Robert Boulin assassiné ?

Se blesser le nez et l’arrière du crâne, avaler du Valium sans en retrouver dans l’estomac mais seulement dans le sang, être ligoté puis se libérer, et se suicider dans un étang boueux sans salir son costume, être retrouvé sur le ventre mais avec des lividités cadavériques sur le dos. Voici une version officielle qui paraît si surréaliste qu’elle signifierait que de nombreux acteurs de la procédure judiciaire auraient voulu cacher la vérité. Celle de l’assassinat. Dans quel but ?

Il y a des affaires où l’incertitude demeure. Où la théorie du complot politique est parfois beaucoup plus pertinente que pour les attentats du 11 septembre 2001. Des affaires qui n’en finissent pas comme l’affaire Grégory. D’autres affaires comme l’Angolagate qui aboutissent à la condamnation à de la prison ferme d’un ancien ministre d’État, Charles Pasqua que j’avais qualifié d’ange et démon de la politique française lors de son procès et qui semble prêt à lâcher beaucoup d’informations.
 
Il y a même des affaires qui refont surface, comme celle des emplois fictives de la Ville de Paris qui vient de renvoyer ce 30 octobre 2009, pour la première fois dans l’histoire de la République, un ancien chef de l’État en correctionnelle.
 
 
Trente ans de “foutage de gueule” ?
 
Cela fait trente ans qu’on a découvert le corps sans vie de Robert Boulin. C’était le 30 octobre 1979 et l’heure exacte de sa découverte prête encore à discussion. La mort pourrait remonter dès le 29 octobre 1979 entre dix-sept heures et vingt heures trente.
 
Officiellement, il s’agirait d’un suicide mais il y a tellement de lacunes, d’erreurs, de fautes dans l’enquête judiciaire (au moins soixante-quinze) que la thèse de l’assassinat est évidemment en tête. De nombreuses pièces à conviction (comme les bobines d’encre de la machine à écrire utilisée pour écrire de supposées lettres posthumes), de documents (des dossiers secrets sortis du coffre par Robert Boulin), des prélèvements sur le corps (sang, organes) ont été négligés par l’enquête ou tout purement ont disparu ou ont été volés, détruits…
 
En février 1981, l’avocat de la famille, Robert Badinter, réussit à obtenir des photographies du visage traumatisé de Robert Boulin prise par la police judiciaire. Le 18 janvier 1984, ce même Robert Badinter, devenu garde des Sceaux, dépose plainte contre la famille pour diffamation (elle avait accusé le procureur de la République de Versailles de forfaiture).
 
Le 26 janvier 2007, au cours d’un discours de campagne à Poitiers, Nicolas Sarkozy avait évoqué Robert Boulin qui avait habité Neuilly-sur-Seine : « Je n’oublie pas Robert Boulin, victime du mensonge et de la diffamation. ».
 
La fille de Robert Boulin, Fabienne Boulin-Burgeat, avait écrit le 20 novembre 2007 ceci : « Nous ne cessons de rassembler les preuves tangibles que mon père a été assassiné et je vois mal comment la justice de la République pourrait continuer à les dénier, je n’ignore rien, pour les avoir moi-même subies, des forces qui se sont exercées et s’exercent encore pour contraindre les témoins à se taire, et en encourager d’autres à s’accommoder de petits arrangements avec la vérité. C’est pourquoi je me réjouis que les langues des uns commencent à se délier, tandis que la mémoire revient aux autres. La justice française me doit la vérité comme simple citoyenne autant que comme fille de mon père. Comme démocrate républicaine je me battrai jusqu’au bout pour que justice passe dans ce dossier si emblématique des mœurs politiques et de l’état des institutions de cette République. Presque trente ans après les faits, il est encore temps, il est plus que temps ! ».
 
Tout dernièrement, le 27 octobre 2009, un ancien ministre gaulliste, Jean Charbonnel, 82 ans, a évoqué de nouveau la thèse de l’assassinat sur France Inter en parlant de « règlement de compte politique ».
 
Ce triste trentième anniversaire va peut-être braquer les projecteurs sur cette affaire et inciter la justice à rouvrir le dossier qui n’est toujours pas prescrit.
 
Mais rappelons rapidement le contexte politique.
 
 
En pleine bataille entre chiraquiens et giscardiens
 
Robert Boulin a 59 ans lorsqu’il est un influent Ministre du Travail et de la Participation du gouvernement de Raymond Barre, sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing.
 
Il a été pendant une quinzaine d’années membre du gouvernement sous De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing (il a occupé entre autres les Relations avec le Parlement, l’Agriculture, le Budget, la Fonction publique et les Finances) et à ce titre, il fait partie des ministres qui ont eu l’une des plus grandes longévités sous la Ve République.
 
Gaulliste social, résistant, avocat en Gironde, il en a voulu à Jacques Chirac d’avoir torpillé la candidature de Jacques Chaban-Delmas en 1974 et a refusé de siéger dans son gouvernement entre 1974 et 1976.
 
La majorité est composée de deux partis sensiblement égaux à l’Assemblée Nationale élue en mars 1978. L’UDF de Giscard d’Estaing (rassemblant les républicains indépendants et les centristes) et le RPR, parti fondé par Jacques Chirac avec l’aide de Charles Pasqua en décembre 1976 pour succéder à l’UDR et surtout, pour en finir avec la “vieille” garde gaulliste, en particulier Jacques Chaban-Delmas, Michel Debré, Olivier Guichard, bref, les barons du gaullisme historique.
 
Or, après le départ de Jacques Chirac de Matignon en été 1976, il existe une véritable guéguerre entre Jacques Chirac et la politique gouvernementale (Giscard d’Estaing et Barre) et Raymond Barre est obligé de gouverner à coups de 49.3 (vote de confiance). L’objectif, c’est l’élection présidentielle de 1981.
 
Beaucoup de responsables gaullistes s’inquiètent des initiatives de Jacques Chirac qui n’ont pas eu beaucoup de succès notamment lors des premières élections européennes (seulement 16%). En 1979, Jacques Chirac se sépare de ses deux conseillers Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Édouard Balladur et Charles Pasqua prennent alors une place plus importante dans son entourage.
 
Parallèlement au staff de Chirac, au sein du RPR coexistent des gaullistes “légitimistes”, à savoir pro-giscardiens qui siègent au gouvernement. Parmi lesquels Alain Peyrefitte (Ministre de la Justice) et Robert Boulin, et tous les deux sont premiers-ministrables. La nomination d’un RPR à Matignon serait vécue par Jacques Chirac comme une déclaration de guerre, mais Valéry Giscard d’Estaing envisage sérieusement une telle nomination.
 
Or, cette hypothèse de changement de Premier Ministre est très crédible en cet automne. Le 18 octobre 1979, Raymond Barre est hospitalisé pour une semaine à cause de surmenage après trois ans de Matignon. Il dira d’ailleurs bien plus tard : « En huit jours, ils m’ont remis sur pied, mais la tension était extrême. (…) J’étais vraiment fatigué. Et c’est ce qui m’a donné cette crise d’hypertension. J’en ai conservé des traces et dois avouer qu’après Matignon, j’ai mis près d’un an à trouver mon pôle de sustentation. ».
 
 
La succession de Raymond Barre est ouverte dans un climat d’affaires
 
C’est donc tout naturellement que l’idée d’un départ très proche de Raymond Barre est confirmée : un Premier Ministre fatigué (et impopulaire juste après le deuxième choc pétrolier) et un an et demi avant l’élection présidentielle à laquelle Giscard d’Estaing se représenterait évidemment et qui promet d’être sportive avec la candidature probable de Jacques Chirac mais aussi celles de Michel Debré et de Marie-France Garaud qui y pensent déjà.
 
Robert Boulin a tout le profil du successeur de Raymond Barre. Très apprécié des syndicats et à la réputation de grande honnêteté et d’ouverture au dialogue social, une grande expérience, issu du RPR mais pas du tout inféodé à Jacques Chirac.
 
Un peu avant l’hospitalisation de Raymond Barre, le 9 octobre 1979, “Le Canard Enchaîné” puis “Le Monde” le lendemain évoquent pour la première fois l’affaire des diamants de Bokassa qui pourrira le restant du septennat de Valéry Giscard d’Estaing.
 
Et quelques jours encore avant, le journal d’extrême droite “Minute” révèle une sombre histoire de corruption entre Robert Boulin et un promoteur qui lui aurait vendu un terrain à Ramatuelle (près de Saint-Tropez) en échange de permis de construire. Ce promoteur est déjà inculpé et semble se défendre en chargeant un ministre pourtant réputé pour son intégrité (rien ne dit que ses allégations sont justes). Le promoteur s’appelle Henri Tournet et a rencontré Jacques Foccart la première fois à Nancy …le 20 octobre 1934 lors de leur service militaire.
 
Le climat est donc beaucoup aux “affaires”.
 
 
Le syndrome Roger Salengro
 
Robert Boulin a peur d’être mis officiellement en cause par la justice d’autant plus que le juge qui s’en occupe n’a que 25 ans, « fils d’un communiste » et s’appelle Renaud Van Ruymbeke. Robert Boulin parle de ce sujet à son collègue du gouvernement Alain Peyrefitte, Ministre de la Justice, dès le 18 juin 1979 après le déjeuner. Robert Boulin croit qu’il s’agit d’une « machination d’un juge rouge » contre lui. Il en veut ensuite à Peyrefitte de ne pas l’avoir aidé mais intervenir dans le cours de la justice lui aurait été difficile. Rappelons en plus qu’Alain Peyrefitte et Robert Boulin sont “rivaux” comme premiers-ministrables.
 
Alain Peyrefitte croit que cette affaire politico-financière aurait été “balancée” par des proches de Jacques Chirac pour mettre à mal le pouvoir giscardien. Les supposées lettres posthumes de Robert Boulin (qu’on a été incapable d’authentifier) au contraire reprochaient à Alain Peyrefitte sa froideur et son absence d’aide.
 
Rendre Alain Peyrefitte responsable du suicide de Robert Boulin permettait d’éliminer ces deux personnalités dans la course à Matignon.
 
Le syndrome Roger Salengro reste dans les esprits : en 1936, le Ministre de l’Intérieur de Léon Blum se suicidait à la suite d’une campagne de diffamation sur une prétendue désertion pendant la Première guerre mondiale. Une campagne qui avait commencé dans des journaux d’extrême droite comme pour cette campagne contre Robert Boulin. Un parallèle assez troublant mais peut-être justement un peu trop parfait.
 
 
Rumeurs et confusion
 
Le chroniqueur Philippe Alexandre lance cependant le 6 novembre 1979 un pavé dans la mare en affirmant que vers le 15 septembre 1979, des dirigeants du RPR (donc proches de Jacques Chirac) se seraient réunis pour décider de révéler à la presse l’affaire sur le terrain de Ramatuelle.
 
