et son avenir, vous qui êtes si intelligent !
Sylvain Rakotoarison (13 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
François Hollande présidentiable ?
Dominique Strauss-Kahn présidentiable ?
Lionel Jospin se regarde le nombril.
Quelques avis sur le retour médiatique de Lionel Jospin.
L’ambition présidentielle de François Hollande : lui aussi se rase !
Le Parti socialiste a un nouveau candidat à l’élection présidentielle. Analyse des forces et faiblesses d’une candidature de François Hollande.
L’ancien premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande (qui a battu le record de longévité à ce poste depuis Guy Mollet, de 1997 à 2008), vient de clarifier son ambition présidentielle qu’il entretenait secrètement depuis le 21 avril 2002 et l’échec catastrophique de la candidature de Lionel Jospin.
En effet, réfutant les rumeurs le hissant à la succession de Philippe Séguin à la première présidence de la Cour des comptes (à l’instar d’un autre leader socialiste, Pierre Joxe), François Hollande (qui a intégré la Cour des comptes après ses études à l’ENA) a déclaré clairement sur Europe 1 le 10 janvier 2010 qu’il se préparait à l’élection présidentielle de 2012.
Candidat
Il l’a d’ailleurs confirmé dès le lendemain dans l’émission “Mots croisés” animés par Yves Calvi où il était opportunément confronté en direct avec un présidentiable de l’UMP, Jean-François Copé, ancien ministre et puissant président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale, qui n’a pas caché, depuis de nombreuses années, son ambition d’être candidat à l’élection présidentielle de… 2017.
L’éventualité de la candidature de François Hollande peut prêter à sourire, surtout lorsqu’on prend conscience de sa très faible notoriété. De tempérament assez simple (et donc assez proche de la vie quotidienne de ses compatriotes), il lui arrive de faire ses courses lui-même, seul, tranquillement, et dans le magasin, seul un petit tiers se retourne et le reconnaît (en exprimant surtout de la sympathie). Certes, Jean-Pierre Raffarin l’avait déjà affirmé en février 2002 : le problème de notoriété sera résolu dès que l’homme est en situation.
François Hollande est un peu l’anti-Jospin en terme de personnalité. D’un très grand humour, il est connu pour ses plaisanteries et sa capacité d’observation souvent percutante. Son problème est même le contraire de Lionel Jospin. Comment montrer son sérieux et ne plus faire sourire ? Il semble même vouloir adopter un nouveau look, plus grave, pourquoi pas ?
Après l’échec de Lionel Jospin, François Hollande avait repris le leadership des socialistes pour les élections législatives de juin 2002 et s’était même vu futur Premier Ministre, imaginant que l’union nationale qui avait fait élire Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen allait installer une majorité de gauche pour équilibrer (c’était oublier la logique implacable de la VeRépublique).
Coincé entre le “je” et le “nous”
Pendant le dernier mandat de Jacques Chirac, François Hollande a cultivé deux attitudes pourtant diamétralement opposées.
D’une part, il a tout fait pour maintenir l’unité du Parti socialiste, au prix de “synthèses molles” dignes de son lointain prédécesseur Guy Mollet, ce qui n’était pas une mince affaire, surtout lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen du 29 mai 2005 où ses troupes étaient complètement divisées.
D’autre part, il se considérait comme le meilleur présidentiable de son parti pour 2007 et a attendu (vainement) qu’on vînt le chercher pour devenir un candidat de consensus. Mais il n’avait pas pris en compte le développement quasi-spontané de la popularité de sa compagne d’alors (et mère de ses quatre enfants), Ségolène Royal, contre qui il ne pouvait pas vraiment intriguer. Aujourd’hui, il a estimé qu’une confrontation directe au cours d’une primaire ne lui poserait pas de problème.
L’échec de Ségolène Royal l’a ravi au même titre que l’ensemble des éléphants socialistes. Sa loyauté irréprochable vis-à-vis de Ségolène Royal durant la campagne présidentielle de 2007 peut lui laisser espérer un renvoi d’ascenseur pour 2012.
Quelles sont les forces et les faiblesses d’une possible candidature de François Hollande ?
Les handicaps d’une candidature Hollande
Aucune expérience ministérielle
Parlons d’abord de sa faiblesse principale : François Hollande n’a jamais gouverné. Il n’a jamais été ministre et ne sait donc pas ce qu’est servir l’État au plus haut niveau. Ségolène Royal avait déjà eu un déficit de crédibilité à ce sujet en n’ayant occupé que des postes subalternes au gouvernement. François Hollande, lui, n’a pas d’expérience gouvernementale du tout, ce qui peut lui être autant préjudiciable que le fait que Dominique de Villepin, par exemple, n’ait eu aucune expérience électorale.
Certes, il peut maintenant s’enorgueillir d’avoir été élu en mars 2008 président du Conseil général de Corrèze, un département anciennement chiraquien, et quelques années avant (en mars 2001), avoir conquis la mairie de Tulle, chef-lieu de ce département. Mais ses responsabilités budgétaires n’ont pas l’importance des grosses collectivités locales comme celle que préside Ségolène Royal.
La réponse sur sa crédibilité gouvernementale pourrait être apportée sur deux plateaux. Le plateau politique : François Hollande ayant été onze ans patron de l’un des deux plus grands partis de France, dont cinq au pouvoir, il a largement la capacité à aborder tous les sujets politiques de manière globale. Le plateau institutionnel qui pourrait être une vraie différence avec Nicolas Sarkozy : François Hollande pourrait envisager une Présidence modeste, et pas une “omniprésidence”. Ce qui signifierait que ce serait son Premier Ministre qui gouvernerait effectivement. Mais alors, pourquoi élire le Président et pas le Premier Ministre ?
Au jeu de l’uchronie, François Hollande pourrait même rappeler la nocivité du quinquennat qui a mis les députés en ordre de bataille derrière le Président de la République et s’amuser à rêver que si le second mandat de Jacques Chirac avait duré sept ans et pas cinq, en 2007, il n’y aurait eu que des législatives que le PS aurait sans doute gagnées, ce qui aurait amené François Hollande à …Matignon (selon Bruno Roger-Petit).
Look atypique
L’autre faiblesse est sans doute un problème d’apparence, de look, de personnalité. Il ne semble pas avoir le profil. C’est un peu désolant d’y mettre de l’importance, mais la réalité est que dans une élection présidentielle au suffrage universelle direct, le look est un élément majeur de réussite… ou d’échec.
