Diplomate, écrivain prolifique, homme politique au plus près du pouvoir, Alain Peyrefitte était un touche-à-tout rigoureux, à la fois fin observateur et acteur déterminé.
Il y a dix ans, le 27 novembre 1999, Alain Peyrefitte quittait ce monde. Homme de culture et de lettres, Alain Peyrefitte fut, avec Jean Lecanuet, parmi les personnalités politiques majeures des années 1960 à 1990 à avoir conservé une mauvaise réputation. Pourtant, Alain Peyrefitte fut un personnage original et constructif qui accompagna les premiers émois de la Ve République.
Un diplomate éclairéAlain Peyrefitte est né le 26 août 1925.
Malgré sa mère qui fut hostile à l’institution religieuse, il se convertit au catholicisme et passa après le baccalauréat une année chez les dominicains dans un couvent corse. Pendant cette période de retraite, il écrivit son programme de vie avec une troublante précision : « 1948-1958 : vie diplomatique ; 1958-1968 : vie politique ; 1968-1978 : vie littéraire ».
Gabriel de Broglie étudia son caractère ainsi : « Alain Peyrefitte reste un émotif secret, un penseur absorbé. Entre des vocations qui paraîtraient s’exclure, il hésite à choisir, ou plutôt, son choix est de ne pas choisir. Est-ce un trait de son caractère, le sentiment d’un destin ? La vie se chargera de trier. ».
Il fut dès lors élève de Normale Sup. puis docteur d’État en lettres et sciences humaines. Après avoir échoué l’année précédente, il fit partie de la deuxième promotion de l’École Nationale d’Administration (ENA) créée en 1945 par Michel Debré pour doter le pays d’une haute fonction publique compétente. Il se dirigea vers la carrière de diplomate.
Nommé à Bonn (en Allemagne) en 1949, il travailla avec Jean-François Deniau sous l’égide de l’ambassadeur André François-Poncet, père du futur ministre giscardien Jean François-Poncet. En 1954, il fut éloigné à Cracovie (en Pologne) comme consul de France où il excella dans son talent d’observateur de la guerre froide. En 1956, il regagna le Quai d’Orsay comme chef de service des organisations européennes et fit partie des négociateurs du Traité de Rome avec Jean-François Deniau et Georges Vedel.
Jeune cadre de la République gaullienne
Alain Peyrefitte fut gaulliste dès le 21 mai 1940, quand il a entendu le colonel De Gaulle parler à la radio et prédire la victoire finale des forces motorisées blindées. Mais il ne rencontra la première fois De Gaulle qu’en 1959.
Lors des premières élections législatives de la Ve République, Alain Peyrefitte fut élu député à 33 ans en automne 1958 en Seine-et-Marne après avoir échoué à la cantonale de Bray-sur-Seine au printemps (sans étiquette).
Député gaulliste de 1958 à 1995, constamment réélu sauf en juin 1981 (mais il fut finalement réélu en janvier 1982 à la suite d’une invalidation), puis sénateur de 1995 à 1999, il fut élu au Conseil général de Seine-et-Marne de 1964 à 1988 (vice-président de 1982 à 1988) et maire de Provins de 1965 à 1997 (c’est le futur ministre chiraquien Christian Jacob qui reprit sa succession à partir de mars 2001).
Sa grande connaissance des Affaires européennes et son dynamisme le fit rapidement remarquer auprès du général De Gaulle qui en fit un collaborateur très proche (trente-cinq ans les séparaient) jusqu’à en devenir ministre le 14 avril 1962, d’abord comme Secrétaire d’État à l’Information puis brièvement Ministre des Rapatriés puis de nouveau Ministre de l’Information jusqu’en 1966.
Dans “C’était De Gaulle“, il écrivit la grande chance d’avoir été, pendant quatre années, le porte-parole d’un si grand homme : « Les figures de proue nous mettent à l’abri de la médiocrité. Elles fendent les flots incertains. Elles nous élèvent au-dessus de nous-mêmes. ».
L’information, domaine encore réservé
À ce poste, Alain Peyrefitte fut le grand intermédiaire entre De Gaulle et les journalistes. Il a créé l’ORTF qui fut le précurseur, entre autres, de Radio France, qui visait à moderniser et à libéraliser l’audiovisuel public. Cependant, ses passages à la télévision en tant que ministre pour dire ce que devrait être le journal télévisé en a fait le symbole d’une information à la solde du pouvoir. Les historiens diront si l’information était moins libre en 1965 qu’en 2009.
Après la réélection de De Gaulle, Alain Peyrefitte fut nommé le 8 janvier 1966 à la Recherche scientifique et lança le programme de dissuasion nucléaire français.
À l’issue des élections législatives gagnées de justesse, Alain Peyrefitte siégea le 6 avril 1967 au Ministère de l’Éducation nationale, qu’il dut quitter le 28 mai 1968 en raison des événements de mai 1968 (écouter ses déclarations au cours de la semaine des barricades).
Il ne revint au pouvoir qu’à la fin de la Présidence de Georges Pompidou. L’occasion pour lui, entre temps, de présider entre 1968 et 1972 la Commission des affaires culturelles et sociales de l’Assemblée Nationale, puis de diriger le mouvement gaulliste de 1972 à 1973 (comme secrétaire général de l’UDR, à l’époque, il n’y avait pas de poste de président).
Alain Peyrefitte, écrivain et essayiste
C’est pendant cette période où il ne fut plus au pouvoir qu’il tira les meilleures réflexions, notamment au cours d’une mission parlementaire en Chine en juillet 1971 (rapport n°2544 déposé le 1er juillet 1972 à l’Assemblée Nationale) où il comprit l’exceptionnel potentiel du développement économique chinois (il publia en 1973 son fameux livre “Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera“).
Gabriel de Broglie livra en 2002 son analyse de l’écrivain : « Au-delà de l’action, derrière les actes, il y a toujours le livre. C’est dans l’écriture qu’Alain Peyrefitte trouve les ressorts de sa réussite : une abondance de formules heureuses, saisissantes, souvent redoublées et efficaces comme un tir serré d’arguments ; la multiplication des angles de vue comme l’œil de la mouche dont les facettes donnent l’impression du relief ; le découpage en séquences courtes et simples d’une écriture cinématographique ; une dialectique irrésistible ; un étincelant crépitement d’idées. Ces caractères s’apparenteraient à un procédé si l’auteur n’exprimait, par surcroît, un ardent amour de la langue française. C’est par là qu’il a conquis son public et par là que je me sens le plus proche de lui. Le service de la langue française a ceci de commun avec la religion qu’il n’est pas nécessaire d’y réussir pour s’y consacrer, ni d’y briller pour s’y plaire. C’est un culte dont voici le temple, qui était à l’origine une église. (…) Alain Peyrefitte manie la langue d’une correction parfaite, d’une clarté souveraine, qui ne fait qu’un avec la pensée. La littérature n’est pour lui ni introspective ni symboliste. Elle consiste en un travail d’écriture, une justesse d’expression et une fermeté de conception. Il livre une œuvre rédigée debout, au sens propre puisqu’il a toujours écrit sur un lutrin pour éviter d’être surpris par le sommeil et au sens figuré, c’est-à-dire une œuvre pour démontrer, pour convaincre. ».
Parmi ses mentors, André Gide fut l’un de ses auteurs fétiches, trouvant n’importe quel prétexte pour aller le rencontrer plusieurs fois.
Albert Camus le parraina chez Gallimard pour son premier essai “Le Mythe de Pénélope”, écrit à 21 ans et récompensé par l’Académie française. Cet essai, selon Claude Lévi-Strauss, « découvre dans la confiance, au lieu de l’absurde, le secret de la condition humaine. Une tradition légendaire qui veut qu’Ulysse eût été engendré par Sisyphe. En glorifiant Pénélope, vous opposerez la bru au beau-père. » (il s’adressait à Alain Peyrefitte).
Le 6 juin 1976, six semaines avant sa mort, l’écrivain Paul Morand invita Alain Peyrefitte à déjeuner. Ils ne se connaissaient. Jean Guitton et Claude Lévi-Strauss firent partie des convives, le premier comme futur parrain d’une candidature à l’Académie et le second, celui qui le recevrait sous la Coupole le 13 octobre 1977.