Selon Jacques Chaban-Delmas, de nombreuses rumeurs couraient dans tous les sens : « Par exemple, quelqu’un est venu me dire que Charles Pasqua s’était répandu partout en disant, hilare : Boulin, on le tient, Peyrefitte aussi, et après ce sera Chaban ! ». Jean de Lipkowski pense au contraire que Robert Boulin accusait dans ses lettres Raymond Barre et Philippe Mestre, son directeur de cabinet (qui sera Ministre des Anciens Combattants d’Édouard Balladur en 1993).
 
 
Ce qu’a entendu Michèle Cotta à ce sujet
 
Témoin particulier de cette période, la journaliste Michèle Cotta annotait scrupuleusement dans un journal tout ce qu’elle avait entendu de ses rencontres avec les principaux acteurs de la vie politique. Je me propose de résumer ce qu’elle a recueilli comme témoignages, privés ou même publics.
 
Pour comprendre l’ambiance politique au sein de la majorité, on peut reprendre le compte-rendu fait par Paul Granet d’un déjeuner entre plusieurs responsables de la majorité réunis le 24 octobre 1979 chez le Ministre de la Défense Yvon Bourges. L’heure est plutôt au soupçon. Didier Julia, député RPR de Fontainebleau (il a été réélu en juin 2007), demande au ministre par exemple : « Dites-moi, parlez-nous un peu des diamants du Président, et des vôtres, tant qu’on y est ! ». Maurice Druon, quant à lui, s’amuse plutôt à propos du siège de l’Assemblée européenne nouvellement élue : « Laissez-la à Strasbourg puisqu’elle pédale dans la choucroute ! ».
 
Bref, la tension est très forte et chaque personnalité cherche à contrer la stratégie des autres.
 
Dès l’annonce de la mort de Robert Boulin, Jacques Chaban-Delmas, Président de l’Assemblée Nationale, évoque un assassinat en faisant son éloge funèbre dans l’hémicycle : « Campagne d’autant plus dure à supporter qu’elle visait un honnête homme, un homme intègre. Puissions-nous méditer sur ce drame, sur cet assassinat ! ». Afin de ne pas s’opposer à la thèse du suicide, Chaban-Delmas reviendra sur ce mot qui est sorti selon lui trop vite.
 
Raymond Barre est lui aussi « cruellement éprouvé par la disparition de Robert Boulin ». Les deux hommes semblaient beaucoup s’apprécier mutuellement.
 
Michèle Cotta se rappelait alors que Robert Boulin n’avait pas beaucoup le moral et à Philippe Séguin qui l’avait félicité sur un sujet, il lui avait répondu : « Je vous remercie de dire des choses agréables à mon égard, c’est tellement rare ! ».
 
Tout consiste alors à savoir qui a ordonné la révélation de l’affaire de Ramatuelle à la presse.
 
 
Alain Peyrefitte ?
 
Le 31 octobre 1979, Michèle Cotta recueille le témoignage d’Olivier Guichard à propos d’une supposée lettre posthume de Robert Boulin qui charge Alain Peyrefitte « plus préoccupé de sa carrière que de la bonne marche de la Justice ». Guichard, qui fut aussi Ministre de la Justice (le prédécesseur direct d’Alain Peyrefitte), ne croit pas à une responsabilité d’Alain Peyrefitte.
 
Ce dernier raconte peu après : « Une fois écarté, Tournet [le promoteur inculpé] avait chargé Boulin. Ses déclarations ne sont pas forcément vraies, d’abord parce qu’un homme inculpé et incarcéré ne veut jamais être le seul inculpé dans une affaire, et que le fait de mettre en cause un ministre peut apparaître comme un bon système de défense. ». Plus crûment, le directeur des Affaires criminelles pense que « cette affaire vient de chez Chirac ».
 
Peyrefitte veut se dédouaner des reproches faits à son encontre. Il explique en parlant de Robert Boulin : « Il avait l’impression que je n’avais pas fait ce que j’aurais dû faire pour l’aider. Mais je ne pouvais pas faire autre chose que ce que j’ai fait ! Que n’aurait-on dit si j’avais dessaisi le juge ! À vrai dire, j’en ai trop fait : j’aurais dû intervenir plus tôt pour faire gicler Boulin du gouvernement, voilà tout ! ».
 
 
Jacques Chirac ?
 
Maurice Plantier, le Secrétaire d’États aux Anciens Combattants, aurait reçu une confidence de Robert Boulin le 24 octobre 1979 : « Je sais ce matin par une preuve écrite que tout cela vient de l’entourage de Chirac ». Mais Plantier démentira ensuite ces propos malgré leur diffusion par Philippe Alexandre.
 
Le 7 novembre 1979, Philippe Mestre, le directeur de cabinet de Raymond Barre, refuse de croire que Jacques Chirac pourrait être à l’origine de la campagne contre Robert Boulin : « Que les dirigeants du RPR eux-mêmes se soient mis d’accord pour “mouiller” Boulin, personne ne le croit, ni le Président, ni le Premier Ministre, ni moi ! ». Il confirme que cette affaire était connue de Giscard d’Estaing et de Barre dès août et que Boulin n’a jamais cherché à leur en parler de lui-même.
 
Philippe Mestre insiste sur ce qu’a dit le promoteur incarcéré dans le rapport du juge : « C’était un chantage inouï contre Boulin. (…) Ce qui a été terrible, pour Boulin, c’est d’être sous la pression d’un chantage au moment précis où le phare était braqué sur lui, c’est-à-dire au moment où on a parlé de lui comme un Premier Ministre possible. D’un seul coup, il savait que son avenir politique était compromis. ».
 
Aux questions au gouvernement de la séance du mercredi 7 novembre 1979, le jeune député socialiste Laurent Fabius pose deux questions sur l’affaire Boulin en commençant par ces mots : « Émotion mais perplexité… ». Raymond Barre lui répond gravement : « Le garde des Sceaux [Peyrefitte] n’a pas manqué à son devoir, sinon il ne serait plus garde des Sceaux. Le gouvernement ne fuit pas la vérité, et personnellement, je ne la fuis pas, et elle apparaîtra conformément aux procédures d’un pays démocratique. ». Puis, récusant les attaques contre la presse qui calomnie, il laisse « chaque journaliste en face de sa conscience » et ajoute à Laurent Fabius : « De temps en temps, un peu d’indulgence ne messiérait pas. Face à tout ce qui est marécage, le gouvernement est sûr d’adopter une attitude conforme à la dignité. ».
 
Le 8 novembre 1979, Michèle Cotta va voir Bernard Pons, député RPR, qui fut le premier à entendre l’éditorial de Philippe Alexandre accusant l’entourage de Jacques Chirac. Il déclare avoir fait auprès des permanents et des dirigeants du RPR sa petite enquête pour savoir s’il y a eu une réunion secrète de responsables RPR : « Tous m’ont dit n’avoir tenu aucune réunion ». Pour Bernard Pons, il faut donc attaquer en diffamation Philippe Alexandre. Il le dit à Jacques Chirac qui le rejoint : « J’ai posé la question à Chirac, les yeux dans les yeux : Peux-tu me dire si tu as présidé une réunion de ce genre, ici ou ailleurs ? Chirac me répond qu’il n’a pas présidé de réunion de groupe les jours en question, qu’il s’est contenté de voir Alain Devaquet, Claude Labbé et moi. J’ai vérifié ensuite auprès de Bernard Billot [collaborateur de Jacques Chirac], à la mairie de Paris, qu’aucune réunion n’avait été tenue à l’Hôtel de Ville entre dirigeants RPR. ».
 
 
Matignon ?
 
Michèle Cotta rencontre le même jour Jean de Lipkowski qui affirme avoir prévenu Chirac dès le 4 novembre 1979 des accusations que va diffuser Philippe Alexandre. Il demanda alors à Chirac : « Jure-moi que tu n’y es vraiment pour rien. Sinon, je démissionne à l’instant du RPR. » et Chirac jura.
 
Le 26 octobre 1979, Jean de Lipkowski avait déjeuné avec Robert Boulin qui n’avait pas de problème avec Chirac mais selon lui plutôt avec Barre et Mestre qui l’auraient abandonné à son sort (sentiment confirmé aussi par la veuve de Robert Boulin qui confie à Jean Mauriac, qui déteste Chirac, que Barre et Mestre ont été avec son mari presque « inhumains »). Au “Club de la Presse” du 21 octobre 1979 sur Europe 1, Robert Boulin avait d’ailleurs parlé de Jacques Chirac comme d’un « ami ».
 
Michèle Cotta conclut cette série de témoignages par cette phrase assez de bon sens : « Chacun s’est refilé le mistigri : Peyrefitte, le premier désigné par Boulin dans sa lettre posthume, s’est débarrassé de l’accusation au détriment du RPR et de Jacques Chirac ; Jacques Chirac a fait donner Lipkowski, qui, en brandissant à son tour les noms de Barre et de Mestre, a calmé tout le monde. ».
 
 
Des problèmes d’horloge
 
Le plus troublant reste encore l’heure réelle de l’annonce de la mort de Robert Boulin.
 
Officiellement, son corps est retrouvé dans la forêt de Rambouillet le matin du 30 octobre 1979 à huit heures quarante mais dans ses mémoires publiées quelques mois avant de mourir (”L’Expérience du pouvoir”, éd. Fayard 2007), Raymond Barre affirme l’avoir appris dès trois heures du matin alors que Valéry Giscard d’Estaing ne l’aurait appris qu’à onze heures trente du matin (dans son livre “Le Pouvoir et la vie”), soit bien après les journalistes.
 
Le registre d’état civil de la commune où l’on a retrouvé le corps a été modifié. Et la famille de Robert Boulin aurait été mise au courant de la mort dès la veille à vingt heures par un collaborateur de Robert Boulin (Guy Aubert).
 
Yann Gaillard, directeur de cabinet de Robert Boulin (sénateur UMP de l’Aube depuis 1994), écrit dans un livre (”Adieu Colbert”, 2000) qu’il a appris à deux heures du matin par Philippe Mestre que le corps de Robert Boulin venait d’être retrouvé (témoignage démenti par Philippe Mestre). Le Ministre de l’Intérieur Christian Bonnet affirme avoir été alerté entre deux heures et trois heures du matin.
 
Mais c’est sans doute le témoignage de Marie-Thérèse Guignier, ancienne collaboratrice de Robert Boulin et proche des milieux gaullistes, qui affirme avoir été réveillée entre une heure trente et deux heures du matin par un ami proche, Louis-Bruno Chalret, procureur général près la cour d’appel de Versailles, qui lui apprend qu’on a retrouvé le corps de Boulin et selon elle, « il se couvre, il appelle tout le monde sur le réseau téléphonique interministériel, c’est-à-dire l’Élysée, Matignon et probablement l’Intérieur et la Chancellerie. » (”Un homme à abattre”, Fayard).
 
 
Des dossiers “sensibles”
 
Selon la famille de Robert Boulin, ce dernier avait sorti des dossiers ultra-sensibles concernant certaines affaires dont il avait connaissance et était parti vers quinze heures le 29 octobre 1979 pour une rencontre secrète. C’est à ce moment-là que le ministre a disparu.
 