Face à Jean-François Copé incisif, sûr de lui jusqu’à une certaine condescendance même, François Hollande fait figure d’honnête homme, de personnage modeste, de brave proche des gens, mais qu’on imagine encore mal à la tête de l’État, chef des armées, prêt le cas échéant à commander le feu nucléaire.
C’est vrai que les questions de look sont vite réglées pendant une campagne électorale. Car cela sert surtout à cela, une campagne, à se donner une posture. Gagnante ou perdante, c’est selon les critères, très fluctuants, des électeurs.
Transcourant
Autre handicap qui peut être insurmontable au pays des éléphants en primaire, c’est l’absence de courant estampillé “hollandiste”.
Dès le début de sa carrière parlementaire (en 1988), il avait refusé d’appartenir à un réseau en faisant du “transcourant” pour rassembler le plus de monde derrière Jacques Delors. Chef du PS, il a toujours refusé de prendre partie personnellement dans la bataille des ego et des idées dans un parti au bord de l’éclatement. Jusqu’au congrès de Reims de novembre 2008.
Beaucoup de militants socialistes soupçonnent François Hollande de vouloir récupérer les réseaux de Ségolène Royal par l’intermédiaire de Vincent Peillon. La polémique de novembre 2009 entre Ségolène Royal et Vincent Peillon qui se disait son premier lieutenant est l’un des signes d’une probable manipulation de militants. À l’origine, le député-maire de Dijon, François Rebsamen, ami de François Hollande (qui en fit son numéro deux au PS) et soutien de Ségolène Royal en 2007, pourrait jouer un rôle essentiel dans cette “récupération” de courant (au grand dam de Ségolène Royal).
Les atouts d’une candidature Hollande
Crédibilité gouvernementale, look à améliorer, absence de réseaux efficaces. Quand on regarde de très près, François Hollande n’a pas énormément de handicaps par rapport aux points forts qu’il peut proposer aux socialistes et aux Français.
Très bon analyste politique
Premier point fort, c’est son analyse de la logique de l’élection présidentielle. Encore ce 11 janvier 2010 sur France 2, François Hollande a rappelé l’importance qu’il attache à l’organisation d’une primaire socialiste au moins un an avant l’élection présidentielle (ce qui signifie barrer la route à Dominique Strauss-Kahn). Il n’a pas tort lorsqu’il compare la majorité, en ordre de bataille depuis plus de cinq ans derrière un leader incontestable (Nicolas Sarkozy) et un parti efficace et uni (l’UMP) alors que le PS ne sait toujours pas qui sera son champion à deux ans de l’échéance. J’avais évoqué la course de lenteur après 2002 pour éviter de départager trop vite les multiples compétiteurs potentiels.
François Hollande a donc compris la logique institutionnelle que détermine l’élection présidentielle. C’est aussi pour cela qu’il a renoncé à la direction du PS. Trop lié aux “synthèses molles“, il lui était impossible de se distinguer des autres éléphants puis, de se distinguer des autres partis.
Un thème dominant : la politique fiscale
Son indépendance retrouvée depuis un peu plus d’un an lui permet de s’exprimer enfin à titre personnel, et de commencer sa propre campagne présidentielle en abordant ses thèmes de prédilection. Et le principal concerne la politique fiscale. C’est sûr d’ailleurs qu’il risque de ne pas faire rêver beaucoup les gens en envisageant une refonte totale de l’imposition sur les revenus, en supprimant les mille et une niches fiscales. Quand on touche aux impôts, on ne fait que des mécontents : ceux pour qui ça profite trouvent cela normal (”encore heureux !”) et ceux pour qui ça empire ne peuvent que râler.
Le thème fiscal n’est donc pas vraiment porteur, mais il est responsable puisque François Hollande se base avant tout sur la catastrophique dette publique et les déficits publics qui ne cessent de s’accroître. Responsable donc car soucieux de l’intérêt général (en particulier des jeunes générations qui vont devoir payer les pots cassés depuis trente ans), mais aussi très habile politiquement.
Court-circuiter le MoDem et rassembler la gauche
Car cette posture plaçant la dette comme point fondamental, c’est exactement le discours que tient François Bayrou depuis presque 2002 et l’un des thèmes majeurs de sa campagne présidentielle de 2007. Prendre à François Bayrou ce thème est donc un élément tactique fort astucieux qui ôte la spécificité du candidat centriste et qui redonne à la gauche sa crédibilité économique (rassurant notamment les principaux acteurs économiques et financiers).
Ce type d’habileté politique n’est pas nouveau avec François Hollande. Il a joué sur ce registre pendant tout le temps où il dirigeait le PS. C’est d’ailleurs sur ses synthèses qui refusèrent de départager entre le social-libéralisme et l’altermondialisme que François Hollande peut aussi prétendre qu’il serait le plus apte, au PS, à rassembler toute la gauche au second tour, de Dominique Strauss-Kahn (voire François Bayrou) aux écologistes et aux communistes (voire aux gauchistes du NPA).
Une intelligence politique percutante mais méconnue
Bizarrement, François Hollande subit le même type de réputation qu’un Jacques Toubon par exemple, un peu falot alors qu’il jouit d’une très grande intelligence d’analyse. L’avantage, c’est qu’il ne risque pas d’être pris pour un homme méprisant ou condescendant, ni pour un homme dangereux ; il peut donc surprendre plus facilement ses adversaires.
Le succès qu’il a obtenu personnellement aux élections régionales de mars 2004 et européennes de juin 2004, ainsi qu’aux élections municipales de mars 2008 (les seules élections qu’il était en capacité de mener pleinement, au contraire des élections présidentielles de 2002 et 2007, et des législatives consécutives, qui dépendaient avant tout des candidats) montrent qu’à l’évidence, François Hollande a beaucoup de potentiel dans la conduite de campagnes électorales. Il l’a aussi prouvé en Corrèze sur un terreau pas évident.
Intelligence également illustrée par un très beau sens de la répartie, comme sur France 2 lorsque Yves Calvi lui a demandé si Jean-François Copé avait la stature d’un candidat à l’élection présidentielle, il a simplement répondu : « Oui, en 2017 ! ».
Le rasoir de François Hollande
Le lieutenant de Laurent Fabius, Guillaume Bachelay s’était fait connaître au prix de l’humour politique avec cette petite phrase assassine : « La présidentielle, Hollande y pense en nous rasant. ».
Aujourd’hui, il est possible que François Hollande, poursuivant son bonhomme de chemin, commence à raser de plus en plus, et pas seulement les murs…
Sylvain Rakotoarison (12 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
Dominique Strauss-Kahn sera-t-il Président de la République française ?