Le 10 février 1977, c’est effectivement au fauteuil de Paul Morand qu’Alain Peyrefitte fut élu à l’Académie française. Il venait de publier “Le Mal français” (qui fut un grand succès commercial) où il analysait les blocages de la société française et notamment son pessimisme, un essai encore d’actualité selon l’académicien Jean d’Ormesson.
Entre son élection et sa réception, Alain Peyrefitte est redevenu ministre, situation inédite depuis 1718, et Valéry Giscard d’Estaing assista à la séance. La présence du Président de la République, protecteur de l’Académie française, est exceptionnelle dans ce genre de cérémonie.
Son livre, en trois tomes, “C’était De Gaulle” publié entre 1994 et 2000, est devenu un précieux et dense témoignage sur le général De Gaulle et la réalité de ses états d’âme en rassemblant près de cinq mille pages de notes personnelles prises lorsqu’il travaillait à ses côtés (C’est Pompidou qui l’encouragea à les publier).
Devenu un “baron” du gaullisme
Son retour aux deux derniers gouvernements de Pierre Messmer (après la victoire des élections législatives) fut très furtif, aux Réformes administratives le 5 avril 1973 puis à la Culture et à l’Environnement le 1er mars 1974 (un mois avant la mort de Georges Pompidou).
En baron gaulliste, Alain Peyrefitte fit partie des soutiens de Jacques Chaban-Delmas à l’élection présidentielle de 1974 face à Valéry Giscard d’Estaing, ce qui alimenta une forte inimitié envers Jacques Chirac qui consacra toute son énergie à la victoire de Giscard d’Estaing (qui lui concéda alors Matignon).
Paradoxalement, c’est lors de la démission de Jacques Chirac l’été 1976 que les mêmes barons gaullistes, menés par Olivier Guichard, légitimistes donc respectueux du Président de la République, se rapprochèrent de Valéry Giscard d’Estaing et contestèrent la virulente opposition de Jacques Chirac pendant le reste du septennat giscardien.
Les six premiers mois du gouvernement de Raymond Barre avaient placé Olivier Guichard au sommet des ministres gaullistes mais sa mission de coordination entre giscardiens et chiraquiens s’était avérée impossible depuis la candidature et la victoire de Jacques Chirac à la mairie de Paris, véritable camouflet pour le Président de la République qui en avait fait une affaire personnelle.
Alain Peyrefitte revint au gouvernement dans le nouveau dispositif de Valéry Giscard d’Estaing le 30 mars 1977, à l’issue des élections municipales.
Jusqu’à la fin du septennat, Alain Peyrefitte fut Ministre de la Justice (pendant trois ans) où son nom resta associé à la loi “Sécurité et Liberté” promulguée en janvier 1981 (et vite abrogée par le gouvernement socialo-communiste qui lui succéda). Il est intéressant de revoir un résumé des débats parlementaires du 10 juin 1980 où François Mitterrand s’opposa lui-même à Alain Peyrefitte (revoir un extrait ici). La dualité sécurité/liberté reste encore aujourd’hui un enjeu politique majeur.
Relations tendues entre Peyrefitte et Chirac
Les relations entre Alain Peyrefitte, premier des ministres RPR, et Jacques Chirac, président du RPR, furent de plus en plus conflictuelles.
Pour preuve, cette réunion le matin du 8 novembre 1977 au siège du RPR où (à quatre mois des élections législatives) Alain Peyrefitte piqua une colère contre Jacques Chirac : « Tout cela arrive parce que ici, rue de Lille, vous n’arrêtez pas de critiquer le gouvernement. Lorsque toi, Jacques, tu dis : dans ce gouvernement, il n’y a qu’une bande de chiffes, figure-toi que je n’apprécie pas. Et le Premier Ministre pas davantage ! Renonce à tes agressions, tu seras moins souvent agressé ! ». Jacques Chirac aurait alors ponctué : « Alain, tais-toi ! ».
La cassure irrémédiable avec Jacques Chirac a eu lieu lors de l’appel de Cochin le 6 décembre 1978 où Jacques Chirac (influencé par Marie-France Garaud dont il se sépara après son échec de juin 1979) accusait Valéry Giscard d’Estaing d’être le parti de l’étranger pour avoir favorisé l’élection des députés européens au suffrage universel direct (la première élection eut lieu le 10 juin 1979).
Ministre de la Justice
Un peu comme la cavale de Jean-Pierre Treiber, arrêté le 20 novembre 2009 après son évasion du 8 septembre 2009, Alain Peyrefitte a dû subir l’affront de l’évasion du criminel Jacques Mesrine le 8 mai 1978 (il fut tué par la police le 2 novembre 1979, trois jours après la mort de Robert Boulin).
En novembre 1979, le nom d’Alain Peyrefitte est en effet mêlé à la mort de Robert Boulin, son collègue du gouvernement, tous les deux en position d’être nommés très prochainement Premier Ministre après l’hospitalisation de Raymond Barre pour surmenage (voir son témoignage sur l’Enfer de Matignon).
Alain Peyrefitte n’a jamais été accusé d’avoir “assassiné” Robert Boulin (à l’époque, tout le monde parlait de suicide) mais d’avoir peu soutenu, avant la mort de celui-ci, son collègue accusé d’une malversation. Alain Peyrefitte ne voyait pas comment intervenir sur le cours de la justice (le juge chargé de l’affaire était Renaud Van Ruymbeke).
Le 17 novembre 1979, à l’occasion d’un débat sur les crédits de la justice à l’Assemblée Nationale qui a dévié sur la peine de mort, Alain Peyrefitte proposa de déposer « un texte révisant l’échelle des peines, c’est-à-dire, revoyant le problème des peines les plus importantes pour les crimes les plus importants » ajoutant : « On ne peut pas examiner le problème de la peine de mort séparément de l’ensemble de ces peines et de l’ensemble de ces crimes ; c’est une affaire complexe et le gouvernement refuse de se laisser entraîner à un vote simpliste. » (l’écouter ici). Ce projet de loi n’a, semble-t-il, jamais été déposé.
Alain Peyrefitte, giscardien
À l’élection présidentielle de 1981, Alain Peyrefitte, comme d’autres ministres gaullistes, soutint Valéry Giscard d’Estaing dès le premier tour malgré la présence de trois candidats gaullistes, Jacques Chirac, Michel Debré et Marie-France Garaud.
Le 9 avril 1981, Alain Peyrefitte reçut à Provins (ville dont il était le maire) le “citoyen candidat” Valéry Giscard d’Estaing pour un meeting qui fut suivi, le soir même par un autre meeting à Troyes, dont le maire était Robert Galley, autre ministre gaullo-giscardien (à la Défense).
Une occasion pour Alain Peyrefitte d’apporter clairement son soutien à Giscard d’Estaing qu’il considérait comme le seul héritier possible de De Gaulle et d’inviter les électeurs gaullistes à ne pas disperser leur voix sur Chirac : « L’héritage gaulliste a été maintenu et au prix de quels efforts ! (…) La vraie question est de savoir si notre République saura résister aux assauts de ceux qui veulent la détruire. Votre seul adversaire est celui qui a combattu le général De Gaulle. C’est la Ve République qu’il veut abattre ! » (parlant de François Mitterrand).
Cependant, le soutien trop tardif des gaullo-giscardiens au cours de la campagne du premier tour n’a pas permis de compenser les attaques permanentes des partisans de Jacques Chirac, ni de réduire le conflit entre giscardiens et chiraquiens, Jacques Chirac ayant joué la politique de la terre brûlée pour conquérir le leadership de la droite après la victoire de François Mitterrand.Dans l’opposition
Bien que battu aux élections législatives de juin 1981, Alain Peyrefitte regagna brillamment sa circonscription après une invalidation et l’organisation des élections législatives partielles du 17 janvier 1982 (Bruno Bourg-Broc, Pierre de Bénouville et Jacques Dominati furent élus en même temps que lui), une mini-victoire électorale qui annonça la fin de “l’état de grâce” du pouvoir mitterrandien et l’amorce d’une reconquête du pouvoir par le RPR.
En 1983, Alain Peyrefitte prit la direction du comité éditorial du journal “Le Figaro” (corrigeant de façon très pointilleuse les écrits des journalistes politiques) ; au cours de son existence, il a collaboré avec de nombreux journaux : “Le Monde”, “Le Point”, “L’Express”, “La Revue des Deux Mondes”, “Commentaire”, “La Nef”, “Les Cahiers du Sud”, “La Revue de Paris”… et fut élu à l’Académie des sciences morales et politique le 1er juin 1987.