Laetitia Sanguinetti, la fille d’Alexandre Sanguinetti (décédé en 1980), un des fondateurs du SAC et dirigeant du RPR, rapporte que son père lui avait dit : « C’est un assassinat ! Robert ne s’est jamais suicidé. ». Selon elle, « d’après ce que papa m’a dit, les dossiers de Boulin concernaient une série de facturations diverses et variées de grosses sociétés, françaises ou étrangères, qui servaient au financement occulte des partis, et notamment au RPR. ».
 
Un témoignage qui concorde avec celui très récent de Jean Charbonnel qui affirme avoir discuté de l’affaire avec Alexandre Sanguinetti qui lui avait dit : « Je crois que c’est un assassinat aussi. » et Charbonnel d’ajouter : « Il m’avait cité deux noms de personnalités politiques et une organisation qui pouvaient être impliquées dans cette affaire parce que Robert Boulin était une gêne pour eux, une menace pour eux. (…) La version du suicide ne colle pas et les coupables possibles (…) ont agi à ce moment pour des raisons purement politiques et qui allaient plus loin que les simples affaires immobilières ».
 
 
La disparition si brutale d’une personnalité comme Robert Boulin a été un événement majeur dans la vie politique française.
 
Espérons que la vérité pourra enfin rendre à Robert Boulin sa mort, à défaut de lui rendre sa vie.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (30 octobre 2009)
 
 
Source : “Cahiers secrets de la Ve République, tome II : 1977-1986″ de Michèle Cotta (éd. Fayard 2008).
 
Pour aller plus loin :
 
Jean Charbonnel sur l’affaire Boulin (le 27 octobre 2009).
 
Les 75 anomalies de l’enquête judiciaire.
 
L’affaire Boulin (1).
 
L’affaire Boulin (2).
 
Livre de Benoît Collombat : “Un homme à abattre. Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin” (éd. Fayard, 11 avril 2007).
 
 
[Illustration : photo du trombinoscope de l’Assemblée Nationale]

Pluralité dissonante

Astérix, le personnage créé par Goscinny et Uderzo, a cinquante ans ce 29 octobre 2009. Il est apparu dans la revue “Pilote”. Un contexte qui fait penser un peu au Parti socialiste en France, à la différence près qu’il n’y a pas plus de… pilote.

Nous sommes en 51 après Charles De Gaulle ; toute la France est occupée par la VeRépublique… Toute ? Non ! Car un parti peuplé d’irréductibles carriéristes résiste encore et toujours à la logique majoritaire. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de militants socialistes des camps retranchés de Ségobarnum, Martinaubrum, Deskabankum et Hamonpetibonum…

Le Parti socialiste a un handicap fort depuis quelques temps, c’est son unité. En fait, si on regarde historiquement, à part la période François Mitterrand (1971-1981) qui n’était même pas issue des socialistes d’origine, le Parti socialiste n’a jamais été uni et n’a jamais vraiment su compter. Et parallèlement, il n’a jamais été vraiment au pouvoir, ou, s’il l’a été, du moins, de façon très sporadique.

Reprenons très succinctement.

Un parti sporadiquement au pouvoir

Jean Jaurès n’a pas eu le temps, car assassiné. Léon Blum a réussi en 1936 avec le Front populaire (il est revenu deux fois encore, en 1938 et 1946) mais de façon si furtive qu’il a gravé cette singularité dans les mémoires de la gauche. Grâce à lui, il y a quelques acquis sociaux (les congés payés entre autres) mais pas plus nombreux que ce que De Gaulle a fait à la Libération ; en revanche, à son passif, son incapacité à regarder autour de lui, trop égocentré sur ses dogmes : l’Allemagne, nazie depuis trois ans, et l’Espagne, en guerre civile et les républicains sans aide gouvernementale française.

On trouvera bien en Guy Mollet aussi un passage éclair à Matignon dans les multiples et complexes combinaisons de la IVeRépublique, mais dans une erreur de casting qui aurait dû hisser Pierre Mendès France, réelle âme du Front républicain.

Et puis le trou… de vingt-trois ans, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Deux fois élus au suffrage universel direct. Une première (Jacques Chirac est le second dans ce cas-là), et un record de longévité (quatorze ans désormais imbattables avec l’institution du quinquennat et la limitation à deux mandats successifs votée le 21 juillet 2008).

Mitterrand élu, le PS fut de nouveau désuni. Il n’a pas fallu attendre longtemps, dès la campagne des européennes de juin 1984 puis celle des législatives de mars 1986, pour voir apparaître la rivalité entre Fabius et Jospin, qui culmina au congrès de Rennes de 1990.

François Mitterrand a été le premier et pour l’instant le seul socialiste élu à l’Élysée (à l’exception de Vincent Auriol élu par les parlementaires et qui n’avait aucun pouvoir dans d’autres institutions). Ce qui a permis aux socialistes deux victoires législatives consécutives à ses victoires présidentielles (en juin 1981 et juin 1988).

Mais la victoire des socialistes en juin 1997 a fait croire que la malédiction antisocialiste était terminée. Lionel Jospin devenait le nouveau leader des socialistes, devenu Premier Ministre de cohabitation (donc avec des pouvoirs bien plus importants que hors cohabitation, une sorte de Président bis), et rassemblait son camp de façon incontestée (un leadership accepté même de Laurent Fabius).

C’était oublier que le PS avait gagné par défaut, grâce à une dissolution aux motivations bien étranges et à des triangulaires où le Front national n’avait cessé de faire le jeu des socialistes (collusion qui s’est retrouvée curieusement lors de la récente affaire Frédéric Mitterrand).

L’effondrement de Lionel Jospin en avril 2002, la réélection de Jacques Chirac et l’élection de Nicolas Sarkozy ont remis les socialistes dans l’opposition et si j’en crois leur capacité de rassemblement, en interne et en externe, j’ajouterai pour un long moment sans doute.

Une analogie… juste pour m’amuser

La situation du Parti politique en fin 2009 fait curieusement penser au village d’Astérix, vous savez, ces irréductibles Gaulois qui sont bagarreurs, susceptibles, ambitieux et… désunis. Ce 29 octobre 2009, le personnage fête d’ailleurs son cinquantième anniversaire. Presque autant que la Ve République dont le fonctionnement n’a jamais été bien compris des socialistes à l’exception de François Mitterrand… et de Ségolène Royal.

Lionel Jospin, en formant son unique mais long gouvernement en 1997 avait même théorisé son propre enterrement ; il l’avait appelée “gauche plurielle”. Ce qui signifiait en gros : tout le monde peut avoir son opinion, ou être candidat à gauche ; de toute façon, tout ce beau monde votera pour moi au second tour (en oubliant quelque chose dans sa théorie).

Maintenant, les fils et petits-fils de Mitterrand se jettent dans la bataille de l’investiture pour 2012. Deux années qui vont encore amuser sans aucun doute leurs détracteurs et adversaires politiques.

Gaulois en bagarres intestines continuelles dans leur village (et en oubliant que les Romains sont là), ou Goths qui se livrent à des guerres fratricides astériciennes : chacun levant une armée pour avoir le poste de candidat à la place d’un autre (on notera d’ailleurs que l’enjeu n’est pas d’être élu, tant la réélection de Nicolas Sarkozy semblerait ne faire aucun doute parmi les hiérarques du PS, mais d’être le candidat pour se positionner en 2017, un peu comme la candidature désespérée de Lionel Jospin en 1995 qui l’a hissé à Matignon dès 1997).

Et là, la situation est plutôt confuse.

La chef des socialix, Martinaubrine, de sang de l’or, semble pour l’instant avoir l’avantage de la légitimité, mais sa plus grande rivale, Ségoline, de sang royal, a réussi à bâtir une armée de désirs qui restent encore assez populaire dans le village. Le vieux Bertrandelanohix, un moment au top 50 des espoirs, a vite abandonné ses velléités alors que le jeune Hamonix vient d’apprendre que montrer trop vite ses crocs pouvait lui porter du tort.

Si le druide Jospinix n’ose plus rien dire, le barde Jacklangix préfère à tout hasard chanter des louanges aux adverses romains afin peut-être de faire partie de nouveaux promus après l’intégration d’Éricbessonix, de Kouchnérix et de Bockélix dans l’armée du général Sarkozus et en attendant celle de Juliendréhix, Manuvalsix (qui joue sur plusieurs tableaux) et Clodallaigrix.

L’ancien chef, Grosollandix, dont la faible notoriété fait frémir ses plus fidèles soutiens, croit encore survenir en sauveur providentiel malgré ses onze années de conduite dans le brouillard idéologique le plus complet.

Quant au doyen souvent sollicité, Agerocardix a décidément préféré faire œuvre de charité publique en offrant à Sarkozus sa créativité fiscalo-écologiste.

Déterminé à garder le temple, Fabiusix (d’origine romaine) paraît avoir renoncé à l’ultime tout en maintenant sa capacité de nuire, un peu comme son pendant romain Giscardus il y a quelques années. L’aile gauche de l’armée est elle-même gangrenée par la division entre un Enrilemanuellix fidèle au village et un Mélenchix attablé au village voisin, chez les communix, après avoir vu d’un bon œil l’ascension du barbare Bayrouhic pour empêcher Ségoline d’atteindre le podium.

Plus égoïste que politique, l’économiste du village Strauscanix a malheureusement abandonné ses petits amis et est parti étudier les finances planétaires. Même s’il n’a pas renoncé, ses adeptes se livrent désormais à un savant jeu personnel dont le plus remarquable est celui de Moscovix qui voulait déjà prendre la place de Martinaubrine.

Évoluant également dans leur propre sillon personnel, les anciens sbires d’éléphants Montebourix et Vincenpeyonix ont compris qu’il fallait imiter leurs aînés dans le processus égotique.

Et si l’on en croit les réservations de noms de domaine, même Ubervédrix, dont le nom était pourtant souvent cité pour diriger une structure pan-romaine, serait prêt à s’engager dans une bataille très incertaine.

Les socialix ne sont pas au bout de leurs peines car même en considérant qu’ils puissent faire un jour le ménage dans leur demeure, comme l’ont fait leurs voisins eux aussi bagarreurs, il reste que, malgré quelques gesticulations, ils sont bien circonscrits par la présence des troupes, d’une part, de l’armée alterromaniste du général Besancenaf et des garnisons des écologix du général Connbendax, et, d’autre part, des lieutenants entredeuxchaisistes du général barbare Bayrouhic.

L’histoire ne dit pas, à cette heure, si l’éclatement ou la disparition du petit village aurait été ou pas un bien pour la suite des événements.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2009)

Pour aller plus loin :

Primaires en Italie pour le leadership de l’opposition (25 octobre 2009).

Sur les socialistes français.

Une image à laquelle tout le monde a pensé lors du congrès de Reims de 2008.

[Illustrations : issues des albums de Goscinny et Uderzo (et une parodie par le blog ecrytures.fr).]

De la présidence de l’EPAD : FAQ

Petite foire aux questions sur un organisme peu connu du grand public mais devenu en quelques semaines très célèbre : l’établissement public pour l’aménagement de la région de La Défense (EPAD).

Cela fait au moins trois semaines que la polémique a été vive à propos de l’élection du futur président de l’EPAD. Hélas, comme c’est le cas dans chaque polémique, il y a des vérités mais aussi beaucoup d’inexactitudes, diffusées parfois avec une ferme volonté de désinformer mais souvent lancées avec sincérité par manque d’information.