Séguinitude
La mort d’un esprit indépendant et forte tête montre que la France sait reconnaître la qualité de ses meilleurs hommes d’État. Même si c’est trop tard, c’est toujours mieux que l’oubli et l’indifférence.
La multitude des louanges, non seulement de la classe politique qui oscille entre les propos convenus et une réelle émotion mais aussi des citoyens français, ceux de la “France d’en bas”, qui appréciaient Philippe Séguin, me fait revenir sur cet événement.
Car c’est un événement. L’ampleur des réactions et la quasi-unanimité ont de quoi étonner l’observateur qui constate par ailleurs que les messages simplistes et les slogans publicitaires sont les meilleures armes pour réussir en politique. Tout le contraire de Philippe Séguin.
C’est dire la probité, l’intégrité, l’honnêteté d’un tel homme politique. Ses convictions l’ont emporté sur ses ambitions. C’est peut-être dommage.
Philippe Séguin aura ainsi déçu : a-t-il été velléitaire ? sans doute pas, car sa volonté ne manquait pas. Mais pourquoi n’a-t-il finalement gouverné que deux petites années à un poste, important certes avec le problème du chômage, mais pas décisif dans la définition de la politique de la nation ?
J’ai l’impression amère d’un talent gâché, d’un homme désabusé que ne méritait pas la République. Une sorte de désamour entre la France et lui. Il l’a parfois mérité, c’est vrai. Très mauvaise campagne municipales à Paris en 2001 (pourquoi était-il entré dans cette galère ?). Mauvais comportement (colère, fougue, chantage à la démission passée à l’acte, comme Jean-Pierre Chevènement) au sein du RPR, ou pour la campagne européenne de 1999.La raison doit sans doute se chercher dans ses relations équivoques avec Jacques Chirac. Des relations comme toujours faites d’attraction et de répulsion. Il n’avait pas de père depuis l’âge d’un an (son père est mort pendant la Seconde guerre mondiale) et Chirac aurait pu le remplacer. Le parrainer. Le mettre sous son aile. L’aider. Le favoriser.
Je me souviens de l’importance qu’avait pris le jeune député Séguin dès l’année 1981 et la victoire de la gauche socialo-communiste. Il n’avait que 38 ans mais il avait déjà droit aux grandes émissions politiques comme le “Grand Jury” sur RTL le dimanche soir.Déjà à l’époque, Jacques Chirac s’inquiétait de sa loyauté.
Après la défaite de Chirac en 1988, il était clair que plus personne à droite et au centre ne voulait d’une nouvelle candidature de Chirac à l’élection présidentielle suivante (prévue en 1995 mais peut-être anticipée à cause de la maladie de François Mitterrand). La popularité d’Édouard Balladur a permis à cette classe politique UDF-RPR de trouver un nouveau présidentiable.Mais dès le début des années 1990, Philippe Séguin avait compris qu’il pouvait faire cavalier seul. C’était dans sa nature tempétueuse, et surtout, c’était dans ses possibilités politiques.
Selon Jean-Marie Colombani (« bien placé pour savoir »), Philippe Séguin et Charles Pasqua ont fait campagne pour le “non” à Maastricht parce que, convaincu par Édouard Balladur que c’était une condition sine qua non pour réussir l’élection présidentielle, Jacques Chirac avait décidé de soutenir le Traité de Maastricht après bien des hésitations et beaucoup de dissidence au sein de son propre parti. Si Chirac avait soutenu le “non”, il aurait été probable que Séguin eût soutenu le “oui”. Mais personne ne pourra confirmer.
L’hypothèse est cependant tentante car Philippe Séguin avait besoin de “tuer” le “père”, de s’attaquer à Jacques Chirac. Peut-être imaginait-il de reprendre le flambeau du RPR à cette époque ?
Bizarrement, l’éruption dans la course élyséenne d’Édouard Balladur a cassé cette belle mécanique séguiniste. Ce n’était plus Séguin contre Chirac mais Balladur contre Chirac, et là, la détestation d’Édouard Balladur et de ce qu’il représente en RPR néo-libéral l’a finalement rapproché de Jacques Chirac.
Ce soutien à Jacques Chirac n’a pas été vain puisque c’est sur les thèmes de Philippe Séguin qu’il a gagné en 1995. Thèmes de gauche. Sur la fracture sociale, sur les plus démunis, la pauvreté etc. Un observateur aguerri de la vie politique pouvait imaginer la réalité et la sincérité des discours électoraux de Jacques Chirac qui était allègrement passé de l’appel de Cochin en 1978 (critiquant « le parti de l’étranger » de Valéry Giscard d’Estaing) à ce “oui” à Maastricht, du travaillisme à la française au thatchérisme reaganien etc. Mais la sauce a bien pris puisque la jeunesse et même une certaine gauche, celle qui détestait Lionel Jospin, ont finalement cru reconnaître en Jacques Chirac un nouvel homme plus social, plus rassembleur.
La nomination d’Alain Juppé à Matignon était pourtant prévisible. Le pire moment pour Philippe Séguin eut lieu (comme le rappelle “Le Monde” du 8 janvier 2010) lors d’un meeting électoral à Strasbourg où Philippe Séguin l’appela à « montrer et ouvrir la route » et Jacques Chirac, ingrat, de répondre à côté de la plaque en félicitant Alain Juppé « probablement le meilleur d’entre nous ».
Le “père” avait encore une possibilité de se racheter. En 1997, au plus fort de l’impopularité du gouvernement d’Alain Juppé, Jacques Chirac aurait pu le nommer à Matignon pour préparer les législatives de 1998. Il en a décidé autrement. Jacques Chirac fut un Président qui ne voulait pas travailler avec des Premiers Ministres difficiles, indociles : donc, ni Philippe Séguin en 1995 ou 1997, ni Nicolas Sarkozy en 2002 ou 2005.
Le Président François Mitterrand a été, à cet égard, beaucoup plus responsable et aussi beaucoup plus malin : en nommant Michel Rocard en 1988 à Matignon, il répondait à une exigence politique (la conséquence de sa campagne d’ouverture politique) et à un impératif politicien : user Michel Rocard pour le rendre inapte à l’élection présidentielle, bref, le “rocardiser”.
La présidence du RPR pour un homme hors appareil, des européennes calamiteuses qu’il délaissa en cours de route (à ne jamais faire !) et des municipales déplorables sur fond de déloyauté et de dissidence ont totalement eu raison d’une candidature potentielle de Philippe Séguin à l’élection présidentielle de 2002.