À la mort de Raymond Aron, le 17 octobre 1983, l’écrivain académicien Alain Peyrefitte a évoqué cet « esprit universel comme il en existe peu », à savoir qu’il « embrassait de son regard toutes les spécialités à la fois » en affirmant ceci : « Son grand message, ce sera un message de liberté de l’esprit, c’est-à-dire, de refus de l’esprit de système. Il a combattu toute sa vie l’esprit de système, les idéologies, parce qu’elles plaquent une abstraction sur la réalité vivante. » (l’écouter ici).
Matignon ?
L’approche des élections législatives du 16 mars 1986 et la défaite prévisible des socialistes de François Mitterrand ouvrait une période nouvelle avec la cohabitation entre un Président et un gouvernement de bord opposé.
En 1985, dans un essai politique “Encore un effort Monsieur le Président“, Alain Peyrefitte avait pris position en faveur de la cohabitation (comme Édouard Balladur et Jacques Chirac, et contrairement à Raymond Barre qui considérait que la cohabitation était contraire à l’esprit des institutions), et avait même laissé entendre qu’il ne serait pas opposé au fait d’être nommé à Matignon.
À l’époque, les premier-ministrables étaient nombreux, de Jacques Chaban-Delmas (ami de François Mitterrand) à Valéry Giscard d’Estaing en passant par René Monory ou encore Simone Veil, mais Jacques Chirac, qui avait verrouillé le jeu à son profit, fut naturellement appelé à former le nouveau gouvernement, en tant que chef du parti majoritaire.
Le 15 décembre 1986, Alain Peyrefitte fut directement visé par un attentat mortel revendiqué par le groupe terroriste “Action directe” qui détruisit complètement sa voiture. Un employé municipal de Provins de 51 ans, Serge Langé, y perdit sa vie. Cette explosion faisait partie d’une vague d’attentats très durs qui entraîna l’assassinat de Georges Besse (patron de Renault) le 17 novembre 1986 et de l’ingénieur général de l’armement René Audran le 25 janvier 1985 (entre autres). Alain Peyrefitte avait été auparavant le cible de deux tentatives d’attentat en raison de ses fonctions de Garde des Sceaux.
En retrait progressif de la politique active
Alain Peyrefitte quitta l’Assemblée Nationale pour le Sénat en septembre 1995. Il démissionna de sa mairie de Provins en 1997 et s’éteignit le 27 novembre 1999 dans le 16e arrondissement de Paris d’une grave et rapide maladie. Il venait de subir un terrible deuil par la perte de sa fille. Sa devise était : « Encore un peu plus oultre », dépassement de soi et volonté de perfection dans l’action.
Une personnalité plus conviviale qu’il n’y paraît
Son aspect très austère, ses sourcils sévères, sa bouche qui avait du mal à esquisser un sourire, et si sourire il y avait, il ressemblait fort aux grimaces de Louis de Funès, ne doivent pas faire oublier l’homme de très grande culture mais aussi l’homme affable.
Gabriel de Broglie, son successeur à l’Académie française, le décrivait ainsi : « Peut-on imaginer une existence plus riche de travaux et de lauriers que celle d’Alain Peyrefitte, normalien, énarque, chercheur, diplomate, député, ministre, écrivain, académicien, journaliste, chroniqueur ? » puis il évoquait « sa silhouette bien découplée, son vaste front, sous ses sourcils broussailleux son regard scrutateur, ses yeux qu’il plissait souvent, pour aiguiser son regard ou pour le retourner vers ses pensées, son sourire enfin, large et franc, mais qu’un léger déplacement des lignes pouvait rendre extrêmement volontaire ». Puis, parlant de ses rencontres professionnelles avec Alain Peyrefitte dans les allées du pouvoir, Gabriel de Broglie a « profondément admiré (…) le style qui présidait à la conduite des affaires de la France, style auquel le talent d’Alain Peyrefitte apportait une note de rigoureuse exigence et de haute qualité ».
Alain Peyrefitte prenait des notes tout le temps, avant et après ses rencontres. Il ne cessait de lire, même en marchant ou au bord d’un télésiège pendant ses vacances d’hiver, et écoutait la radio lorsqu’il faisait son jogging matinal au bois de Boulogne.
Sa culture était exceptionnelle. Il connaissait par cœur de nombreuses poésies françaises. Il correspondit en grec ancien avec le linguiste Georges Dumézil qui lui répondait en latin. Il entretenait des relations intellectuelles avec Maurice Clavel, Michel Foucault et Alain Touraine.
Je me souviens d’avoir écouté Alain Peyrefitte plusieurs heures dans l’émission du dimanche matin “L’oreille en coin” sur France Inter (je ne retrouve plus la date, entre 1984 et 1990), surprenant les animateurs par son humour de potache, racontant les quatre cents coups qu’il faisait avec ses camarades de Normale Sup. lorsqu’ils étaient étudiants.
Un homme qui fut un acteur majeur des débuts de la Ve République, de la même génération que Valéry Giscard d’Estaing, député précoce, diplomate fin et averti, écrivain reconnu et talentueux, une écriture incisive au service de la pensée, libre de tout système, fidèle aux idées de De Gaulle, mais aussi “Premier Ministre virtuel” à une ou deux occasions et une réputation de Garde des Sceaux strict et intraitable.
Voilà ce que pourrait avoir laissé Alain Peyrefitte comme trace dans l’histoire politique française.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (27 novembre 2009)
Pour aller plus loin :
Notices institutionnelles d’Alain Peyrefitte.
Bibliographie sommaire d’Alain Peyrefitte.
Vidéos avec Alain Peyrefitte.
Éloge funèbre d’Alain Peyrefitte par Gabriel de Broglie.
Jean d’Ormesson sur “Le Mal français”.
Discours de réception d’Alain Peyrefitte.
Réponse de Claude Lévi-Strauss.
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Une nouvelle découverte a eu lieu le 6 octobre 2009. Charles Darwin serait-il vaincu par un animal à quatre pattes ? Certainement pas encore maintenant.
Les observations du vivant et des fossiles constituent un élément-clef pour valider la théorie qui tend à expliquer l’existence des espèces vivantes actuelles sur Terre. Parfois, certains y voient des grains de sable qui enrayeraient la belle mécanique de l’évolution. Une interprétation très… tendancieuse et pour le moins erronée.
Des découvertes exceptionnelles
En 1832, l’ichtyologue suisse Louis Agassiz découvrit le premier individu fossilisé. On trouvera par la suite de tels fossiles partout dans le monde et en grand nombre, comme celui-ci retrouvé à Madagascar et datant de deux cents millions d’années. Ou comme cette découverte, au printemps 2004, à Cruzy (dans l’Hérault, en France), d’un fragment de mâchoire d’un individu fossilisé, datant de soixante-dix millions d’années.
Le 23 décembre 1938 dans l’estuaire de la Chalumna River (en Afrique du Sud), un premier individu vivant, d’un mètre cinquante de longueur et de cinquante-sept kilogrammes, a été remonté dans les filets du pêcheur Hendrik Goosen. L’ornithologue sud-africaine Marjorie Courtenay-Latimer étudia le spécimen et c’est l’ichtyologue sud-africain James Brierley-Smith qui l’identifia.
Le 20 décembre 1952, au large de l’archipel des Comores (près de l’île d’Anjouan), un deuxième individu vivant a été pêché par Ahmed Hussein.
En fin 1953, un troisième individu fut pêché au large de Mutsamudu, capitale de l’île d’Anjouan, et fut transporté à Tananarive (à Madagascar) par le chercheur français Millot.
Le vingtième individu a été pêché en 1960 et le vingt-huitième en 1962.
Le 17 juillet 1987, les pêcheurs d’Ikoni ( aux Comores) ont repéré un individu d’un mètre dix pesant cinquante kilogrammes et ont alerté le plongeur française Jean-Louis Géraud pour le filmer dans son milieu naturel.
En juin 1998, en Indonésie (du côté des Sulawesi), un autre individu a été découvert dans un marché par un jeune biologiste californien, Mark Erdmann.