Pourtant, les moyens ne manquent pas pour avoir les informations précises, exactes et incontestables : il suffit de se renseigner à la source, c’est-à-dire auprès des organismes officiels qui mettent à disposition de la documentation “brut” qu’il faut bien sûr lire.

Ci-dessous, voici quelques réponses à des questions que l’on peut se poser à propos de l’EPAD et de l’élection de son prochain président le 4 décembre 2009.

1. Qui est actuellement le président de l’EPAD ?

Contrairement à ce qu’on lit ici ou là, l’actuel président de l’EPAD n’est plus Patrick Devedjian, ministre et président du Conseil général des Hauts-de-Seine, mais Jean-Marc Michel, représentant du Ministre de l’Équipement, qui assure l’intérim en tant que premier vice-président.En effet, depuis le 26 août 2009, Patrick Devedjian est atteint par la limite d’âge de 65 ans pour occuper cette fonction. Dans la presse, on a pu lire d’ailleurs que le Premier Ministre François Fillon aurait voulu signer en juillet dernier un décret permettant de supprimer cette limite mais que le Président Nicolas Sarkozy aurait arrêté le processus.Je n’ai aucune certitude à propos de cette information (tout ce qui est intentionnel ne relève d’aucun fait, donc impossible à vérifier), mais c’est étrange de permettre désormais aux salariés de travailler jusqu’à 70 ans (au pire moment de la crise économique et du chômage) et de garder cette limite de 65 ans pour présider de tels organismes. Étonnement d’autant plus grand que l’EPAD et l’établissement pour l’aménagement de la région Seine-Arche (EPASA) vont fusionner en 2010 et l’établissement qui en résultera se dotera d’une nouvelle gouvernance.

 

 

2. Actuellement, quels sont les administrateurs de l’EPAD ?

Le conseil d’administration de l’EPAD est composé de dix-huit membres, neuf représentants de l’État et neuf représentants des collectivités locales qui y sont impliquées.

Concrètement, à ce jour, Jean-Marc Michel (*), Éliane Dutarte (*), Jean-Paul Ourliac et Jean-Claude Ruysschaert représentent le Ministère de l’Équipement (respectivement au titre de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire, du transport et du logement), Bruno Chauffert-Yvart représente le Ministère de la Culture et de la Communication, Noël de Saint-Pulgent, Laurent Machureau et Jean-Louis Rouquette (*) représentent le Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie (respectivement au titre de l’industrie, du budget, et de l’économie et du trésor) et le Ministère de l’Intérieur n’a pas encore désigné son unique représentant.

(Suivis d’un astérisque les administrateurs représentant de l’État également dans l’autre établissement de La Défense, EPASA).

Concernant les collectivités locales, Claude Leroi représente la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, Patrick Devedjian (*) et Jean Sarkozy représentent le Conseil général des Hauts-de-Seine (Jean Sarkozy vient d’être élu à ce poste le 23 octobre 2009 avec 30 voix contre 15 voix pour la conseillère générale communiste Nadine Garcia), Marie-Laure Meyer représente le Conseil régional d’Île-de-France, Serge Mery représente le syndicat des transports d’Île-de-France (STIF), et enfin, Jacques Kossowski, Patrick Jarry (*), Joëlle Ceccaldi-Raynaud et Pierre Mansat représentent les communes impliquées, respectivement Courbevoie, Nanterre, Puteaux et Paris.

(Suivis d’un astérisque les administrateurs représentant des collectivités locales également dans l’autre établissement de La Défense, EPASA).

3. Comment se déroule l’élection du président de l’EPAD ?

Le déroulement de l’élection du président de l’EPAD se fait de façon très classique comme dans tout conseil d’administration. Le décret n°58-815 du 9 septembre 1958 est à cet égard assez clair.

Son article 4 stipule : « Le président du conseil d’administration est élu par le conseil d’administration. Le président est élu pour la durée de son mandat d’administrateur. Il est rééligible. ».

L’article 5 précise : « La durée des fonctions des administrateurs est de trois ans » (ou moins quand les mandats électifs des représentants des élus prennent fin). « Le mandat d’administrateur est renouvelable ». Il est aussi rappelé que ce mandat ne peut donner lieu à rémunération.Enfin, l’article 7 apporte un éclaircissement sur le déroulement des réunions du conseil d’administration : « Les décisions sont prises à la majorité absolue des membres présents, la décision n’étant valable que si les deux tiers des membres au moins participent à la séance ou sont représentés ».

 

Ce qui signifie concrètement que les neuf représentants de l’État ne peuvent pas tous ne pas prendre part au vote (qu’ils soient présents ou représentés). En effet, deux tiers signifient douze membres sur les dix-huit, soit au minimum trois membres représentant la tutelle publique.

4. Les représentants pourraient-ils vraiment ne pas participer à l’élection du président de l’EPAD ?

Cette solution de ne pas faire participer les représentants de l’État, envisagée à l’improviste par le porte-parole du gouvernement Luc Chatel face à une proposition du député socialiste Gaëtan Gorse (légèrement différente), n’est donc pas vraiment astucieuse en raison de ce quorum.

Par ailleurs, on se demanderait bien à quoi servirait la présence d’administrateurs représentant l’État, et donc, principalement l’ensemble des contribuables français (et plus généralement les citoyens français), si c’était pour ne rien décider par eux-mêmes (alors qu’ils resteraient cependant responsables : « Les membres du conseil d’administration sont responsables de leurs actes, dans les mêmes conditions que les administrateurs de sociétés anonymes, pour toutes les questions qui relèvent de leurs pouvoirs. » dit l’article 5).

Certes, il existerait toujours une solution de repli en cas de non-atteinte du quorum : « Au cas où le quorum des deux tiers n’est pas atteint, les décisions sur les questions portées à l’ordre du jour de la séance peuvent être prises, après convocation régulière à la séance suivante, à la majorité absolue des membres présents ». Or, la convocation régulière doit suivre aussi cette obligation de délai : « L’ordre du jour des délibérations doit être porté à la connaissance des membres du conseil au moins dix jours à l’avance. ».

Cela signifie que sans quorum atteint, la décision est reportée au plus tôt dix jours après la première réunion. Pour une réunion visant à désigner le président de l’EPAD le 4 décembre prochain qui sera forcément très médiatisée, il serait pour le coup très malhabile et très maladroit de reporter de plusieurs jours cette désignation parce que les représentants de l’État n’auraient pas fait leur boulot. Cette hypothèse de non-implication des représentants de l’État dans le choix de leur président est donc heureusement très peu crédible.

5. Quels sont les pouvoirs du président de l’EPAD ?

Selon l’un de ses anciens présidents, l’ancien maire de Puteaux Charles Ceccaldi-Raynaud interrogé le 13 octobre 2009 par “Le Parisien“, « C’est un poste auquel n’est attaché aucun pouvoir. À La Défense, tous les pouvoirs sont entre les mains du directeur général. ». Le directeur général (actuellement Philippe Chaix) est nommé par l’État et présente aujourd’hui la particularité d’être un sous-préfet alors que d’habitude, c’est un inspecteur général des Finances ou un haut fonctionnaire de l’Équipement.

Le vétéran de la fonction poursuivit sur le rôle du président de l’EPAD ainsi : « Il n’aura pas plus de pouvoir que sa parole. Il ne représente aucun danger. ». Il évoquait bien sûr (avec le “il”) Jean Sarkozy et il va même plus loin en déclarant crûment : « Il y a déjà une mainmise de l’État. Que le fils du Président devienne président de l’EPAD ne confère aucun pouvoir de plus. C’est une illusion. ».

En clair, le gouvernement fait déjà ce qu’il veut pour influer sur les décisions de l’EPAD et n’a pas besoin d’y mettre une personne “plus sûre”, ce qui est évident, puisque nous venons de voir que l’État détenait la majorité des sièges du conseil d’administration (neuf sur dix-huit).

6. La fonction de président de l’EPAD est-elle politique ?

En cet automne 2009, la réponse est clairement oui pour la simple raison que Jean Sarkozy avait voulu occuper la fonction et que cela a engendré une polémique politique de grande ampleur.

Mais en général, c’était plutôt un haut fonctionnaire (parmi les administrateurs de l’État) qui occupait la fonction.

La fonction fut politisée avec les trois mandatures exercées par Charles Ceccaldi-Raynaud de 1987 à 1989 et de 1993 à 1998. Nicolas Sarkozy, devenu en mars 2004 président du Conseil général des Hauts-de-Seine, a également pris la présidence de l’EPAD de 2005 à 2007.

Enfin, Patrick Devedjian, successeur de Nicolas Sarkozy à la présidence du Conseil général des Hauts-de-Seine, a été président de l’EPAD du 27 septembre 2007 au 26 août 2009.

7. Quels sont les candidats actuels et potentiels à la présidence de l’EPAD ?

À ma connaissance, une seule personne a fait officiellement acte de candidature pour être président de l’EPAD : le maire communiste de Nanterre, Pascal Jarry, également conseiller général des Hauts-de-Seine et surtout président du conseil d’administration de l’EPASA (Seine-Arche), l’autre établissement qui fusionnera avec l’EPAD.

Cette hypothèse aurait le mérite de mettre une cohérence dans la fusion des deux établissements, mais ne paraît pas probable pour des raisons politiques évidentes.

Parmi les rumeurs (donc, ce n’est pas de l’information), le journal “Le Parisien” du 23 octobre 2009 évoquait la possibilité d’une candidature de Joëlle Ceccaldi-Raynaud, députée-maire de Puteaux (fille de son père Charles cité plus haut), qui serait, selon le quotidien, la seule candidature politique possible issue de l’UMP. En effet, le député-maire de Courbevoie Jacques Kossowski et le président de la CCI de Paris Claure Leroi (ancien conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine) sont eux aussi atteints par la limite d’âge, ayant tous les deux 70 ans.

Cette hypothèse serait “cocasse” pour beaucoup d’observateurs puisque Joëlle Ceccaldi-Raynaud (qui n’a jamais affirmé son intention de se porter candidate) serait autant la “fille de son père” que Jean Sarkozy était le “fils de son père”, les deux pères ayant assumé pendant quelques années cette fonction de président de l’EPAD.

La solution donc la plus probable est que cette fonction revienne à un haut fonctionnaire, ce qui avantagerait tous les camps, dépassionnerait l’enjeu et dépolitiserait une fonction très provisoire puisque l’organisme sera dans quelques mois intégré dans un grand établissement rassemblant l’EPAD et l’EPASA.

Je reviendrai un peu plus tard sur la polémique à propos de Jean Sarkozy et les arguments qui ont été développés.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 octobre 2009)

Pour aller plus loin :

Documentation sur l’EPAD.

Décret n°58-815 du 9 septembre 1958.

À propos de la polémique sur Jean Sarkozy et l’EPAD. (bientôt en ligne)

Jean Sarkozy élu membre du conseil d’administration de l’EPAD.