Pourtant, 2002 (il avait 59 ans) et même 2007 (il avait 64 ans) auraient pu être deux occasions d’un boulevard élyséen pour le gaulliste républicain homme d’État.
Un vrai animal politique n’est jamais hors course et peut toujours revenir : Philippe Séguin faisait partie de ces personnes-là comme Laurent Fabius aussi. Tous les deux ont profité d’un référendum sur un traité européen pour parfaire leur stratégie nationale (respectivement en 1992 et en 2005). Cela a échoué pour les deux mais qu’importe. Fabius se sait impopulaire mais y pense encore. Séguin laissait planer le doute sur un retour comme ministre (comme celui de la Justice).
Tant qu’un homme politique est en vie, il y a toujours des possibles retours.
Les cas de retour sont nombreux : Georges Clemenceau (après l’affaire de Panama), Charles De Gaulle (bien sûr), Lionel Jospin (après sa disgrâce en 1992 et l’échec de 1993), Laurent Fabius (après le scandale du sang contaminé), Martine Aubry (après son échec personnel en 2002), mais cela nécessite une bonne dose de combativité que ne semble pas avoir par exemple un Dominique Strauss-Kahn trop porté au FMI et au dilettantisme politique.
En fait, depuis quelques temps, la mort physique n’est plus nécessaire pour renoncer définitivement à toute ambition nationale.
Effectivement, il est même possible de faire de louanges bien avant la mort physique d’un homme politique. C’était assez rare il y a encore quelques décennies, mais le mouvement tend à s’imposer. Alors qu’hier, on ne pouvait être mort politiquement qu’à sa mort physique (exemple : Valéry Giscard d’Estaing qui n’a jamais digéré sa défaite de 1981, François Mitterrand que la maladie a atteint, Edgar Faure, Charles Hernu, Michel Crépeau, Gaston Defferre morts “les bottes aux pieds”, etc.), aujourd’hui, il est désormais possible d’être hors course même de son vivant.
Hors course pour l’Élysée bien sûr.
Les exemples ne manquent plus : François Léotard a abandonné en 2002 (très troublé par la mort de son frère), Alain Juppé en 2004 (à cause des affaires de la ville de Paris), Édouard Balladur en 1995 (avec son échec), Lionel Jospin en 2002 (avec son échec), Michel Rocard en 1994 (après son échec aux européennes), etc. Ces hommes, à cause de l’âge, de l’impopularité ou d’autres considérations plus personnelles, il leur a fallu un travail sur eux fort délicat pour accepter de continuer à vivre en jetant cette ambition présidentielle qui leur pourrissait la vie.
Jeudi dernier, en quelque sorte, Philippe Séguin vient de rappeler son existence en partant soudainement. Sans prévenir. Sans signe avant-coureur. Le premier de sa génération.
La France l’avait un peu oublié. Elle s’en aperçoit trop tard.
Elle avait laissé passer un talent de cette envergure.
Tant pis pour elle.
En attendant, elle va pouvoir sortir les grandes pompes aux Invalides.
Sylvain Rakotoarison (9 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
Philippe Séguin, un républicain inachevé.
Retransmission télévisée des obsèques aux Invalides.
Philippe Séguin, l’encombrant gaulliste social et le républicain au parcours inachevé
Un homme de réflexion, d’une épaisseur politique et intellectuelle reconnue, à la pensée indépendante, mais d’un potentiel qui n’a jamais réussi à se transformer en victoire personnelle nationale. Une énigme de la vie politique française pour une figure majeure presque oubliée depuis une décennie.La nouvelle initiée par RTL à huit heures a brusqué un matin couvert de neige sur Paris : Philippe Séguin est mort dans le 7 janvier 2010 à six heures quarante-cinq à Paris (15e) à la suite d’une crise cardiaque. Il était encore présent publiquement le 6 janvier 2010 à Matignon lorsque le Premier Ministre François Fillon présentait ses vœux pour 2010. Il sera enterré le 11 janvier prochain.

Un roc qui s’en va
Philippe Séguin a été l’une des personnalités majeures de la vie politique française depuis l’accession au pouvoir de François Mitterrand en 1981 jusqu’à la fin du premier mandat de Jacques Chirac en 2002. Et pourtant, même certains jeunes journalistes semblent montrer qu’il a été oublié par les médias, malgré quelques épisodiques coups de gueule contre la situation financière déplorable de l’État.
J’ai eu la chance de l’avoir rencontré à plusieurs reprises à partir du début des années 1990 et si son visage intimidant et sa silhouette très imposante pouvaient impressionner, c’était avant tout la densité de sa réflexion politique et son indépendance conquise dès le début de sa trajectoire qui apparaissaient en premier. Indépendance qui ne ménageait pas certaines susceptibilités et qui l’empêchèrent sans doute d’atteindre les plus hautes fonctions de l’État, à savoir Matignon et l’Élysée.
Principal axe de sa doctrine personnelle, le gaullisme social, qui se conjuguait par un souci de préserver la souveraineté nationale et la préoccupation d’une nécessaire solidarité nationale auprès des plus démunis. Rejetant les héritiers du gaullisme qu’il pouvait juger un peu trop libéraux (Jacques Chirac, Édouard Balladur, Alain Juppé), ses réflexions ont abouti à se placer comme le fer de lance du “non” lors du référendum sur le Traité de Maastricht en septembre 1992 (il dira par la suite que la monnaie unique européenne était finalement un succès et qu’il convenait de ne pas revenir au franc) et à souffler à Jacques Chirac le thème très porteur de la “fracture sociale” lors de la campagne présidentielle de 1995.
Il était capable de profondes transformations, même physique, puisqu’à partir de 1991, lorsqu’il a envisagé un destin présidentiel, il avait réussi une cure d’amaigrissement draconienne, et depuis son retrait de la vie politique, en juin 2002, il avait laissé pousser une courte barbe très à la mode chez les quinquagénaires.
Respecté comme un républicain incontestable, il était aussi craint et ses collaborateurs ont souvent fait les frais de ses grosses colères (capables de traumatiser les interlocuteurs).
Une jeunesse déracinée
Né à Tunis le 21 avril 1943, orphelin de père, Philippe Séguin mena avec succès des études de lettres et de sciences politiques à Aix-en-Provence puis réussit le concours de l’ENA (promotion Robespierre). Sorti parmi les meilleurs, il intégra en 1970 la prestigieuse Cour des comptes (mais il aurait préféré le Conseil d’État comme Jacques Attali, son condisciple).