Le 30 juillet 1998, près de l’île Menadotua, dans l’archipel des Célèbes (en Indonésie), un deuxième individu indonésien a été capturé par un pêcheur et a prouvé l’existence de deux populations distinctes (aux Comores et en Indonésie, espacées de près de dix mille kilomètres).
En janvier 2000, deux individus furent repérés à cent cinquante-cinq mètres de profondeur dans une grotte sur les flancs volcaniques de Manado (en Indonésie).
En 2006, près des Sulawesi (en Indonésie), des Japonais ont filmé la nage d’un de ces individus.
Le 19 mai 2007, au large de la plage de Manado, au nord de l’archipel des Célèbes (en Indonésie), à plus de cent mètres de profondeur, un autre individu pesant cinquante et un kilogrammes et long d’un mètre trente et un a été ramené par le pêcheur Justinus Lahama accompagné de son fils Delvy. L’individu n’a survécu que dix-sept heures.
Enfin, le 6 octobre 2009 dans la baie de Manado, au large de l’île des Sulawesi (en Indonésie), à cent soixante et un mètres de profondeur, un jeune individu vivant a été pêché par des chercheurs japonais. Il mesurait trente et un centimètres et demi.
De gros poissons bleus à pattes
Pour ceux venant du sud de l’Afrique et du canal de Mozambique, il s’agit du Latimeria chalumnae (du nom de la jeune ornithologue sud-africaine).
En d’autres termes, il s’agit de cœlacanthes. Les deux espèces se seraient séparées, selon les premières analyses ADN, il y a un million et demi d’années (leur génome est différent à 3,5%).
Le cœlacanthe est une sorte de gros poisson à quatre pattes qui existait déjà il y a trois cent soixante millions d’années et qu’on croyait disparu depuis la disparition des dinosaures, il y a soixante millions d’années. On a pu identifier cent vingt-cinq espèces de cœlacanthes fossilisés ayant vécu il y a trois ou quatre cents millions d’années.
L’animal est bleu foncé tacheté de blanc, se présente d’une longueur d’environ un mètre à un mètre cinquante et pèse d’une cinquantaine à cent kilogrammes. Les mâles sont légèrement plus petits que les femelles. Ils vivent dans les profondeurs marines (à plus de deux cent mètres) et vont chercher leurs proies vers six cents mètres de profondeur la nuit. Ils sont capables ouvrir leur mâchoire des deux côtés grâce à un joint intracranien (comme chez les grenouilles).
C’est vraiment un drôle d’animal
Il a des nageoires séparées du tronc par des sortes d’os : « leur succession rappelle vraiment l’humérus, le cubitus, le radius dans la nageoire pectorale, et le fémur, le tibia et le péroné dans la nageoire pelvienne » explique Gaël Clément, chercheur au Muséum d’histoire naturelle de Paris.
Il a des difficultés à nager notamment parce qu’il nage comme s’il marchait (deux à deux).
Par ailleurs, il a un début de poumon (en même temps que des branchies) et il est ovovivipare, c’est-à-dire que la femelle pond des œufs (de la taille d’une pomme) et qu’ils éclosent dans son ventre.
C’est le descendant des premiers crossoptérygiens qui sont apparus au Dévonien inférieur et ont disparu à la fin de l’ère secondaire. Il fait partie des sarcoptérygiens dont sont également issus les primates (entre autres).
On a cru au départ qu’il pouvait être à l’origine des tétrapodes (espèces terrestres) mais ne serait qu’un cousin d’une branche parallèle, les cœlacanthiformes. Les rhipidistiens (poissons à narines internes), l’autre branche, ont évolué vers les vertébrés terrestres (donnant naissance aux amphibiens, reptiles/oiseaux/dinosaures, mammifères et humains). Les deux branches se sont séparées il y a trois cent soixante millions d’années (voir l’article sur “Espèces d’espèces“).
Du fantasme au dogmatisme créationniste
L’existence du cœlacanthe à notre époque fait beaucoup fantasmer. Certains l’ont appelé “fossile vivant” et d’autres “poisson dinosaure”. Le fantasme, c’est d’imaginer comment les poissons ont quitté l’eau pour aller sur la terre. Le cœlacanthe pourrait apporter quelques indications supplémentaires. Le fantasme, c’est ce poisson sortant de l’eau avec deux jambes que les enfants ont pris l’habitude de dessiner en étudiant ces choses-là à l’école (j’ai dû en faire aussi moi-même). Une sorte d’inversion des sirènes. Cela peut donner lieu à beaucoup de loufoqueries, tant sur les objets, sur les idées que sur les poulets.
Mais certains fantasmes ne sont pas gratuits et nourrissent certaines idéologies, en particulier celle des créationnistes.
En effet, beaucoup de personnes se servent de cette espèce de cœlacanthe (donc encore vivante) pour mettre en défaut la théorie de l’évolution de Darwin. Dans un but assez tendancieux
Parmi les articles les plus lus sur le sujet, il y a celui du “Figaro Magazine” du 26 octobre 1991 intitulé “L’évolution condamne Darwin” dans un dossier préparé par Jean Staune qui dit beaucoup d’âneries qui sont hélas souvent reprises (il suffit de regarder sur Internet).
Mauvaise foi, naïveté ou ignorance
Dans le dossier en question, il est dit par exemple, cité par Guillaume Lecointre (du Muséum d’histoire naturelle de Paris) dans un article d’octobre 2000 : « Le cœlacanthe : en 1938, la première mauvaise nouvelle pour les darwiniens. C’était l’ancêtre de tous les vertébrés. On le croyait disparu depuis des millions d’années. On l’a retrouvé voici cinquante ans, bien vivant, au large des Comores. Il n’avait donc pas évolué depuis ses très lointains ancêtres : contrairement à ce qu’aurait voulu la théorie. ».
L’argumentation débitée ici est stupide pour ceux qui connaissent un peu la théorie de l’évolution.
Le cœlacanthe serait l’ancêtre aquatique des vertébrés terrestres, ce qui est doublement faux puisque d’une part, il ne peut pas être l’ancêtre alors qu’il vit encore de nos jours (de plus, les évolutionnistes ne parlent plus du mot “ancêtre” quand il s’agit d’une espèce identifiée), c’est comme si l’on dit qu’un cousin est un aïeul, et d’autre part, les vertébrés sont apparus bien avant cet animal qui n’est pas non plus à l’origine des tétrapodes (voir ci-dessus et l’article sur “Espèces d’espèces“).
Par ailleurs, s’il est vrai que la morphologie du cœlacanthe n’a pas varié depuis la fin du Crétacé (les nombreux fossiles retrouvés semblent l’attester), cette supposée “non-évolution” ne contredit en rien la théorie de Darwin.
En effet, d’une part, la morphologie ne correspond qu’à environ 5% des gènes et le reste des gènes a très bien pu évoluer (ce qui serait difficile à vérifier sans l’ADN des individus d’il y a plusieurs dizaines de millions d’années), et d’autre part, le néodarwinisme a introduit aussi des stases, des périodes de stabilité relative qui peuvent avoir des durées plus ou moins longues.
Comme l’explique très bien le biologiste Patrick Forterre dans “Espèces d’espèces“, même la bactérie moderne, c’est-à-dire actuelle, a évolué aussi longtemps que l’être humain, résultats, tous les deux, de trois milliards et demi d’années de lente évolution. Les trois cents millions d’années de “stagnation morphologique” du cœlacanthe ne contredit donc en rien à son évolution pendant cette période, notamment en ce qui concerne sa spécialisation dans des milieux particulièrement contraignants.
Une évolution par effraction de la Nature
Les périodes de stabilité des caractères peuvent aussi s’expliquer par le fait que ces derniers ont été déjà optimisés dans l’environnement dans lequel évolue l’espèce.
Les mutations génétiques ne sont que le fruit du hasard et pas celui de l’environnement : il y a toujours des erreurs dans le séquençage génétique et lorsque cette erreur, par inadvertance, améliore la durée de vie, la robustesse de l’individu dans son milieu environnemental, alors cet individu prend le dessus sur les autres moins bien protégés. C’est ainsi que l’évolution s’opère, par petites erreurs successives qui renforcent les individus. Celles qui au contraire les affaiblissent ne durent pas puisque leurs branches s’éteignent vite dans l’arbre de la vie.