Rapport sénatorial de Jean Arthuis sur les comptes de l’EPAD (3 octobre 2007).

Histoire encore à suivre (hélas)

Présomption d’innocence, secret de l’instruction, protection des personnes, respect des victimes, déroulement de l’autopsie, conservation des pièces à conviction, reconstitution du meurtre… L’affaire Grégory a violé tous les principes d’un bon fonctionnement de la justice.

 

Aujourd’hui, il aurait eu presque trente ans, le petit Grégory. Joueur, rieur, bon vivant. Fils encore unique d’une famille qui aurait dû être sans histoire. Une famille rattrapée par la jalousie, la méchanceté, l’aigreur d’un certain entourage… puis par les excès de la presse, les maladresses de la justice, la passion de l’opinion publique.
 
C’était il y a vingt-cinq ans. Ceux qui étaient en âge de comprendre à l’époque ne peuvent pas l’avoir oublié. Le 16 octobre 1984 à vingt et une heure quinze, on retrouvait le corps d’un gamin de quatre ans et demi ligoté dans une rivière, la Vologne. C’est le début de l’affaire Grégory, une terrible, horrible histoire judiciaire.
 
 
Le contexte
 
Tout s’est passé près de Bruyères, dans les Vosges, dans un petit triangle entre Épinal, Saint-Dié et Gérardmer. Depuis 1981, un agent de maîtrise, Jean-Marie Villemin, suscitait des jalousies. Il avait vingt-trois ans, marié à une femme de vingt et un ans, et il avait mieux réussi que d’autres, qui étaient restés ouvriers. Oncles, beaux-frères, belle-famille… bref, beaucoup de monde n’acceptait pas qu’il pouvait avoir un train de vie confortable (mais pas ostentatoire ni arrogant) qui lui avait permis d’acheter une maison, d’avoir un prêt etc.
 
Depuis 1981 donc, un couple de corbeaux, un homme et une femme qui n’ont toujours pas été identifiés en 2009, ne cessaient de harceler et de menacer Jean-Marie ainsi que son père.
 
La catastrophe arriva le 16 octobre 1984. Une vengeance motivée sans aucun doute par cette jalousie.
 
L’affaire fut alors très mal traitée par toutes les parties impliquées : la justice qui fit n’importe quoi par l’intermédiaire d’un jeune juge peu expérimenté d’Épinal, Jean-Michel Lambert (32 ans et quatre ans d’expérience) ; la police de Nancy chargée de l’enquête sous la direction du commissaire Jacques Corazzi après le dessaisissement de la gendarmerie qui avait fait pourtant du bon boulot sous la direction du capitaine Étienne Sesmat, une police qui s’acharna contre des innocents ; des avocats qui faisaient courir des informations sans fondement ; enfin, la presse qui était devenue comme des “rats” devant un bout de lard, n’hésitant pas pour certains journalistes (pas tous) à colporter les rumeurs, à défaire des réputations pour faire du sensationnel d’autant plus attendu que l’affaire a passionné les gens.
 
Sur la base du témoignage de sa belle sœur, un cousin de Jean-Marie Villemin, Bernard Laroche fut suspecté. La belle sœur se rétracta une fois l’emprisonnement de Bernard le 5 novembre 1984. Mais c’était trop tard, la mécanique arriva.
 
 
Un deuxième meurtre qui aurait pu être évité
 
Le juge le libéra le 4 février 1985 en pensant que le procureur l’en aurait empêché (il restait sous contrôle judiciaire) et refusa toute protection malgré des menaces précises. Quelques jours après, le 29 mars, après avoir hésité déjà à plusieurs reprises, le père de l’enfant assassiné tua à bout portant celui qu’il croyait être l’assassin de son fils.
 
Il le regretta dès les minutes qui suivirent et se constitua prisonnier. Il n’avait pas accepté que les rumeurs se portassent dès le 12 mars sur sa propre épouse, Christine, inculpée le 5 juillet 1985 mais suspectée d’être le corbeau par de prétendus experts en graphologie dès le 25 mars, soit quatre jours avant le meurtre.
 
Parmi les documents intéressants à consulter, il y a l’arrêt de la requête en réhabilitation qui explique en détail l’état d’esprit de Jean-Marie Villemin au moment du meurtre de son cousin Bernard Laroche : « Il (…) disait avoir été poussé à passer à l’acte “par les journalistes qui s’acharnaient sur son épouse et par le fait qu’il ne faisait plus confiance à la Justice” ». Par ailleurs, « un examen médico-psychologique mentionnait que le requérant [i.e. Jean-Marie Villemin], malgré une intelligence et une personnalité normales, présentait une immaturité affective, une impulsivité et une vulnérabilité aux blessures narcissiques. Ces dispositions et son profond désarroi consécutifs à la perte de son enfant et à la mise en cause de son épouse expliquaient, pour les experts, sa conduite homicide ».
 
On lira aussi avec intérêt les deux articles relatifs à la presse (le couple Bezzina à Nancy qui touchait douze millions de lecteurs et d’auditeurs chaque jour) et à la justice (le juge Jean-Michel Lambert qui reste encore très réservé sur cette affaire).
 
Parmi les éléments majeurs qui auraient pu guider correctement l’enquête, il y a aussi le rapport sur les corbeaux qui sévissaient dès 1981 et le témoignage d’une experte de l’analyse graphologique qui aurait dû mener aux corbeaux.
 
 
Une mère injustement accusée d’avoir tué son enfant
 
Après avoir été emprisonnée pendant onze jours alors qu’elle était enceinte de deux jumeaux (l’un d’eux est mort en cours de grossesse), Christine Villemin a dû attendre le 3 février 1993 pour être totalement lavée de tout soupçon (non-lieu pour absence totale de charge, ce qui est sans précédent : « La cour dit et juge qu’en l’état il n’y a pas de charges contre Christine Villemin d’avoir assassiné son fils Grégory Villemin. »). Il n’y a donc pas eu de procès pour elle.
 
Christine Villemin a été innocentée surtout parce qu’un routier l’avait aperçue dans sa voiture derrière lui lorsque le corbeau avait appelé au téléphone. En 1984, on ne pouvait pas conduire et téléphoner à la fois : autre temps, autre époque.
 
 
Des carences pas inutiles
 
Tout a été mauvais dans cette affaire qui fut trop médiatisée.
 
Beaucoup de choses ont été améliorées par la suite, notamment la présomption d’innocence dans la législation (trois lois ont été votées : loi n°93-2 du 4 janvier 1993, loi n°2000-516 du 15 juin 2000 et loi n°2002-307 du 4 mars 2002) et la prise de conscience des journalistes de leurs propres responsabilités vis-à-vis des protagonistes des affaires criminelles.
 
L’affaire Grégory a eu aussi des conséquences sur les enquêtes criminelles puisque selon Laurence Lacour, alors journaliste à Europe 1 qui a rédigé le livre référence sur le sujet “Le Bûcher des innocents” (éd. Les Arènes) publié en 1993, les égarements de l’affaire auraient encouragé la création de l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale (IRCGN).
 
Une experte en graphologie expliquait par exemple qu’il y avait une machine en Allemagne qui aurait pu conclure à l’époque sur les comparaisons d’écritures grâce aux traits qui n’étaient pas visibles mais appuyés. Hélas, elle ne savait pas que cette observation n’était plus possible une fois passée la poudre servant à détecter les empreintes digitales. On est loin des “Experts” de Miami.
 
 
La vie a continué
 
En février 2004, les époux Villemin ont fait discrètement exhumer puis incinérer le corps de leur enfant pour emporter ses restes près d’eux en région parisienne où ils résident maintenant. Leur maison dans les Vosges a été revendue deux fois depuis.
 
Condamné à cinq ans de prison, Jean-Marie Villemin a demandé une réhabilitation (c’est-à-dire l’effacement de son crime sur son casier judiciaire). Il avait montré ses regrets, payé ce qu’il devait, n’a été à l’origine d’aucun autre incident, mais la cour d’appel de Paris a rejeté sa demande le 3 juillet 2007 considérant que la médiatisation à laquelle il avait lui-même participé en publiant un livre choquerait la famille de Bernard Laroche en cas de réhabilitation de son meurtrier.
 
 
On ne connaîtra jamais le(s) coupable(s) ?
 
Le 11 avril 2001, la cour d’appel de Dijon a clos définitivement l’instruction de l’affaire Grégory en raison d’analyses ADN impossibles à conclure. La prescription fut donc fixée au 11 avril 2011.
 
Sauf que le 3 décembre 2008, cette même cour d’appel a rouvert l’instruction pour profiter des nouvelles technologies de reconnaissance ADN. À deux ans près, ça aurait été trop tard.
 
Des analyses sont maintenant en cours pour tenter d’exploiter le peu de salive sous le timbre de l’enveloppe du corbeau ou des restes de peau retrouvés dans l’enveloppe. Le 7 mai 2009, les pièces à conviction (à Dijon) ont en effet été transférées au laboratoire Biomnis (”leader français de la biologie spécialisée”, ex-labo. Mérieux) à Lyon.
 
Rien n’est encore perdu donc pour connaître un jour les véritables coupables de l’assassinat du petit Grégory.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (16 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Documents essentiels de l’affaire Grégory Villemin.
 
 
(Crédit photo : www.gregoryvillemin.free.fr)

Sémantique de l’horreur

On parle depuis plus de quinze jours de l’affaire de la “joggeuse”, cette femme qui s’est fait enlever, violer et étrangler par un récidiviste. Une affaire qui a ému : tristesse, peur mais aussi colère. Focus sur le traitement médiatique de cet horrible fait divers.

Parfois, la lecture de la presse ou l’écoute des journaux peuvent engendrer la nausée. Vingt-cinq ans après la découverte du corps du petit Grégory dans la Vologne (le 16 octobre 1984), les médias ont toujours un peu de mal à tracer la frontière entre information et sensation. 
 
Il y a donc eu cette affaire terrible qui s’est déroulée récemment. Une jeune femme de quarante-deux ans qui courait tranquillement pour pratiquer son sport matinal dans la forêt de Fontainebleau se fait enlever par un homme de quarante-sept ans. C’était lundi 28 septembre 2009.
 
Dans le coffre de la voiture du kidnappeur (une Peugeot 106 grise), elle parvient à appeler la police avec son téléphone portable et donne même le numéro d’immatriculation.
 
Deux cents gendarmes s’activent alors à pieds, à cheval et en hélicoptère pour ratisser toute la zone. La 106 est retrouvée. Malgré cela, la femme n’est pas retrouvée et on la considère comme disparue.
 
Entre-temps, l’homme l’a attachée à un arbre puis est parti. La femme a réussi à se libérer mais il est revenu et l’a recapturée.
 
Un peu plus tard, le lundi soir, l’homme est arrêté sur les indications initiales de la femme. On retrouve hélas trop tard, le mercredi soir, sa victime dans la forêt à vingt kilomètres du lieu d’enlèvement. Morte étranglée. Et on apprendra un peu plus tard qu’elle a été violée.
 