Pendant les années 1970, il collabora dans différents cabinets ministériels, jusqu’à devenir chargé de mission à Matignon auprès du Premier Ministre Raymond Barre entre octobre 1977 et février 1978. Sa grande estime pour Raymond Barre rendit méfiant Jacques Chirac sur sa loyauté.
Parachuté dans une circonscription difficile à Épinal (il aurait préféré dans le Var), Philippe Séguin fut élu député en mars 1978 (à 34 ans) et fit partie de cette nouvelle génération de parlementaires (avec entre autres François Léotard) qui devinrent les principaux opposants aux gouvernements socialistes Mauroy et Fabius entre 1981 et 1986. Dans la lignée des gaullistes sociaux comme Robert Boulin, Philippe Séguin n’hésitait pas, quand il le fallait, à lutter férocement contre ses adversaires, pimentant quelques séances de l’Assemblée Nationale de son verbe résonnant.
Une volonté et un caractère affirmés
L’indépendance, c’était sa prise de position, très claire, en faveur de l’abolition de la peine de mort en septembre 1981 (Jacques Chirac aussi a été abolitionniste).
En mars 1983, Philippe Séguin fut élu maire d’Épinal, fonction qu’il fit renouveler jusqu’en 1997. Bien que membre du Conseil régional de Lorraine de 1979 à 1983, il n’a jamais voulu prendre le leadership politique de la région (ni du département des Vosges “réservé” à Christian Poncelet), préférant se consacrer entièrement à ses ambitions nationales.
À partir de 1984, la grande popularité de Raymond Barre rendit difficiles les relations entre Jacques Chirac et Philippe Séguin, soupçonné de barrisme rampant. Pourtant, Philippe Séguin n’allait pas cesser, par la suite, de faire acte de fidélité et d’allégeance à Jacques Chirac jusqu’à l’élection présidentielle de 1988.
Lors de la mise en place du gouvernement de Jacques Chirac au cours de la première cohabitation entre mars 1986 et mai 1988, ce fut tout naturel pour Philippe Séguin de se retrouver l’important Ministre des Affaires sociales et de l’Emploi. Rappelons que peu avant les élections législatives de 1986, Valéry Giscard d’Estaing avait rêvé, faute de Matignon, d’obtenir un grand Ministère de la Reconstruction nationale incluant les Finances et les Affaires sociales.
Gaulliste “de gauche”, Philippe Séguin ne pouvait cependant voir d’un très bon œil les principales mesures du gouvernement Chirac comme la suppression administrative de licenciement (qu’il signa pourtant lui-même) ou la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes (rétabli après la réélection de François Mitterrand).
Paradoxalement, ces deux années au gouvernement furent les seules où Philippe Séguin était aux affaires. Il n’y revint plus malgré sa stature politique incontestable. Parmi ses collaborateurs, Roger Karoutchi (ancien ministre sous Nicolas Sarkozy), chargé de mission (puis chef de cabinet à l’hôtel de Lassay puis conseiller politique de Philippe Séguin à la présidence du RPR).
Un leadership autonome
Après l’échec cinglant de Jacques Chirac à l’élection présidentielle de mai 1988, le doute au RPR était très fort. Philippe Séguin en profita pour prendre deux initiatives au sein de l’opposition UDF-RPR qui allaient échouer.
La première en avril 1989, en concertation avec François Bayrou, le plaça parmi les leaders des rénovateurs de l’opposition (en firent partie également François Fillon, Charles Millon et Philippe de Villiers). L’objectif clairement avoué était de changer de génération (en finir avec les “Chirac-Giscard-Barre” avec une échéance immédiate, les élections européennes de juin 1989, à la suite des élections municipales de mars 1989 qui furent un grand succès pour les jeunes têtes de l’opposition (Lyon, Grenoble, Toulouse, Annecy, etc.).
Si le mouvement des rénovateurs prit de l’ampleur grâce à la popularité de Michel Noir et de Dominique Baudis, il fut vite stoppé par les antagonismes européens entre un Philippe Séguin souverainiste et un François Bayrou fédéraliste.
L’échec de cette tentative qui n’eut aucun lendemain provenait aussi de l’absence d’implication des deux héritiers majeurs de l’époque, Alain Juppé (qui devint rapidement le rival récurrent de Philippe Séguin au sein de la Chiraquie) et François Léotard (qui se risqua à une seconde tentative de rénovation avec Michel Noir et Michèle Barzach une année plus tard sans aucun succès médiatique ni politique).
Seconde initiative sans lendemain organisée par Philippe Séguin, la mise en place d’un courant souverainiste au sein du RPR en fin 1990 dans une alliance interne avec Charles Pasqua, gaulliste “de droite” qui étonna beaucoup les observateurs. Dans ses mémoires publiées récemment, Pasqua affirma qu’à l’époque, ne croyant plus aux chances présidentielles de Jacques Chirac et surtout, à son identité gaulliste, il trouva en Philippe Séguin un futur présidentiable prêt à défendre un gaullisme authentique.
Dans ce courant, Philippe Séguin accueillit l’un de ses fidèles, François Fillon, ainsi que Michel Barnier, et le père de Nathalie Kosciusko-Morizet (actuelle secrétaire d’État). Ils n’obtinrent que 31% aux assises du RPR au Bourget le 11 février 1990.
Maastricht, tremplin pour une ambition présidentielle
Encouragé par Charles Pasqua, Philippe Séguin ne prit toute son envergure qu’à partir du débat sur le Traité de Maastricht proposant une monnaie unique européenne. Il réclama un référendum le 5 mai 1992 dans un discours à l’Assemblée Nationale qui fit date. Référendum finalement accordé par François Mitterrand.
Son talent d’orateur et ses arguments bien affûtés contre la construction européenne lui donnèrent un rôle prépondérant dans la campagne référendaire avec la consécration par le Président de la République François Mitterrand qui lui fit l’honneur d’un débat télévisé contradictoire à la Sorbonne le 2 septembre 1992.
Une consécration qui l’a piégé car la maladie de François Mitterrand, ses nombreuses pauses pour soulager ses souffrances l’avaient dissuadé d’attaquer trop fortement et il se montra finalement assez mou dans un débat fort policé (au grand dam de Charles Pasqua). Même si le “oui” l’avait emporté (de très peu), Philippe Séguin avait toutefois acquis une véritable stature de présidentiable.