Bref, ceux qui cherchent à utiliser les cœlacanthes vivants à notre époque comme des preuves irréfutables contre la théorie de Darwin en sont pour leurs frais : bien au contraire, le cœlacanthe, aux quatre nageoires charnues, c’est-à-dire avec des articulations entre le tronc et les doigts (qui deviendront dans d’autres espèces des bras et des jambes), est un précieux animal pour affiner la théorie de l’évolution.
En voie d’extinction ?
Comme les momies à la fin du XIXe siècle, les cœlacanthes ont fait l’objet de certains trafics, considérés comme des “objets” rares parallèlement à son intérêt scientifique. Saddam Hussein en aurait acquis un pour sa collection personnelle et l’Aga Khan aussi en 1996 pour en faire don à l’Institut de paléontologie de Pavie.
Il n’a pas été encore possible de maintenir en vie (plus de dix-sept heures) un cœlacanthe à la surface de la Terre, son milieu nécessitant la forte pression du fond marin (21 bars). Les deux espèces demeurent donc encore assez méconnues, notamment sur la durée de gestation, la fréquence, le taux de croissance… des paramètres qui pourraient aider à les protéger.
Les deux espèces sont considérées en effet comme en voie de disparition. Environ deux cents cœlacanthes ont déjà été pêchés depuis 1952. Entre 1987 et 1991, on avait évalué à six cent cinquante le nombre total d’individus encore en vie, en 1994, cela aurait chuté de 30% à cause de la pêche intensive près des côtés comoriennes, et selon les dernières estimations, ce nombre serait réduit aujourd’hui à cent cinquante individus, ce qui est dérisoire.
Pour l’instant, peu de fonds sont débloqués pour protéger le cœlacanthe, destinés surtout à écarter les poissons cibles des pêches intensives de l’environnement du cœlacanthe.
À peine un million d’années d’un côté, plus de trois cents millions d’années de l’autre. Il n’y a pourtant pas photo…
Pour aller plus loin :
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Le 24 novembre 1859, il y a cent cinquante ans, Charles Darwin publiait sa fameuse théorie dans “L’origine des espèces”, bible du courant évolutionniste. Le bicentenaire de sa naissance avait déjà été fêté le 12 février dernier. L’année 2009 est donc une année Darwin à double titre, et l’occasion aussi de vulgariser sur l’état actuel de nos connaissances dans ce domaine.
Le lundi 9 février 2009 à 20:35, je regardais un peu par hasard sur France 5 un documentaire extraordinaire.
De la vulgarisation scientifique pour vraiment tout le monde
En moins d’une heure, et de façon plutôt amusante (les simagrées de Benoît Giros qui anime la voix off sont tout à fait à la portée des enfants), le documentaire se propose de revoir complètement notre vision des espèces, humaine, animales mais même végétales voire… plus !
Concept d’une espèce vivante
Pour cette révision complète, le documentaire aborde une problématique très ancienne : comment ranger, classer, répertorier toutes les espèces. On appelle cette science la “systématique”.
Mais d’abord, qu’est-ce qu’une espèce ? Elle est définie par l’interfécondité : chaque être de la même espèce est capable de se reproduire, et leur progéniture doit être fertile. Cette idée annule évidemment toute notion de “races” humaines, l’être humain ne constitue qu’une seule espèce, mélangée en permanence depuis son apparition (voir un peu plus loin).
Aujourd’hui, on compte un 1 749 577 espèces vivantes connues. Mais ce n’est que la partie non immergée de l’iceberg de la vie sur Terre. On en découvre dix mille nouvelles par an. Il y a des millions d’autres espèces qui vivent aujourd’hui et qui disparaîtront avant même qu’on puisse en connaître l’existence, et puis une dizaine de milliards d’autres qui ont disparu depuis l’apparition de la vie sur Terre. On évalue à entre cinq et cent millions d’espèces vivantes peuplant actuellement la Terre.
Ces statistiques relativisent le discours sur les espèces en voie de disparition : c’est un processus normal et naturel de l’évolution du vivant. Ce n’est toutefois pas une raison pour trop polluer et accélérer ce phénomène.
L’organisation du vivant
Il y a quelques siècles (et surtout au XIXe siècle), on a imaginé l’organisation de la vie avec un arbre de la vie : un tronc commun et des branches pour différentes espèces. Le tronc se dirige bien verticalement vers le haut et hop, on plaçait l’espèce humaine tout en haut, comme la flèche sur un sapin de Noël.
Oui, mais bon, tout cela était bien arbitraire. Cela nécessitait de donner un jugement de valeur sur des espèces supérieures à d’autres. Avec comme philosophie sous-jacente que l’humain est forcément au-dessus de toutes les autres espèces.
Ce documentaire casse donc cette idée (qui est encore très répandue de nos jours) avec une notion simple : même l’unicellulaire, même la bactérie d’aujourd’hui est aussi évoluée que l’espèce humaine. La preuve, c’est qu’elle a subi autant de transformations ou d’évolutions que nous. Sur le temps. Même temps de gestation.
La seule vraie différence entre l’humain et le reste du vivant, c’est que l’humain a la conscience des choses et peut s’amuser justement à réfléchir sur ce sujet. Au contraire des bactéries par exemple, mais finalement, qu’en sait-on vraiment ?
Même révolution des concepts : la frontière entre le règne animal et le règne végétal est très flou et bizarrement, ce n’est pas très grave, l’important est ailleurs.
Le film propose donc une autre solution pour classer la vie : l’arbre de vie, oui, ou plutôt, le buisson de vie. Un buisson sphérique.
En gros, l’arbre n’est plus vertical en une seule dimension, avec des ramifications à chaque branche, mais en trois dimensions (comme sur
le schéma ici), sans bas ni haut, une sorte de sphère dont le centre serait l’unique espèce originelle, commune à tous les vivants (l’ancêtre commun, voir en fin d’article), et ensuite, le rayon grandit au fur et à mesure que le temps passe, si bien que si l’humain arrive tout en haut, en 2009, à la surface de la sphère, toutes les autres espèces vivantes, elles aussi, sont à la surface, au même niveau que l’humain, puisque ces espèces parallèles ont mis autant de temps que nous, les humains, à atteindre ce niveau d’évolution (du coup, cela donne un peu d’humilité à l’espèce humaine).
L’idée est donc assez facile à comprendre. Et avec les animations créées sur ordinateur, c’est assez captivant pour mieux voir en perspective.
Cette idée met cependant à mal la classification traditionnelle.
Remise en cause de quelques notions
Par exemple, il n’existe plus de reptiles qui regroupaient les crocodiles, les serpents et les lézards car les crocodiles sont beaucoup plus proches des oiseaux que des serpents et lézards, donc, on ne peut pas dissocier les oiseaux des reptiles, ni d’ailleurs des dinosaures (même ancêtre commun).
Idem pour les cétacés qui ont le même ancêtre commun que les hippopotames. Le groupe des poissons n’a donc pas de pertinence, les poissons osseux étant plus proches des mammifères que des requins etc.
À la recherche de nos lointains ancêtres…
Ensuite, le documentaire fait le processus inverse. Il part de l’espèce humaine et cherche à remonter, remonter, remonter etc. jusqu’au centre de cette sphère du vivant. Un peu comme dans une recherche généalogique.
C’est très intéressant. À chaque nœud de l’arbre correspond un paramètre particulier. Et un ancêtre commun, et des cousins vivants supplémentaires.
Le systématicien Guillaume Lecointre (du Muséum de Paris) explique : « On peut voir un être vivant comme une série d’innovations acquises au cours de l’histoire de la vie ». L’arbre de vie raconte en fin de compte le corps humain. Chaque partie correspond à un nœud.
Une et une seule espèce humaine
Beaucoup de branches sont mortes. Par exemple, l’homme de Néandertal n’est pas un ancêtre de l’Homo sapiens (nous, humains) mais un cousin sans descendant (dont l’extinction nous reste encore mystérieuse).
C’est aussi une façon de rappeler que l’espèce humaine est unique. Le concept même de plusieurs “races” humaines ne peut donc avoir aucune justification scientifique dans la mesure où tous les êtres humains vivant actuellement sur Terre sont le résultat d’un métissage permanent (il n’existe pas de peuple ethniquement pur) d’une unique espèce. Claude Lévi-Strauss avait déjà jeté les bases de cette idée juste après la guerre (voir ce document à télécharger).