Le suspect, il avait déjà violé une fille de treize ans en 2000 et pour cela, il a été jugé en 2002, condamné à onze ans de prison, emprisonné et libéré quelques années plus tard avec les remises de peines, en mars 2007. Il a même réemménagé dans le village dans le Loiret de sa (première) victime (qui a encore peur de lui à vingt-deux ans) après la levée de son contrôle judiciaire en novembre 2008. Il devait aussi se faire soigner pour son alcoolisme.
 
Dès que ce terrible casier judicaire fut connu, des bouledogues de la vie politique se sont mis à aboyer, à vociférer : castration chimique, peine à perpétuité ou autres mesures pas plus efficaces que ce qui existe dans le code pénal déjà très sévère. Même les juges d’application des peines ont reçu quelques crachats. Apparemment, ça fait du bien aux vociférateurs. Pas à la justice en général.
 
La victime, la femme de quarante-deux ans, les médias l’ont un peu oubliée. Un peu à cause d’une double polémique faisait intervenir un autre viol d’une jeune fille de treize ans puis se transformant en réquisitoire contre le neveu d’un ancien Président
 
Elle est enterrée cependant devant une foule nombreuse de personnes très émues à Milly-la-Forêt le mercredi 7 octobre 2009 (entre mille cinq cents et deux mille personnes). Même le Ministre de l’Intérieur (Brice Hortefeux) est venu mais sa présence ne semblait pas vraiment désirée et il a dû se restreindre à la discrétion. Certains proches de la famille parlaient même de récupération politique. Il a déclaré : « Je suis venu exprimer au nom du Président de la République, au nom du gouvernement tout entier, l’émotion qui est la nôtre et partager la douleur avec la famille. (…) Dans des moments comme celui-ci, la solidarité nationale doit s’exprimer. C’était aussi pour moi l’occasion à titre personnel de retrouver la mère et les deux frères de la victime, qui sont légitimement choqués et très éprouvés par un chagrin qui est le plus terrible qui puisse exister ».
 
Cette tragédie soulève bien des sujets sur la récidive, sur les remises de peine (il y a moins de récidives lorsque la libération intervient avant la fin de la peine), sur les “pulsions” incompréhensibles, sur la faible efficacité des recherches, sur la “castration chimique” (qui est déjà autorisée sur volontariat, mais est-ce le réel problème ?) etc.
 
Il y a, au-delà de l’émotion suscitée et légitime, une chose qui m’a choqué sur la manière quasi-générale de parler de cette affaire dans les médias.
 
Les titres des journaux depuis plus de deux semaines parlent de la malheureuse victime ainsi :
 
« Une joggeuse disparue dans l’Essonne »
« La joggeuse de Milly toujours recherchée »
« Joggeuse disparue : les enquêteurs très inquiets »
« La joggeuse kidnappée en forêt reste introuvable »
« La joggeuse enlevée à Fontainebleau reste introuvable »
« Enlèvement de la joggeuse : le suspect mis en examen »
« Joggeuse enlevée : le suspect déjà condamné pour viol et enlèvement »
« Joggeuse agressée, Hortefeux fait des déclarations jugées irresponsables »
« Le corps de la joggeuse retrouvé sur indications du suspect »
« Le corps de la joggeuse enlevée a été retrouvé »
« Le suspect avoue avoir étranglé la joggeuse »
« Le suspect arrêté avoue avoir tué la joggeuse »
« Joggeuse enlevée : son ADN retrouvé sur le suspect »
« Le meurtre de la joggeuse relance le débat de la récidive »
« Déjà condamné, il avoue avoir tué la joggeuse »
« Joggeuse tuée : le crime aurait pu être évité »
« Le calvaire de la joggeuse »
« Après le meurtre de la joggeuse, la droite relance la polémique »
« Joggeuse tuée : Frédéric Lefebvre (UMP) favorable à la castration chimique »
 
Mais il faut arrêter de parler sans cesse de la “joggeuse” !
 
Elle n’est pas “la” joggeuse du pays, la seule joggeuse du pays.
Elle n’est pas joggeuse professionnelle.
Elle n’a pas eu de diplôme de joggeuse.
Elle n’est pas née joggeuse.
Elle ne doit pas mourir joggeuse.
 
Elle a juste fait son jogging du matin, comme de nombreuses personnes.
Et comme tout le monde, elle a un nom, un prénom, un métier, une famille.
 
Elle s’appelait Marie-Christine.
Elle était assistante maternelle.
Elle était célibataire.
Beaucoup l’appréciaient dans sa commune.
 
Et elle a le droit de ne pas rester “joggeuse” ad vitam aeternam.
Merci pour sa mémoire.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
L’affaire Marie-Christine Hodeau dans la presse.
 
 

Obama, prix Nobel de la Paix 2009 : faut-il s’en réjouir ?

Obama, récompensé avant même d’agir.

Le comité Nobel vient de décerner ce vendredi 9 octobre 2009 le prix Nobel de la Paix au Président des États-Unis Barack Obama.
 
L’annonce a généré beaucoup de surprise dans le monde et aussi un sentiment diffus de sympathie.
 
Surprise car même si l’on le savait “nominé” pour ce prix, Barack Obama vient à peine d’être élu et surtout, d’être investi à la tête des États-Unis (seulement depuis le 20 janvier 2009).
 
Mais aussi sympathie aussi car son aura internationale est restée toujours assez forte (au contraire de son aura nationale).
 
J’avais expliqué il y a déjà quelques temps à quel point je considérais que l’élection d’Obama serait un élément positif majeur pour la politique international. Je considérais notamment son discours de Philadelphie comme un modèle exemplaire de comportement identitaire. Mais je n’envisageais pas l’homme comme une sorte de saint susceptible de faire des miracles par simple imposition des mains.
 
On trouvera toujours des raisons pour décerner des prix Nobel. Le comité insiste ainsi sur « ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples » et évoque la naissance d’un « nouveau climat dans les relations politiques internationales. La diplomatie multilatérale a repris une position centrale, avec l’accent mis sur le rôle que les Nations Unies et d’autres institutions internationales peuvent jouer. ».
 
Évidemment, aucun résultat concret n’est encore à l’actif de Barack Obama et c’est donc troublant que ce prix lui soit donné si tôt alors que dans les sciences, le comité attend généralement l’âge de la retraite pour récompenser les physiciens (dont Albert Fert), les médecins (dont les découvreurs du virus du sida), les chimistes etc. (ce qui est dommage car le montant du prix ne sert plus aux recherches futures).
 
Les plus angoissés auront même été soulagés que le Nobel de la Paix n’eût pas été attribué au Premier Ministre italien Silvio Berlusconi (dont la protection juridique vient de lui être ôtée) ni au Président français Nicolas Sarkozy (mais je pense que leurs chances étaient quand même très limitées).
 
Depuis le début de la décennie 2000, avec Obama, ce sont déjà trois hauts dirigeants politiques américain issus du Parti démocrate qui auront été récompensés, après Jimmy Carter (ancien Président de 1977 à 1981) en 2002 et Al Gore (ancien Vice-Président de 1993 à 2001) en 2007.
 
Onze mois après son élection, huit mois après son investiture, Barack Obama est empêtré dans de nombreux sujets. Le premier reste intérieur avec le système de santé qu’il souhaite mettre en place dans un pays brisé par la crise financière qui a maintenant 9% de demandeurs d’emploi, soit un nombre doublé par rapport à avant la crise.
 
Mais c’est sur sa politique internationale que Obama est attendu au tournant, et là aussi, il y a encore beaucoup à faire.
 
L’Afghanistan est un véritable bourbier qui dégouline vers le Pakistan avec de gros risque pour la stabilité de la région avec son voisin géant, l’Inde.
 
Le désengagement des troupes américaines en Irak est en cours mais pas sans difficulté.
 
Les troubles politiques en Iran (notamment la contestation dans les rues de la réélection d’Ahamadinejad) rendent la politique iranienne des États-Unis très hésitante entre un nécessaire dialogue et quelques retours en arrière (la diplomatie américaine a déjà commis de nombreuses erreurs avec l’Iran depuis 1979).
 
Enfin, le conflit israélo-palestinien est encore loin d’être fini, les Israéliens ayant pris une option dure avec le retour au pouvoir de Nétanyahou qui, en poursuivant les constructions dans les territoires occupés, s’oppose aux vœux de réconciliation que formule Obama.
 
Alors, l’obamania est évidemment bien derrière nous, mais si cette décision du comité Nobel n’était pas attendue, elle rappelle néanmoins que Barack Obama détient toujours la clef pour accompagner le règlement de certains conflits dans le monde et qu’avec un Nobel en plus, sans qu’il ne puisse faire de miracle (je le répète), cela confortera son assise de Président américain, tant intérieure qu’internationale.
 
Il a encore trois ans devant lui, avec un capital de sympathie et d’attente toujours aussi élevé. À lui de ne pas le dilapider.
 
Bravo Barack Obama, et bonne chance à la paix !
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (9 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Obama a reçu le prix Nobel.
 
L’attribution des prix Nobel.
 
La France récompensée.
 
Al Gore récompensé.
 
Pourquoi Obama ?
 
Le jour d’Obama.
 
Incompréhensions américaines.
 
Option dure de la politique israélienne.
 
Sarkozy “nominé” pour le Nobel de la Paix (27 février 2009).
 

La riposte de Frédéric Mitterrand

Englué dans une sordide polémique, Frédéric Mitterrand a réussi son examen de passage. Il se dévoile comme un très habile homme politique.

Le Ministre de la Culture et de la Communication Frédéric Mitterrand était l’invité du journal de 20 heures sur TF1 ce jeudi 8 octobre 2009. Pour lui, c’était un passage obligé pour répondre à une polémique qui gonflait comme une baudruche depuis quelques jours à propos de son livre “La Mauvaise Vie” publié en 2005.
 
 
Une polémique bien glauque
 
L’affaire a commencé avec les propos le 5 octobre 2009 de Marine Le Pen, vice-présidente du Front national, dans l’émission “Mots Croisés” sur France 2, propos qui furent relayés par Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste. Après une première brèche ouverte par François Bayrou contre Daniel Cohn-Bendit le 4 juin 2009 (toujours à propos d’un bouquin, écrire va devenir dangereux), ce qui n’a pas valu au président du MoDem un succès fou aux élections européennes, le niveau du débat politique semble voler désormais bien bas.
 
Je n’ai pas eu d’étonnement sur la manière assez remarquable dont Frédéric Mitterrand a passé cette épreuve politique déterminante. Bon communicateur malgré son absence d’expérience politique, je l’avais déjà remarqué le 21 juillet 2009 lors de son premier discours (préparé) à l’Assemblée Nationale à propos de la loi Hadopi 2 où il avait montré un ton très lyrique et emphatique (sur un sujet qu’il connaissait cependant peu).
 
Homme de lettres, assurément. Homme de théâtre, sans doute aussi. Fort du soutien du Premier Ministre François Fillon et du Président de la République Nicolas Sarkozy qui l’avait reçu à l’Élysée le matin même, Frédéric Mitterrand a su trouver les mots pour convaincre.
 
Convaincre de quoi ? Que sa présence au gouvernement de la République n’est pas une honte.
 