Choc frontal contre Édouard Balladur et Alain Juppé
La victoire des élections législatives de mars 1993 permit à Philippe Séguin de devenir un Président de l’Assemblée Nationale respecté et apprécié (il a été élu au perchoir au second tour après un premier tour face à Dominique Baudis). Il choisit notamment Henri Guaino (actuel conseiller spécial à l’Élysée) comme chargé de mission, très brièvement puisque Charles Pasqua le nomma ensuite à son cabinet place Beauvau.
De mars 1993 à juin 1997, il a cherché à moderniser l’institution parlementaire en obligeant les députés à venir plus souvent en séance, refusant le vote des absents et très strict sur les temps de paroles (les Guignols de l’Info en fit alors un véritable cauchemar pour les députés).
Placé ainsi en position d’observateur, Philippe Séguin eut tout le loisir de combattre le gouvernement d’Édouard Balladur : « Balladur existe puisqu’il se trompe à chaque fois qu’il prend une décision » (cité par “Le Monde” du 8 janvier 2010) .Il employa même des termes très forts comme celui d’accuser le Premier Ministre de préparer un « Munich social ».
Alors que son ancien compère, Charles Pasqua, retrouva à Édouard Balladur quelques qualités (il le laissait tranquille au Ministère de l’Intérieur sans intervention de sa part), Philippe Séguin s’engagea pleinement dans la campagne présidentielle désespérée de Jacques Chirac, à l’instar de très rares responsables politiques (comme Alain Juppé, Jean-Louis Debré, Hervé de Charette, Charles Millon et Alain Madelin). Même François Fillon ne sut résister aux sirènes balladuriennes.
La victoire inespérée de Jacques Chirac en mai 1995 (alors qu’en janvier 1995, Nicolas Sarkozy imaginait même qu’Édouard Balladur serait élu dès le premier tour) ne fut pas à la hauteur des attentes de Philippe Séguin malgré sa part déterminante dans cette campagne. Son rival de toujours, Alain Juppé, fut nommé à Matignon et lui restait au perchoir, la victoire dérobée.Il ne sera jamais Premier Ministre
Le 21 avril 1997, Jacques Chirac fit la première des deux bêtises de sa Présidence. À savoir, il décida de dissoudre une Assemblée Nationale qui lui était très majoritairement favorable, sur conseil peu avisé de Dominique de Villepin et d’Alain Juppé.
Pourtant, comme l’impopularité commencée avec les dures grèves de 1995 contre la réforme de la sécurité sociale désarmait surtout le gouvernement d’Alain Juppé, Jacques Chirac aurait plutôt dû choisir la seule option possible pour préparer les élections législatives prévues en mars 1998 : le changement de Premier Ministre et la nomination incontournable de Philippe Séguin à Matignon. C’est ce que Jacques Chirac a compris, mais trop tard, seulement entre les deux tours des législatives (”pour convenances personnelles”) de juin 1997, où Alain Juppé renonçait dans tous les cas à diriger le gouvernement. Lionel Jospin bénéficia de cette véritable faute stratégique. Et pour cinq années d’une troisième cohabitation.
Patron éphémère du RPR
Philippe Séguin fut en juillet 1997 le recours irrésistible du RPR et des gaullistes ayant échoué (de nombreux députés sortants battus en voulurent à Jacques Chirac de ne même pas avoir été prévenus de la dissolution). Philippe Séguin devenait en quelques sortes le “Michel Rocard du gaullisme”, à l’instar de Michel Rocard hissé à la tête du Parti socialiste après l’échec des législatives de mars 1993.
Ce fut donc un binôme qui se forma la tête du RPR : Philippe Séguin à la présidence et Nicolas Sarkozy au secrétariat général. Pendant vingt et un mois, ils travaillèrent ensemble en bonne entente malgré des options idéologiques, des alliances politiques et des personnalités très différentes. Parmi les actions entreprises, Philippe Séguin fit adopter le principe de l’élection directe par les adhérents du président du RPR. Michèle Alliot-Marie bénéficiera (seule) de cette mesure en 1999 (pour lui succéder).
L’échéance cruciale pour lui était les élections européennes de juin 1999 qui s’auguraient très mal : Charles Pasqua, battu car balladurien, en disgrâce définitive de la Chiraquie, et très déçu par Philippe Séguin, décida de monter une liste aux européennes avec les autres souverainistes, comme Philippe de Villiers qui avait eu de beaux scores en juin 1994 et avril 1995 (respectivement 12,3% et 4,7%). Le choc allait être lourd à gérer entre Séguin et Pasqua, anciens alliés.
Beaucoup de chiraquiens (comme Bernard Pons) ayant laissé entendre que les deux listes reflétaient les mêmes idées du RPR, Philippe Séguin démissionna de la présidence du RPR le 16 avril 1999 et renonça à sa candidature aux européennes, constatant « un contexte où la loyauté, la clarté et la transparence ne sont pas des vertus cardinales ».
Fin de carrière politique chaotique
D’un point de vue personnel, il n’a pas eu forcément tort puisque Nicolas Sarkozy, assurant l’intérim à la tête du RPR, a dû le remplacer très vite à la tête de la liste et s’est retrouvé seulement à égalité avec la liste Pasqua, un véritable échec. Mais aussi une estime réciproque entre Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy.
Michel Rocard a perdu politiquement lors des élections européennes de juin 1994. Sans combattre, Philippe Séguin a également perdu politiquement toute possibilité élyséenne lors des élections européennes de juin 1999.
Dans cette affaire, la responsabilité de Jacques Chirac ne fut pas vraiment nulle, car il pouvait craindre une candidature de Philippe Séguin pour l’élection présidentielle de 2002 en cas de succès aux européennes. Il n’en fut donc rien.
C’est pourtant Jacques Chirac qui remit en scelle Philippe Séguin pour les élections municipales à Paris en mars 2001 malgré les demandes d’investiture d’Édouard Balladur et de François de Panafieu (qui sera candidate officielle en mars 2008). Philippe Séguin, assez peu crédible par son ancienne étiquette de maire provincial, mena une campagne très mauvaise, desservie par la dissidence du maire sortant Jean Tibéri, l’absence de soutien clair de Jacques Chirac et quelques entêtements personnels sur le choix des candidats et des options du projet municipal qui aboutirent à l’élection (historique) du socialiste Bertrand Delanoë.
En juin 2002, Philippe Séguin renonça à se présenter aux élections législatives, ayant d’ailleurs opportunément compris qu’il avait droit à une retraite très généreuse (il a été député pendant vingt-deux ans). Il démissionna aussi du Conseil de Paris (où il présidait le groupe RPR) pour refuser d’adhérer à l’UMP. Il abandonna donc toute activité politique.