Les primates, une affaire de 7 millions de générations
Premier nœud encore en vie, à six millions d’années, celui de notre ancêtre commun avec les chimpanzé et les bonobos (tous des homininés). À sept millions d’années, avec le gorille des montagnes (les hominidés). Puis avec les orangs-outans (les homonoïdés).
Puis on arrive au nœud des hominoïdes : pas de queue, seulement un coccyx. Comme dix espèces de gibbons.
À vingt-cinq millions d’années, on arrive au nœud des catarrhiniens, qui nous rassemblent avec quatre-vingt-deux espèces de singes avec queue (babouin, macaque…). Le facteur innovant, ce sont les narines séparées et orientées vers le bas.
Si on remonte à soixante-trois millions d’années, on atteint le nœud des primates (en gros, hominidés, singes et lémuriens), avec un facteur commun, le pouce opposable, l’usage du pouce, qui fait que le primate est capable de se servir d’outil mais aussi de grimper aux arbres en s’accrochant aux branches. Mon chat meurt d’envie d’avoir un pouce. En sept millions de générations, le premier primate a donc donné naissance à l’être humain, l’homo sapiens.
Et la machine remonte le temps…
Petit à petit, à force de remonter, le spectateur peut voir quels sont nos points communs d’abord avec les rongeurs, puis avec les lions, baleines, gerboises, rhinocéros et taupes.
Ensuite, on remonte au nœud des thériens : l’existence d’une glande mammaire avec téton, et d’omoplates mobiles, comme chez le kangourou.
On remonte et on arrive au nœud des mammifères : corps couvert de poils et allaitement des petits, ce qui donne quelques étrangetés comme l’ornithorynque qui a un bec, des palmes et qui pond des œufs, mais reste quand même un mammifère.
Après, la branche est longue à remonter sans nœud ayant abouti à des espèces encore vivantes aujourd’hui jusqu’à cent trente millions d’années, au nœud des amniotes. Commun aux flamands roses. Notre point commun, c’est la membrane qui enveloppe l’embryon pour le protéger.
On remonte encore jusqu’au nœud des tétrapodes : un nombre pair de membres locomoteurs, et de un à huit doigts par membre. Là, nous sommes dans un groupe de 26 308 espèces.
Toujours remonter ; à quatre cent vingt millions d’années surgit le nœud des sarcoptérygiens (si si !) qui ont pour point commun la nageoire charnue (c’est l’étymologie grecque), c’est-à-dire de ne pas avoir les doigts collés au tronc mais séparés par un bras ou une nageoire, permettant donc de marcher, voler etc. Un cousin qui pourrait être très utile fait partie de cette catégorie.
Puis, nœud des ostéichtyens qui regroupent tous ceux qui ont des os et pas du cartilage. Cela place l’humain dans une famille de cinquante mille cousins maintenant.
On s’enfonce encore plus dans le centre de l’arbre. Nœud des gnathostomes qui ont de l’hémoglobine et une mâchoire, comme chez le gros requin blanc.
Arrive enfin le nœud des vertébrés. Puis des crâniotes qui possèdent une boîte pour protéger leur cerveau. Puis des myomérozoaires. Puis celui des chordés.
Le nœud des deutérostomiens surgit alors pour regrouper cinquante-huit mille espèces vivantes (ce qui reste un nombre dérisoire). En gros, le point commun des individus est qu’ils ont un orifice en haut (bouche), un orifice en bas (anus) et un conduit passant de l’un à l’autre (œsophage et intestins par exemple).
En remontant, on passe aux millions d’espèces au nœud des bilatériens dont la caractéristique est d’être construits avec un plan de symétrie, comme les mollusques mais pas comme les éponges.
Et on arrive à une amibe à sept cent millions d’années. Au nœud des métazoaires. Là, le point commun, c’est d’être pluricellulaire et mobile.
Puis, à un milliard d’années, on arrive à l’un des trois nœuds élémentaires de la vie : les eucaryotes. On inclut dedans non seulement les animaux, mais aussi les végétaux et quelques unicellulaires comme les micro-algues (considérées à tort comme des végétaux) et les paramécies (considérées à tort comme des animaux). Le point commun, c’est la structure de la cellule qui compose les individus : avec un noyau composé de la molécule d’ADN.
On change de règnes
Dans cet ordonnancement, il n’y a plus de règne animal ni de règne végétal (les deux sont classés chez les eucaryotes) mais trois branches.
Deux autres grandes branches existent effectivement à côté des eucaryotes : les bactéries (très diversifiées et évoluées ; on en connaît dix mille espèces mais il en existe plusieurs millions) et les archées.
Les bactéries ont été essentielles dans l’évolution puisqu’elles ont apporté l’azote aux végétaux et ont permis la digestion des animaux. Les archées, comme les bactéries, sont des unicellulaires sans noyau. Les archées se trouvent souvent dans des environnement très particulier et sont capables de résister à des conditions extrêmes comme un milieu très acide (pH proche de zéro), des hautes températures (supérieures à cent degrés Celsius), une pression élevée (deux cents bars) etc.
Enfin, l’humain a encore des points communs avec le pyrococcus, un exemple d’archée, par son code génétique et ses protéines identiques, bref, par le fait qu’ils constituent chacun… un être vivant.
Donc, trois branches : eucaryotes (cellules avec noyau), bactéries et archées, et donc, un ancêtre commun, si si… daté d’environ trois milliards et demi d’années, et que les scientifiques nomment LUCA pour “last universal common ancestor”, le vétéran de la vie sur terre… mais qui n’exclut pas qu’à l’époque, il vivait avec d’autres formes de vie qui, elles, n’ont abouti à aucune espèces encore vivantes aujourd’hui.
Cette vision qui reste encore évidemment floue de l’origine du vivant peut être intégrée dans l’exobiologie, dans la recherche de forme de vie extraterrestre (sur Mars par exemple à défaut de l’imaginer à l’extérieur du système solaire).
La chance incroyable de vivre
À la fin du documentaire, le microbiologiste Patrick Forterre (de l’Institut Pasteur) donne une conclusion passionnante de cette perspective : « Clairement, tous les êtres vivants actuels descendent d’un ancêtre commun, nous avons tous un même ancêtre » (qui est donc LUCA).
Puis, il poursuit : « Moi, j’aime bien comparer les bactéries à des microordinateurs très récents et les eucaryotes, les hommes, à des gros ordinateurs des années 1950-1960 qui étaient plus gros et plus complexes, mais qui en fait étaient moins performants. Bon, c’est un peu caricatural, mais je pense que ça vaut la peine de réfléchir un peu en ces termes. Il ne faut pas raisonner en termes d’organismes plus ou moins évolués mais en terme d’organismes effectivement plus ou moins complexes mais surtout avec des stratégies de vie différentes ».
Et Patrick Forterre finit assez intensément : « C’est une chance incroyable, quand on y réfléchit, d’être en vie. Si le spermatozoïde d’à-côté avait gagné, bon, vous ne seriez pas en vie et puis on peut remonter ça à chaque génération ».
De nombreuses rediffusions
Le film a été rediffusé sur France 5 également le 18 février 2009 à 1:05 et le 23 février 2009 à 5:50 mais il est régulièrement diffusé en France, comme par exemple dans des écoles du Poitou-Charentes la semaine avant les vacances de la Toussaint où un thésard en paléontologie de Poitiers (Antoine Souron) venait débattre avec des lycéens du sujet du 20 au 23 octobre 2009, ou encore à l’occasion de la fête de la science le 20 novembre 2009 au lycée Camille-Claudel de Palaiseau suivi d’une conférence du chercheur Pierre Capy, professeur de Paris-Orsay et directeur du Laboratoire évolution, génomes et spéciation du CNRS à Gif-sur-Yvette.
Le documentaire a fait l’objet d’un DVD qui est sorti le 17 août 2009 et ce serait une bonne idée de cadeau pour Noël pour les enfants (et les adultes), mais il semblerait qu’il soit déjà épuisé (selon le site Amazon, par exemple).
Évolution
Pour approfondir le sujet, je vous conseille de lire l’ouvrage “Comprendre et enseigner la classification du vivant” sous la direction de Guillaume Lecointre, éd. Belin 2004 (ISBN 2-7011-3896-5) et d’écouter l’entretien de ce scientifique avec Antoine Spire. Ou bien de lire des ouvrages de deux scientifiques références sur l’évolution, Stephen Jay Gould et Richard Dawkins.