 
Une opposition de dessous de ceinture
 
La polémique qu’il a tenté d’éteindre jeudi soir est d’autant plus étrange qu’en toute logique, elle aurait dû avoir lieu dès la publication de son livre en 2005 (à l’époque, on avait même salué le courage de l’auteur, et Nicolas Sarkozy avait découvert en lui un homme d’une grande solidité) ou au moins, au moment de sa nomination au gouvernement le 23 juin 2009. Car il n’y a rien eu de nouveau à ce sujet. Pourquoi ne découvre-t-on son livre que trois mois après ?
 
Mais c’est ainsi : les opposants au gouvernement actuel, aveuglés par les artefacts de l’actualité et les soubresauts de l’opinion publique, préfèrent se laisser guider par la future chef de file de l’extrême droite plutôt que d’initier enfin un débat politique sain et novateur. Le Parti socialiste, avec son ambitieux Benoît Hamon, a une fois encore perdu une occasion de se taire.
 
 
Homme de scène et d’émotion
 
Sur la forme, Frédéric Mitterrand n’a pas déçu. Théâtral donc, posé, clair, avec une voix forte, un ton ferme, il a sorti tout ce qu’il avait à dire. Il a su jouer du regard avec son interlocutrice Laurence Ferrari pourtant tenace, loin de vouloir lâcher le morceau, un peu comme les yeux dans les yeux de son oncle François Mitterrand lors de son débat du second tour avec Jacques Chirac le 28 avril 1988.
 
Il a aussi exprimé son émotion, à deux reprises. La première parce qu’il avait du mal à articuler et donc, il s’est arrêté pour dire à quel point à ce plateau de télévision (pourquoi TF1 d’ailleurs ? pourquoi pas la télévision publique ? question d’audimat ?) il avait à défendre son honneur, celui de sa famille… et finalement aussi celui du gouvernement dont la plupart des membres l’ont soutenu publiquement.
 
La seconde fois à la fin par de la colère en réaction à une question préparée à l’avance (sera-t-il présent à l’Assemblée Nationale en cas de discussion d’un projet de loi contre le tourisme sexuel ?), question doublement ridicule, d’une part parce que cela signifiait que son interlocutrice ne l’avait pas écouté juste avant (d’où la colère), mais aussi ridicule dans la mesure où le dispositif législatif existe déjà pour combattre le tourisme sexuel (mais de cela, Frédéric Mitterrand n’en a pas parlé, sans doute trop focalisé sur sa propre personne).
 
 
Fermeté dans les valeurs morales
 
Sur le fond, Frédéric Mitterrand a dit tout ce qu’il fallait pour que le “pays” soit rassuré. Et il l’a dit de façon convaincante.
 
D’une part, il a affirmé nettement qu’il était contre le tourisme sexuel, qu’il le combattait avec la plus grande force comme tout citoyen sûr de ses valeurs. Que les “échanges” tarifés étaient regrettables mais qu’ils étaient en substance constitutifs d’une face noire qui existe, d’une réalité. Sale.
 
D’autre part, il a démenti avoir eu des relations pédophiles et il a protesté contre tous ceux qui citaient son livre en y incluant de façon inexacte l’expression « jeunes garçons » alors que selon lui, il s’agissait d’hommes d’une quarantaine d’années, ou un peu moins, mais avec peu de différence d’âge par rapport à lui à l’époque (lire à cette occasion l’article sur Rue89 et les réactions). On ne pourra que se rallier à la version de l’auteur même du livre, puisqu’il n’y a aucune raison d’interpréter les écrits d’un auteur autrement que par les explications de celui-ci.
 
Cerise sur le gâteau, Frédéric Mitterrand a reconnu avoir réagi sur le coup de l’émotion lors de l’arrestation de Roman Polanski le 26 septembre 2009 à Zurich et que sur le fond, son but était de dire que la France n’abandonnait pas ses artistes. Un aveu de réaction trop rapide et trop émotionnelle qu’avait également exprimé la veille sur Public Sénat un candidat à la candidature socialiste à l’élection présidentielle de 2012, Pierre Moscovici (qui avait aussi condamné à cette occasion les attaques nauséeuses de Benoît Hamon contre Frédéric Mitterrand).
 
 
Le “je” narratif est-il autobiographique ?
 
Concernant la réalité de la chose racontée, Frédéric Mitterrand a été moins convaincant quand il insistait pour dire que son livre n’était pas une autobiographie mais le récit d’un homme qui a vécu des mauvais moments et que beaucoup d’hommes ont pu aussi vivre, mais la perspicacité de Laurence Ferrari a permis quand même de lui faire reconnaître qu’il avait lui-même vécu ce qu’il avait décrit.
 
 
Fin du soubresaut ?
 
Alors, l’affaire Frédéric Mitterrand survenue après l’affaire Roman Polanski est-elle désormais close ?
 
Je l’espère.
 
Et j’espère que le débat public reprendra sur des bases saines, sur des critiques concernant l’action du gouvernement, mais pas sur des considérations très en dessous de la ceinture.
 
Et pendant ce temps, il y en a une qui doit bien s’amuser d’avoir provoqué tout ce raffut… Pauvre démocratie française ! On a encore bien des progrès à faire.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (9 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Frédéric Mitterrand sur TF1 le 8 octobre 2009.
 
Les propos exacts écrits par Frédéric Mitterrand sur Rue89 (7 octobre 2009).
 
Lire aussi sur Frédéric Mitterrand sur Agoravox (8 octobre 2009).
 
Un précurseur du débat glauque.
 
 
 

Prime à l’assiduité : faut-il être choqué ?

Des classes vont avoir de l’argent si les élèves sont assidus aux cours. Faut-il en avoir peur ?

Tollé quasi-général à l’annonce de la mesure visant à doter plusieurs classes de plusieurs milliers d’euros en échange d’un taux d’absentéisme réduit.
 
 
De quoi s’agit-il ?
 
Il s’agit de l’un des 165 projets retenus en juillet 2009 par le conseil de gestion du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse qui est doté, pour sa première session d’appel à projets, de 65 millions d’euros. C’est ce fonds, issu du Comité interministériel pour la jeunesse du 30 janvier 2009 (circulaire du 22 avril 2009), qui finance donc cette expérimentation (et pas le Ministère de l’Éducation nationale ni les lycées impliqués).
 
 
Le principe
 
Le site du Haut commissaire à la Jeunesse explique que « l’expérimentation prévoit la mise à disposition des classes, sous condition, des fonds permettant aux élèves de construire un projet collectif ambitieux (action sociale, aménagement de classe, achat de matériel informatique, sportif ou culturel, voyage scolaire etc.) ».
 
Le but clairement énoncé est « une plus grande implication des élèves dans l’ensemble des activités scolaires ».
 
Concrètement, deux mille euros sont alloués à la classe au départ et cette somme pourra monter jusqu’à dix mille euros si les conditions négociées en classe sont respectées.
 
À la rentrée 2009 (à partir du 5 octobre 2009), six classes de trois lycées professionnels sont concernées, soit environ cent cinquante élèves : lycée Alfred-Costes à Bobigny, lycée Gabriel Péri à Champigny-sur-Marne et lycée Lino-Ventura à Ozoir-la-Ferrière. Ce premier programme vise à tester cinq protocoles.
 
À la rentrée 2010, si au moins l’un des protocoles est concluant, celui retenu sera évalué sur soixante-dix classes tirées au sort impliquant deux mille élèves.
 
Les évaluations sont sous la responsabilité de l’École d’Économie de Paris (ou “Paris School of Economics”, réseau créé en 2006 par notamment Normale Sup, les Ponts et Chaussées, la Sorbonne et le CNRS et qui regroupe vingt et un chercheurs dont Thomas Piketty et un conseil scientifique regroupant seize chercheurs dont les trois Prix Nobel Joseph Stiglitz, Amartya Sen et James Mirrlees).
 
 
Premières impressions
 
Face à une telle annonce, la première réaction est évidemment l’étonnement et la critique. Le tollé qui a découlé de l’information l’a montré, tant du côté des parents d’élèves que du côté des enseignants. Celui provoqué par l’opposition est, en revanche, plus mécanique.
 
Rétribuer pour venir en cours ? Alors que j’ai eu l’occasion de voir de nombreux écoliers africains parcourir parfois dix kilomètres tous les jours pour avoir la possibilité d’étudier ? Un droit qui devient un devoir n’est-il plus aussi attractif ?
 
Les valeurs de la République, les valeurs du citoyens, ce ne sont pas l’argent roi. J’ai été élevé ainsi et c’est vrai que j’avais des camarades, au lycée ou collège dont les parents avaient adopté un sorte de bilan pécuniaire à chaque bulletin mensuel. Chaque point au-dessus de quinze sur vingt donnait un franc, et chaque point en dessous de douze sur vingt retranchait un franc. Comme moi, ces camarades étaient de bons élèves, si bien qu’ils empochaient quelques coquettes sommes d’autant plus incohérentes qu’en fonction des matières, il y avait plus ou moins de notes et certains enseignants notaient plus ou moins largement. Mais je n’en éprouvais aucune jalousie non plus.
 
Dans mes études supérieures, l’assiduité était obligatoire, et pour l’encourager, au lieu de la carotte, il y avait le bâton : l’administration retirait en points pour accéder à l’année supérieure n moins six au carré, n étant le nombre d’absences non justifiées. Une absence excusée, c’est une absence qui était recevable par l’administration. Ainsi, un certificat médical n’était pris en considération que si l’on considérait l’étudiant réellement malade (il y avait des médecins à proximité qui faisaient de nombreux certificats de complaisance). Un retard de train ? L’absence était prise en compte uniquement si l’administration avait copie de la lettre de protestation en recommandé contre le retard auprès directeur de la SNCF avec copie au directeur régional concerné. Une absence était comptabilisée à chaque appel. Donc, un étudiant absent une journée pouvait se prendre quatre absences non justifiées. Les retards du matin en amphi étaient aussi considérés comme des absences (à huit heures). Les portes de l’amphi étaient fermées et l’horloge avançait de deux ou trois minutes, mais c’était elle qui faisait foi. De plus, les étudiants savaient qu’ils coûtaient à la collectivité soixante mille francs par an, ce qui n’avait rien à voir avec le montant des droits d’inscription. Avec cette considération économique, sécher les cours relevait d’un manque de maturité évident (cette règle a cependant obligé certains à redoubler pour cette unique raison).
 
Cette rigueur, c’était aussi un moyen de rappeler que d’un point de vue professionnel, il ne faut pas être absent ou arriver en retard. Cette assiduité devait être un des éléments comportementaux de la formation.
 
Avec ces antécédents, il est sûr que ma première réaction était un peu critique pour deux raisons : d’une part, être présent en cours est normal, est la moindre des choses demandées, et d’autre part, faire miroiter de l’argent est moralement peu satisfaisant.
 
 
Oui, mais
 
Le problème, c’est que l’absentéisme dans les écoles est beaucoup trop élevé et beaucoup trop habituel (de l’ordre de 11%). Et plus les classes sont “difficiles”, plus cet absentéisme est difficile à gérer.
 