Cette retraite politique déçut beaucoup de ses proches et en particulier François Fillon qui l’aurait bien vu candidat à l’élection présidentielle en 2007 (il aura eu 64 ans, soit le même âge que François Mitterrand en 1981).
Le suprême commissaire aux comptes
Le 21 juillet 2004, il fut nommé Premier Président de la Cour des comptes, le bâton de maréchal pour un haut fonctionnaire de ce grand corps de l’État, succédant à quatre autres ministres, Pierre Joxe (1993-2001), Pierre Arpaillange (1990-1993), André Chandernagor (1983-1990) et Lucien Paye (1970-1972).
À ce poste, Philippe Séguin prit la posture qu’il préférait, celui de l’observateur donnant des mauvaises notes. Et l’État, avec ses déficits publics récurrents, sa dette épouvantable et ses gaspillages, était sa cible de choix, son cancre, au fil des rapports annuels qu’il publiait.
Toujours soucieux de la dépense publique et de l’intégrité des hommes, Philippe Séguin avait désapprouvé la nomination du député René André à la Cour des comptes, décidée au Conseil des ministres du 27 septembre 2006 pour permettre au ministre Philippe Bas de se présenter dans la circonscription du nouveau « conseiller maître en service extraordinaire » (comme l’a rappelé le chroniqueur Jean-Michel Aphatie).
Nicolas Sarkozy aurait proposé à Philippe Séguin de devenir Ministre de la Justice au printemps 2007 mais il aurait refusé en considérant que ministre était un poste trop incertain pour lui. En mars 2009, de nouvelles rumeurs faisaient encore état de son retour au gouvernement.
Passionné de football (il présidait même la commission Grands Stades pour l’Euro 2016), Philippe Séguin était un historien dans l’âme, passionné par la vie républicaine (il écrivit la vie des Présidents de l’Assemblée Nationale) et paradoxalement promoteur de la réhabilitation politique de Napoléon III dans un ouvrage qui fit en 1990 beaucoup de bruit médiatique, “Louis Napoléon le Grand“.
La classe politique unanimement en deuil
Les réactions à la disparition de Philippe Séguin ont été évidemment nombreuses et élogieuses.
Le Président Nicolas Sarkozy a évoqué le « tempérament chaleureux et généreux » d’un homme qui « a consacré toute sa vie, toute l’étendue de ses talents et la force exceptionnelle de ses convictions à la chose publique ». Il a parlé aussi de son « souci constant de concilier sans jamais les opposer le progrès économique et la justice sociale, avec la préoccupation chevillée au corps d’une gestion rigoureuse des deniers publics ». (Il est cependant étrange d’observer que dans le communiqué de l’Élysée daté de 9:56, il y a une erreur, faisant élire Philippe Séguin au perchoir en 1995 au lieu de 1993, qui n’a été corrigée qu’entre 15:30 et 16:00).
Le Premier Ministre François Fillon a été très ému (jusqu’aux larmes) par la mort de l’un de ses deux parrains en politique, « déchirure avec des années de complicité politique, mais surtout personnelle ». François Fillon a décrit « cette ironie tendre, qu’il me réservait en me voyant assumer mes fonctions de Premier Ministre, lui qui me regardait toujours comme le jeune parlementaire qu’il avait choisi de prendre sous son aile ». Il a ajouté : « L’aura et la culture de Philippe Séguin s’imposaient à tous. Son autorité et son rayonnement intellectuel ne laissaient personne indifférent. Chacun pressentait que dans son patriotisme ombrageux, il y avait en quelques sorte une part de notre histoire nationale. ».
L’ancien Président Jacques Chirac a publié un communiqué où il a exprimé son émotion : « Avec [Philippe Séguin], les mots de République, de Nation et d’État prenaient tout leur sens. Je perds, pour ma part, un ami pour lequel j’avais un grand respect et une profonde affection. ».
Un de ses prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, a observé, très cérébral : « Il était dans le sillon de ce que l’on appelle le gaullisme social ».
Un « parcours exemplaire de rigueur et d’honnêteté » pour le Président de l’Assemblée Nationale Bernard Accoyer. Une « personnalité forte, complexe, capable de résister, capable de dire non, mais, surtout, il y avait chez lui une certaine idée de la France, un grand respect de la République et, surtout, le désir ancré profondément de faire en sorte que la France, la nation française, soit respectée, forte et fière » pour le Président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré. Un « homme à caractère exceptionnel » pour l’ancien Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin qui l’a ainsi décrit : « Il n’avait peur de personne, il résistait à tout, il avait de fortes convictions et beaucoup de courage, beaucoup d’audace. ». Et pour l’ancien Premier Ministre Alain Juppé (collègue d’enseignement au Québec), « ce n’était pas quelqu’un de facile, nous avons eu des divergences fortes, notamment sur l’Europe. C’était une intelligence, c’est une grande perte pour la République. ».
Selon son “complice” Charles Pasqua, « il n’avait pas d’ambition personnelle, mais une ambition pour la France. Il avait l’étoffe d’un chef d’État. ».
Beaucoup de gaullistes sociaux furent à son “école” comme la Ministre de la Recherche Valérie Pécresse (« une des plus grandes figures du gaullisme social, homme d’engagement, de caractère et d’action ») ou le Président du Sénat Gérard Larcher.
François Bayrou, son autre “complice” à l’époque des rénovateurs, a vu en lui un trait qu’il appréciait bien : « Il ne renonçait pas même s’il apparaissait seul contre tous. (…) Tout le monde entendait bien derrière son grand rire une trace de mélancolie. Cette fêlure sur fond de tristesse le rendait plus attachant aux yeux de ceux qui l’aimaient. ».
La gauche aussi a réagi de façon très consensuelle (sauf Lutte ouvrière).
Ainsi, la première secrétaire du PS Martine Aubry a déclaré : « Ces dernières années, grâce à son travail admirable à la Cour des comptes, il était devenu pour la République un sage dont la voix était une référence et une boussole. ». Beaucoup d’autres leaders sont intervenus également à chaud sur cette brutale disparition, comme les anciens Premiers Ministres Lionel Jospin, Laurent Fabius et Michel Rocard, les anciens candidats à l’élection présidentielle Jean-Pierre Chevènement et Ségolène Royal, et aussi l’ancien Ministre de la Justice Robert Badinter qui a expliqué ceci : « Il était l’un des rares qui maintenait au Parlement la tradition de l’éloquence. ».