Pour aller plus loin :
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Avec son allure modeste et “rond de cuir”, le Belge Herman Van Rompuy devient le premier pape des nouvelles institutions européennes : une étape historique dans la construction européenne.
Étape historique car avec lui, c’est la conclusion d’une décennie de discussions sur les problèmes institutionnels inextricables qui visaient à transformer une structure initialement prévue pour six pays (avec règle de l’unanimité) en une structure plus souple et plus efficace pour gérer vingt-sept pays membres (avec des majorités qualifiées).
De nouvelles institutions pour l’Europe
Parmi les principaux changements, la
désignation de deux nouveaux personnages qui devraient clarifier les rapports entre l’Union européenne et le reste du monde : un Président du Conseil européen pour un mandat de deux ans et demi reconductible, chargé de préparer les Conseils européens tout en maintenant les présidences tournantes tous les six mois, et un Haut représentant pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, équivalent d’un super-ministre des Affaires étrangères.
Tout laissait entendre que la nuit serait longue et que le sommet pourrait être prolongé jusqu’au week-end. Le pire n’étant jamais sûr, la fumée blanche est donc sortie dès le début de la soirée.
Fumée blanche pour un conclave européen. Car opacité dans le processus de décision puisque certaines personnalités s’étaient présentées comme candidates, mais d’autres noms furent aussi en jeu sans être candidats.
Présidence du Conseil européen
Le premier Président du Conseil européen sera la personnalité clef des nouvelles institutions européennes. Son rôle est avant tout de personnifier l’Union européenne tant vis-à-vis des interlocuteurs étrangers que des citoyens européens. Donner un visage et une voix à l’Union européenne.
On se rappelle à quel point la personnalité peut créer la fonction. Celle par exemple de Jacques Delors, Président de la Commission européenne de 1985 à 1995, qui avait su impulser deux réformes essentielles, l’Acte unique et le Traité de Maastricht visant à acquérir une monnaie unique.
Mais on sait aussi que des personnalités plus fades, ou des volontés politiques moins affirmées peuvent également “ramollir” l’âme européenne.
Les anciens favoris
Il y a un an et demi, le favori à ce poste était le Premier Ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Président de l’Eurogroupe (l’ensemble des Ministres des Finances de la zone euro), il s’était montré comme le plus compétent et le plus expérimenté pour un poste qui requiert à la fois une grande habileté politique et une bonne reconnaissance internationale. Son inertie face à la crise financière a toutefois déçu beaucoup d’acteurs européens.
Ensuite, ce fut le tour de Tony Blair, ancien Premier Ministre britannique, de devenir le favori. Son avantage est sa notoriété internationale et sa forte personnalité qui lui aurait permis d’être un interlocuteur de poids face à Barack Obama, Vladimir Poutine ou Hu Jintao. Son handicap, c’est ce qu’il représente politiquement : travailliste alors que la majorité européenne est plutôt démocrate-chrétienne, plus atlantiste qu’européen au point d’avoir été un allié trop actif de George W. Bush dans la guerre en Irak, et relativement mou concernant un référendum qu’il avait lui-même envisagé pour doter la Grande-Bretagne de l’euro.
Un courant assez large a vu le jour en faveur de l’ancienne Présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga (soutenue entre autres par Simone Veil et par Daniel Cohn-Bendit) afin de mettre en avant des femmes à des postes de responsables suprêmes en Europe. Cependant, âgée déjà de 71 ans, Vaira Vike-Freiberga ne semblait pas la mieux placée des candidats pour jouer un rôle moteur dans les institutions.
Finalement, c’est le favori du jour qui a été désigné à l’unanimité : l’actuel Premier Ministre belge Herman Van Rompuy, un flamand démocrate-chrétien de 62 ans qui a réussi à maintenir la fragile unité de la Belgique depuis onze mois (nommé le 30 décembre 2008) malgré de profondes divisions politiques et linguistiques.
Qui est Herman Van Rompuy ?
Intellectuel, francophile, très réservé (le contraire de Tony Blair : « Tout être humain doit choisir entre l’absurde et le mystère. Moi, j’ai choisi le mystère… »), une silhouette de professeur Nimbus d’un temps révolu, l’œil vif, plein d’humour et d’autodérision, et amateur de haïkus (il en a rédigé beaucoup lorsqu’il était ministre dont un sur sa propre calvitie : « Cheveux dans le vent, le vent rattrape les années, partis les cheveux… »), Herman Van Rompuy est souvent appelé “l’horloger des compromis impossible” pour sa capacité à mettre d’accord des camps très opposés.
À l’issue du sommet de Bruxelles, Herman Van Rompuy a déclaré le 19 novembre 2009 : « J’y vois d’ailleurs une marque de reconnaissance à l’égard de la Belgique qui, en tant qu’État fondateur, s’est investie sans relâche dans la construction européenne. » ajoutant avec modestie mais détermination : « Je n’ai pas sollicité cette haute fonction. Je n’ai entrepris aucune démarche. Mais à partir de ce soir, je l’assume avec conviction. ».
En dégât collatéral, la Belgique perd un Premier Ministre inespéré et aura bien du mal à préserver les espoirs de réconciliation entre Wallons et Flamands. Ce sera la dure tâche du roi des Belges dans les jours prochains (la nomination du futur Premier Ministre belge).
Conciliateur plutôt que leader
Le sommet européen a donc préféré miser sur une personnalité peu connue sur le plan européen, d’un leadership moyen mais ayant une forte culture du dialogue et de la négociation. Histoire peut-être de ne pas faire trop de l’ombre aux leaderships nationaux.
Super-ministre des Affaires étrangères
La désignation du super-ministre des Affaires étrangères a été couplée avec celle de Herman Van Rompuy obtenue avant tout grâce au désistement de Tony Blair (initialement soutenu par la Grande-Bretagne et par l’Italie). En lot de consolation, la Grande-Bretagne obtient donc ce poste également très convoité par la nomination de Catherine Ashton, 53 ans, commissaire européenne sortante (succédant le 6 octobre 2008 à Peter Mandelson au Commerce). D’origine française (née Courtenay), Catherine Ashton parle couramment le français comme Herman Van Rompuy. Elle est aussi baronne depuis 1999 afin de siéger à la Chambre des Lords (dont elle a été la Présidente).
Parmi les “recalés” à ce poste, la candidature italienne de Massimo D’Alema, ancien Président du Conseil italien et surtout ancien président du parti communiste italien dont ne voulait en aucun cas Angela Merkel ni les pays d’Europe centrale et orientale qui ont trop connu la répression communiste. Par ailleurs, D’Alema a été considéré aussi comme “trop” pro-palestinien pour avoir une réelle impartialité dans des négociations internationales.
Un équilibre subtil
Les quatre principaux postes des institutions de la nouvelle Union européenne sont ainsi occupés avec une diversité de sexe, de tendance politique et de lieu géographique et historique : le Président du Conseil européen Herman Van Rompuy (démocrate-chrétien) représentant les membres fondateurs, le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso (démocrate-chrétien mais soutenu par beaucoup de responsables social-démocrates) représentant l’Europe du Sud, la Haute représentante pour les Affaires étrangères Catherine Ashton (social-démocrate), représentant la Grande-Bretagne et unique femme, et enfin, le Président du Parlement européen Jerzy Buzek (démocrate-chrétien), représentant les nouveaux venus de l’Europe centrale et orientale.
Le futur
Tout va dépendre de la manière dont Herman Van Rompuy va s’approprier de ses nouvelles fonctions. Il disait récemment : « L’avenir de l’Europe ne dépend pas d’une seule personne, mais de quelqu’un qui l’aidera à mieux fonctionner. ».
Dans tous les cas, son mode de désignation n’est pas absolument pas satisfaisant puisque c’est l’opacité des coulisses qui a prévalu à un choix clair, politique et démocratique.
L’étape suivante pourrait donc être de mettre en place une véritable procédure de désignation avec l’obligation de se porter candidat et d’être auditionné sur un projet à présenter à l’ensemble des représentants des États. L’heure n’est plus au consensus mou nécessaire à l’époque de l’unanimité mais au choix politique clair et clairement assumé dans cette nouvelle époque où prévaut pour la plupart des sujets une majorité qualifiée.