Ceux qui critiquent cette cagnotte ne doivent pas vraiment connaître la situation réelle dans certaines classes. L’absentéisme peut être sanctionné, bien sûr, mais par quoi ? l’exclusion temporaire de l’élève ? la belle affaire, c’est justement ce qu’il attend. Réussir à faire exécuter des sanctions (comme faire des heures de colle) est aussi difficile que de faire travailler déjà normalement. Le niveau de discipline dans certaines classes est très faible et les actions coercitives sont peu dissuasives.
 
Tous ceux qui critiquent la mesure semblent avoir des solutions toutes faites pour enrayer cet absentéisme. Mais pourquoi ne les applique-t-on donc pas ? L’école doit-elle faire envie ? devenir une source d’attraction ? Oui, et cela peut être le cas en fonction bien sûr de la motivation et de la compétence pédagogique des professeurs, mais en général, c’est le cas. La preuve, c’est qu’il y a toujours quelques élèves qui accrochent bien. Le problème, c’est que l’absence de travail ou même l’absence de présence physique proviennent surtout de certains élèves, et que la situation changera peu quelle que soit la manière d’enseigner, hélas.
 
Et puis, on pourrait imaginer de changer radicalement le mode d’enseignement. Renforcer la place de l’informatique et d’Internet, insérer plus de considération sur des arts peu exploités en classe comme le cinéma ou la bande dessinée, et d’autres seraient tentés de crier aussi à la démagogie.
 
 
Deux éléments de la réalité
 
L’intérêt de l’innovation appliquée dans ces six classes de l’Académie de Créteil, c’est qu’elle se base sur deux constats. Deux réalités. Il ne s’agit pas de refuser l’idéalisme, ni les valeurs, mais il s’agit de partir sur la réalité concrète du moment.
 
Quelle est cette réalité ?
 
D’une part, il est très difficile d’obliger un élève de venir en cours. Je ne veux pas généraliser. La plupart des élèves vont en cours. Mais d’autres refusent et pour ces derniers, malgré les sanctions, l’autorité (ou le manque d’autorité) n’a pas beaucoup prise sur eux. Le constat, c’est que l’absentéisme de certains les envoient directement dans une voie de garage au début leur vie active. C’est dommage pour eux. Un gâchis humain et social inacceptable.
 
D’autre part, l’argent roi, ce n’est pas l’école qui lui inculpera cette “valeur” (ou plutôt, cette non-valeur) mais c’est tout l’environnement qui l’entoure déjà. L’argent est déjà roi. Hélas. Mais c’est le cas. Il suffit de regarder autour de soi, d’allumer la télévision pour voir à quel point l’appât du gain peut faire faire n’importe quoi aux personnes. Notre société de consommation a érigé depuis plusieurs décennies l’argent comme une divine transcendance. J’en suis moralement malheureux, mais il faut en faire le constat. Refuser cette réalité est utopique. Et surtout contre-productif.
 
 
Argent roi ? Argent qui corrompt ?
 
Alors, les dispositions de cette cagnotte renforceraient-elle ce culte de l’argent roi ? Je ne le crois pas. Parce qu’il ne s’agit pas de donner de l’argent individuellement à chaque élève mais de budgéter en fait un projet collectif qui peut être fort utile à chacun des élèves, comme le permis de conduire ou un voyage de découverte dans d’autres lieux.
 
L’argent ne doit pas être une valeur, mais il ne doit pas non plus être honteux. Tous les projets passent par de l’argent, tout a un coût et donc, tout doit trouver financement. Même le savoir a un coût, celui de la recherche, et il peut même être amorti en partie par les brevets (c’est ce qu’en France, on a un peu de mal à comprendre).
 
 
Un projet commun
 
Bien présentée aux élèves, cette cagnotte ne renforcera pas le culte de l’argent roi. Au contraire, selon le recteur de Créteil Jean-Michel Blanquer, elle est même « aux antipodes de l’individualisme consumériste » ajoutant que cette expérimentation « est à la fois collective et responsabilisante : c’est la présence de tous qui contribue au succès de tous ».
 
L’aspect projet a une valeur pédagogique indéniable : travail de groupe, motivation collective avec des moyens de financement. Il suffit de voir le succès des conseils municipaux d’enfants ou d’adolescents, qui gèrent une enveloppe budgétaire pour concrétiser quelques projets comme des pistes de planches à roulettes etc. pour être convaincu de la valeur pédagogique du “projet” que sous-tend cette mesure.
 
J’ai été par ailleurs assez dépité d’entendre François Bayrou s’étonner que l’argent fît son entrée à l’école avec une telle mesure. L’argent a toujours été présent à l’école, et sans même parler de racket, les élèves ont toujours été confrontés à l’argent des autres : vêtements de marque, cartables, loisirs, vacances, etc. Le moindre voyage de classe nécessite aussi son financement. Ce n’est donc pas nouveau d’introduire une “cagnotte” dans une classe. Surtout que celle-ci sera géré par un professeur référent.
 
 
Inconvénients
 
Évidemment, il y a des inconvénients pratiques. Par exemple, la manière sans doute très arbitraire de définir le seuil du taux d’absentéisme (5% au lieu de 11% dans certaines classes), et des risques de pressions sur les enseignants qui constateraient les absences qui auraient alors un effet très négatif sur le montant final, ou même des pressions sur les élèves absents (certaines absences peuvent être nécessaires).
 
Si les élèves ne vont en cours que dans la perspective de faire un voyage d’études, ce n’est pas vraiment glorieux, mais a priori, dans les critères, il y n’a pas seulement des critères d’absentéisme mais aussi des critères de travail, de moyenne générale (il faut par exemple que plus de 75% des élèves de la classe obtiennent au moins une moyenne de onze sur vingt).
 
Le financement de la mesure (cette année très peu coûteuse car concernant très peu d’élèves), si elle se généralisait, serait à imaginer dans une période où les déficits publics sont monstrueux. Même si sur du long terme, si la mesure avait un effet positif, on pourrait penser que les jeunes seraient plus nombreux à obtenir leurs diplômes et donc seraient plus susceptibles d’avoir un emploi sur lequel l’État a l’habitude de se rémunérer grassement (hélas, l’implication diplômes donc emploi ne fonctionne plus depuis plusieurs décennies).
 
La généralisation de la mesure aux classes qui le nécessitent pourrait aussi susciter de la jalousie des classes qui n’ont pas ce problème et y faire naître un absentéisme nouveau (sur le mode “pourquoi pas nous ? “).
 
 
Critique contre l’ultralibéralisme
 
L’une des critiques formulées est aussi que cette supposée introduction de l’argent dans les lycées préfigurerait l’ultralibéralisme dont ferait preuve le gouvernement actuel.
 
Cette affirmation est assez surprenante pour trois raisons.
 
La première, c’est que ce n’est pas à proprement le gouvernement qui a eu l’idée de ce projet puisqu’il est le résultat d’un appel à projets au protocole formellement pointilleux (voir début de cet article ou ici).
 
La deuxième raison, c’est que ce type de mesure est le contraire même d’une mesure libérale. Au contraire, réinjecter de l’argent public renforce la mainmise de l’État (ce qui, en tant que régulateur, est une bonne chose) alors que le libéralisme prône l’abandon par l’État de la plupart de ses prérogatives non régaliennes.
 
Enfin, la troisième raison, c’est qu’aucun dogmatisme ni aucune idéologie n’a été à l’origine de cette idée. Ce n’est qu’une idée, mise en expérimentation. On regarde de façon dépassionnée si ça marche ou si ça ne marche pas et on conclut. C’est un essai. Humble.
 
 
Barrière de sécurité
 
La manière d’appliquer cette formule, à savoir de manière expérimentale, est la bonne, et dénote effectivement une certaine humilité. L’État n’a pas la science infuse, ne sait plus comment motiver les élèves à venir en classe et on essaie sur quelques élèves.
 
Comme le dit le Ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, « on doit tout essayer » pour sortir certains jeunes de l’ornière qui les enferme dans une spirale de l’échec alors que la plupart ont des réelles qualités pour apporter beaucoup à la société. Il ne faut pas grand chose psychologiquement pour passer du côté obscur au côté lumineux.
 
L’un des proviseurs impliqués dans le dispositif, Bruno Sochan, du lycée Alfred-Costes, espère beaucoup de cette cagnotte et affirme ceci : « Le bâton, je le donne depuis des années, et ça ne marche pas. » malgré les sanctions sévères qu’il fait appliquer (communication de l’absence aux parents, heures de colle etc.). Pragmatique, il est le premier à reconnaître l’aspect étonnant de la mesure : « C’est vrai que ça peut sembler un peu étrange, mais si ça marche ? ».
 
L’idée, qui ne va s’appliquer que dans des établissements “difficiles”, favorisera une certaine redistribution de l’argent public en faveur des moins aisés.
 
L’expérimentation est un moyen facile de tester des bonnes idées. Ou moins bonnes. Si les expériences commencées ce 5 octobre 2009 ne fonctionnaient pas, alors l’idée serait abandonnée, sans dogmatisme. Mais si elle était bonne, cela aurait valu le coup de la tenter.
 
 
Des expériences déjà réussies
 
Ce type d’expérience mérite d’autant plus d’être tenté qu’elle a déjà été un succès en Grande-Bretagne et aussi dans un lycée marseillais.
 
En Grande-Bretagne, l’expérience a commencé en 2004 et a été généralisée en 2008. Elle touche deux cent mille lycéens avec des critères de revenus des parents (moins de trente-trois mille livres par an) avec des primes de l’ordre de dix livres par semaine et avec parfois des bonus. Elle a permis à de nombreux élèves (60% selon le gouvernement britannique) de poursuivre leurs études grâce à cette aide.
 
Au lycée Mistral de Marseille, les élèves de la classe la plus assidue obtiennent chaque mois des places pour les matchs de football et tout le monde y trouve son compte, les élèves, leurs parents, les enseignants et la direction : « La présence en classe contre des places pour l’OM, ça marche ! Jamais on a eu une telle assiduité. (…) ça motive les élèves qui doivent jouer collectif pour se classer premiers » selon le proviseur.
 
 
Gagnant-gagnant
 
L’État n’a pas grand chose à y perdre. Les élèves ont beaucoup à gagner. Comme disait une certaine candidate à l’élection présidentielle, cette cagnotte est du gagnant-gagnant.
 
Après tout, les bons points, les livres offerts devant tout le monde dans la cour de récréation aux plus méritants étaient également, en quelques sortes, une carotte pour motiver les élèves. Il n’y a rien de bien nouveau sur le principe.
 
Alors, pourquoi refuser d’essayer ?
 
Au moment du bilan, on aura tout le temps ensuite de faire une évaluation de cette idée.
Et de généraliser cette mesure… ou d’y renoncer purement et simplement.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (7 octobre 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
La documentation institutionnelle disponible sur le sujet.
 
La cagnotte dans le Figaro.
 
La cagnotte dans le Parisien.
 
Réaction de François Bayrou.
 
L’École d’Économie de Paris.
 

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Robert Boulin assassiné ?
Le blog de Sylvain Rakotoarison - 30 octobre 2009
Le blog de Sylvain Rakotoarison
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