Tristesse partagée…
Profonde tristesse donc, tant personnelle que nationale, pour la disparition d’un des derniers grands mastodontes politiques que la France ait connu dans sa période postgaulliste.
Sincères condoléances à la famille.
Sylvain Rakotoarison (7 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
La disparition de Philippe Séguin (1).
La disparition de Philippe Séguin (2).
Réaction de Nicolas Sarkozy à la disparition de Philippe Séguin.
Réaction de François Fillon à la disparition de Philippe Séguin.
Autres réactions à la disparition de Philippe Séguin.
L’enterrement de Philippe Séguin aux Invalides.
Un homme libre
Il y a déjà cinquante ans exactement. Le lundi 4 janvier 1960 vers quatorze heures quinze. À Villeblevin, à la limite francilienne de la Bourgogne, juste avant Villeneuve-la-Guyard.
Je roulais souvent sur la Nationale 6. J’allais de Grenoble à Paris en passant par Chalon-sur-Saône puis Avallon, Auxerre, Sens, Montereau, Fontainebleau. Je roulais sur la route parfois droite, parfois bordée de platanes.Chaque fois, j’avais le cœur qui frémissait. Je ne savais pas où exactement l’accident avait eu lieu, mais je me l’imaginais, là, devant moi, sur cette route si facile. Si facile qu’il était si tentant d’accélérer un peu trop. Beaucoup trop.
Puis, j’ai habité dans la région. Je roulais alors pour ma quotidienneté, plus ponctuellement pour des grands voyages. Je repassais alors sur cette route. J’y ai même visité une vieille maison que je comptais acquérir pour la restaurer (mais de la théorie à la pratique, il y avait un monde, un trop grand fossé, j’ai renoncé).
Je me disais bien que ce n’était pas loin, à cet endroit. Mais jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais voulu connaître le nom de la commune exactement. Le lieu exact. Je le sentais, et j’étais en fait tout proche. Et ce n’était pas le premier accident mortel dans le coin qui m’avait interpellé, hélas. Mais l’autre était encore plus grave. Plus grave pour moi, évidemment. Plus touché.
Jamais je n’aurais pu le connaître. Ni le rencontrer. Interdiction chronologique hélas. Il était pourtant plus jeune que mon grand-père.
Il rentrait de ses fêtes de fin d’année et du Nouvel An passées dans le Vaucluse. Il avait acheté une propriété grâce à l’argent de son Prix Nobel attribué le 17 octobre 1957 pour « l’ensemble d’une œuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes ». Son rival l’aura refusé un peu plus tard. Pas lui. À quoi bon ? La modestie était déjà en bouillie, pourquoi vouloir être encore plus narcissique ?
Ils étaient quatre dans la voiture. Une belle voiture de luxe, rapide. Trop rapide, elle aurait roulé à cent quatre-vingt kilomètres par heure. Un pneu a éclaté. Un platane. Un second.
Albert Camus était le passager avant. Son ami et éditeur Michel Gallimard était au volant. La femme de ce dernier, Jeanne, quarante ans, s’était assise à l’arrière avec leur fille Annie, dix-huit ans. Elle avait laissé sa place à l’avant à Albert à cause de ses grandes jambes.
Trop rapide. Trop triste.
La route était en ligne droite. Il n’y avait personne d’autre sur la route. La voiture a percuté deux arbres. Albert Camus fut tué sur le coup. Quarante-six ans seulement. Le neveu de Gaston Gallimard quelques jours plus tard à l’hôpital, à quarante-trois ans.
On peut lire la triste dépêche ici.
On a retrouvé dans sa poche un billet de train qu’il aurait dû prendre avec René Char qui avait décliné le voyage en belle voiture. Albert a préféré le voyage avec Annie.
Albert aimait choquer et pendant son funeste voyage, il s’amusait à vouloir que leur corps fût momifié et que chacun figurât dans la salle à manger. Annie n’appréciait pas vraiment ce genre d’humour.
Albert Camus, je l’ai connu tardivement.
Enfin, connu, je veux dire, je l’ai lu tardivement.
J’ai eu la chance de ne pas l’avoir eu au programme de philosophie dans ma classe de terminale. Chance car je l’ai découvert quelques années après, quatre exactement, et ceux de mon âge qui l’avaient “eu” en ont été dégoûtés pour longtemps. C’était dommage. La philosophie, c’est une question de maturité. D’histoire personnelle. Pas de programmes scolaires.
Je l’ai découvert au détour d’une angoisse. D’une profonde douleur. Je l’ai découvert chez “Virgin Mégastore”, avenue des Champs-Élysées à Paris, pendant ma pause déjeuner alors que je travaillais dans le 7e arrondissement. J’avais vingt et un ans. C’est l’un de ses livres les plus abrupts qui m’avait attiré l’œil : “Le Mythe de Sisyphe”.
« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »
J’ai tellement adoré que j’ai acheté très vite tous ses autres livres. Œuvres très différentes : théâtre, essai, récit. Mais un style toujours très clair, aux phrases courtes, fluides, incisives.
“Les Justes” comme combat entre l’innocence et la révolution.
Le meilleur, selon moi, fut “La Chute”.
Petit récit qui n’a l’air de rien et qui peut ennuyer mais qu’il faut poursuivre jusqu’au bout.
Avec pour thème récurrent, pour seul thème qui vaille… le deuil.
J’adorais tellement Camus que je m’étais interdit de lire Sartre pendant quelques années. Une forme d’hommage pas vraiment intelligent. J’ai ensuite adoré Jean-Paul Sartre. Lui aussi produisait différents types d’œuvres : théâtre, essai, récit. L’un n’interdit pas l’autre. J’aime les deux.
Le destin écourté d’Albert Camus est sans aucun doute un drame pour la littérature française. Au-delà du drame humain.
Sans suite, son œuvre restera hélas plutôt sombre et négative. Pourtant, Albert Camus était un homme d’espérance. De vie, de vitalité, qui adorait les femmes, le football, le vin etc.
Dans sa progression, Albert Camus avait déjà réalisé deux grandes parties de son œuvre : l’Absurde en premier lieu, et sa réaction, la Révolte, en second lieu.
Il comptait conclure sur une troisième partie, consacrée à l’Amour, plus positive, plus optimiste, plus mesurée.
La mort aura été plus forte.
Et le Panthéon n’en ferait rien.
Sylvain Rakotoarison (4 janvier 2010)
Pour aller plus loin :
La dépêche annonçant la mort d’Albert Camus.