En attendant l’étape ultime, celle qui ferait de l’Union européenne une véritable entité démocratique : l’élection au suffrage universel (direct ou indirect) du Président du Conseil européen par le demi milliard de citoyens européens. Une élection qui serait donc supranationale et favoriserait l’émergence d’une opinion publique européenne et surtout, d’un véritable paysage politique européen.
Mais une telle élection, quel que soit son mode de scrutin, signifierait un réel changement de régime pour… les vingt-sept pays de l’Union européenne.
Autrement dit, ce n’est donc certainement pas pour demain.
Pour aller plus loin :
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Le 9 novembre 1989 est la date historique et surtout symbolique de la victoire du monde libre sur le système communiste pourtant encore présent aujourd’hui dans certaines régions du monde.
C’est un peu banal de parler de ce 9 novembre 1989. Tous les médias en parlent depuis quelques semaines et ce 9 novembre, Radio France en fait même un programme unique. Pourtant, ce n’est pas à tort. Malgré quelques mouvements d’ostalgie qui regrettent le temps de la répression communiste (car la situation matérielle aurait été meilleure), ce jour était à marquer d’une sacrée pierre blanche.
C’est sans doute l’une des dates les plus importantes de la fin du XXe siècle. Elle sera peut-être en concurrence avec le 11 septembre 2001 pour déterminer la fin de la guerre froide et l’essor d’un nouveau monde, plus multilatéral, plus globalisant économiquement et sans doute plus inquiétant politiquement car plus complexe, moins manichéen. Un peu à l’instar de cette fin du Moyen-Âge collée (à juste titre) à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 mais placée parfois aussi en 1492 avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Dès le lendemain, j’étais sur le point de partir à Berlin avec mes amis. Des trains entiers étaient affrétés en Lorraine pour aller au rendez-vous de l’Histoire. Mon absence de passeport et un nécessaire visa pour franchir la frontière est-allemande m’ont finalement fait renoncer, d’autant plus que ce déplacement devenait “à la mode”.
En effet, c’est peu de dire que l’émotion m’a étreint quand j’ai appris dès le soir de ce jeudi 9 novembre 1989 cette brèche dans ce que je croyais à l’époque l’implacable système communiste. Je fais partie sans doute de la dernière génération qui pensait que de mon vivant, je n’en verrais sûrement pas la fin.
Rapide historique
Le mur a été érigé à Berlin le 13 août 1961 et a symbolisé ce rideau de fer entre l’Occident et les pays communistes. L’arrivée le 11 mars 1985 d’un jeune dirigeant à la tête de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, après la disparition des trois derniers gérontes de ce pays, Leonid Brejnev, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko, a commencé à faire tourner le sens de l’Histoire : très vite, les réformes (glasnost et perestroïka) définies pour maintenir le régime communiste ont accéléré son effondrement.
Le premier signe avant-coureur a eu lieu le 2 mai 1989 lorsque le gouvernement hongrois décida d’ouvrir les frontières avec l’Autriche, pays neutre. Beaucoup d’Allemands de l’Est partirent alors en Hongrie pour passer en Autriche et regagner l’Allemagne fédérale.
Le premier signe politique se passait cependant à Varsovie où le syndicat Solidarité venait de négocier avec le général Jaruzelski les premières élections libres en Pologne puis, le 19 août, après sa victoire, a eu lieu la nomination de Tadeusz Mazowiecki, le premier Premier Ministre non communiste d’un pays communiste.
En septembre, les Allemands de l’Est fuirent par milliers. Des manifestations d’opposants se firent au grand jour, notamment à Leipzig. Le 7 octobre 1989, Gorbatchev rencontra Erich Honecker, le vieux dictateur communiste est-allemand, à l’occasion du 40eanniversaire de la RDA. Devant lui, les manifestants criaient : « Gorbi, aide-nous ! ».
Le 18 octobre 1989, Honecker fuit mis en minorité et fut obligé de démissionner pour raison de santé. Son successeur Egon Krenz, ami personnel de Gorbatchev, devint chef de l’État le 24 octobre mais dès le 30 octobre, il dut faire face à plus d’un demi million de manifestants à Berlin qui réclamèrent sa démission.
Parmi les manifestants, une jeune porte-parole du mouvement de contestation de trente-cinq ans, …Angela Merkel.
Le gouvernement communiste est-allemand fut contraint de démissionner le 7 novembre. À vingt-deux heures quinze, le 9 novembre, les premiers milliers de Berlinois ouvrirent le mur de Berlin. Egon Krenz, encouragé par Gorbatchev lui-même échaudé par le massacre de la place Tiananmen du 4 juin 1989 par les autorités chinoises, avait pris la décision la plus sage, celle de laisser faire le démantèlement du mur. Cette décision a valu à Gorbatchev le Prix Nobel de la Paix 1990, certes discutable en raison de ses décisions prises pour la Lituanie (comme celui reçu par Obama).
Gorbatchev avait déjà évoqué la chute du mur de Berlin lors de son déplacement en Chine le 15 mai 1989, pendant les manifestations de la place Tiananmen mais avant leur répression et avait répondu « Pourquoi pas ? » à la question : « Voudriez-vous qu’on élimine le mur de Berlin ? ».
Pendant ces vingt-huit ans que durèrent ces 160 kilomètres de mur de trois mètres soixante de hauteur, protégés par trois cents miradors, les vopos (soldats est-allemands) ont tué 239 malheureux qui voulaient le franchir.
Les autres pays ont suivi le mouvement de libération des peuples, en général pacifiquement sauf en Roumanie où le dictateur communiste Ceaucescu fut exécuté à la suite d’un procès expéditif le 25 décembre 1989 et de quelques désinformations sur le massacre de Timisoara.
Le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl a su profiter de l’occasion pour réunifier le plus rapidement possible l’Allemagne, une réunification qui fut effective le 3 octobre 1990, moins d’un an après.
L’empire soviétique était à sa fin. Le 25 décembre 1991, après un pseudo-coup d’État raté en août 1991, Mikhaïl Gorbatchev quitta le pouvoir en signant l’acte de décès de l’Union soviétique elle-même, celle qui, depuis 1922 voire 1917, terrorisa tant de personnes dans le monde.
Une Europe qui revient de loin
Étrange destinée que ce 9 novembre pour l’Allemagne qui rappelle non seulement cette journée historique mais aussi d’autres journées fatidiques (Schicksalstag) de l’histoire allemande, parfois positives comme l’abdication de l’empereur Guillaume II et la proclamation de la République de Weimar en 1918 ou l’échec du putsch d’Hitler en 1923, mais aussi très négatives comme l’abominable et cynique “nuit de cristal” (Reichskristallnacht) en 1938. (L’Histoire française retiendra surtout la mort du général De Gaulle).
Les personnes de moins de trente ans peuvent avoir du mal à imaginer cette émotion que je peux ressentir encore aujourd’hui quand je parcours l’Europe.
Passer par Vienne, la capitale culturelle cosmopolite par excellence pour déboucher très vite sur la belle capitale slovaque Bratislava, si enjouée les nuits estivales, puis passer les Hauts Tatras par des routes quasiment neuves puis redescendre dans une Pologne rurale et montagnarde à mille lieux de la métropole intellectuelle Cracovie qui émet du wifi dans ses principales places publiques pour ses nombreux étudiants, ou encore visiter des villes ex-est-allemandes, comme Dresde l’industrieuse, ou encore l’Erfurt de Martin Luther, ou Fulda, la pépite religieuse…
Inversement, la circulation automobile en France s’en ressent aussi avec un grand nombre de camions originaires de Pologne, Roumanie, Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie… dans l’axe Strasbourg/Paris.
Quid de la construction européenne ?
La réunification de ces deux Europe a mis institutionnellement presque quinze ans à se réaliser alors que la Grèce avait été intégrée seulement six ans après la fin de la dictature des colonels et l’Espagne et le Portugal respectivement onze et douze ans après la fin de leur dictature (Franco et Salazar).
Les frontières de l’Union européenne n’ont cessé de s’agrandir, englobant trois anciennes républiques soviétiques (les pays baltes) et plus récemment encore, une république si proche de l’Union soviétique qu’elle en avait demandé son rattachement (la Bulgarie).
C’est cela la question cruciale vingt ans après la fin de la division de l’Europe. Et malgré les ratifications laborieuses du Traité de Lisbonne qui entrera désormais en application le 1er décembre 2009, l’Union européenne reste bel et bien en panne de rêve…
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