Zuma au zénith

Malgré la scission de l’ANC, le parti de Jacob Zuma a gagné son pari et confirme sa victoire politique sur Thabo Mbeki esquissée dès le 18 décembre 2007 : Zuma s’apprête à devenir le successeur historique de Nelson Mandela, Frederic De Klerc et Pieter Botha dans une Afrique du Sud en proie à des difficultés majeures.


 
_yartimbekizuma30C’est à ce type de scrutin que l’on s’aperçoit que la France est dotée de solides institutions électorales, que ce soit dans les procédures de vote ou dans ses instituts de sondages qui égrainent les estimations le jour du vote, comme l’a montré encore la dernière élection présidentielle.

Attente des résultats électoraux définitifs

 
Alors qu’en France, il suffit d’attendre quelques heures après la fin du vote la publication des résultats définitifs (généralement communiqués par le Ministère de l’Intérieur dans la nuit du dimanche au lundi), dans certaines autres grandes démocraties, il faut encore plusieurs jours de dépouillement.
 
Ce fut le cas des États-Unis qui donnèrent le nom du vainqueur dès la nuit du 4 au 5 novembre 2008, mais qui devaient attendre plusieurs jours avant de rendre définitifs les résultats dans certains États (sans même parler des élections américaines de novembre 2000).
 
 
Nouvelle victoire électorale en Afrique du Sud
 
Ce fut aussi le cas de la République d’Afrique du Sud dont les électeurs ont voté le 22 avril 2009 et ont dû attendre trois jours avant de connaître les résultats définitifs d’une journée électorale à la fois sans surprise mais avec une réelle concurrence depuis la fin de l’apartheid et les premières élections libres en 1994.
 
Je ne rappelle pas ici le contexte politique de ce 22 avril 2009 et l’on pourra se référer à mon précédent article sur le sujet le cas échéant.
 
La victoire de l’ANC (Congrès national africain) ne faisait aucun doute mais avec deux inconnues : quelle serait la part électorale du parti sécessionniste issu des partisans de l’ancien Président Thabo Mbeki (le Cope, Congrès du peuple) ? et quelle serait la hauteur de la victoire de l’ANC ?
 
 
Les paris du Cope
 
Le Cope avait la trop grande ambition d’empêcher une majorité absolue de l’ANC au sein de l’Assemblée Nationale, un objectif très irréaliste quand on prenait connaissance des sondages des semaines précédant le scrutin.
 
En revanche, il avait un second objectif, moins ambitieux, celui d’empêcher l’ANC d’avoir les deux tiers des députés (élus à la proportionnelle, donc d’avoir moins de 66,7% des voix). Pourquoi un tel seuil ? Parce que c’est le seuil nécessaire pour pouvoir réviser la Constitution (rappelons qu’en France, c’est le seuil de trois cinquièmes qui est nécessaire, soit 60,0% donc moins contraignant qu’en Afrique du Sud).
 
Or, ce second objectif a finalement été atteint in extremis : l’ANC n’obtient en effet que 65,90% et 264 sièges sur 400, c’est-à-dire qu’il lui manque un siège s’il veut avoir cette majorité. L’ANC perd 33 sièges par rapport à l’Assemblée sortante (entre 2004 et 2009, beaucoup de députés avaient rejoint l’ANC en cours de mandat).
 
 
Près de 66% pour l’ANC toujours ultra-majoritaire
 
Un léger recul de 4% donc pour la formation hégémonique issue du combat anti-apartheid de Nelson Mandela si l’on rappelle les scores des précédentes élections : en avril 2004, l’ANC avait obtenu 69,7% (279 sièges) ; en juin 1999, 66,4% (266 sièges) et en avril 1994, 62,7% (252 sièges).
 
Un score toujours très élevé mais qui ne remet pas en cause la nature honnête, « transparente, loyale, libre et crédible » de ces élections (selon la mission d’observateurs de l’Union africaine) au contraire d’autres États africains.
 
Concrètement, l’ANC reste confirmé au pouvoir pour la quatrième fois consécutive par une population pourtant de plus en plus réticente à la politique gouvernementale menée par ce parti (qui laisse au bord de la route près de la moitié de la population dans un état de grande pauvreté et d’insécurité) mais qui ne voit aucune autre solution de rechange.
 
D’ailleurs, l’abstention a été assez élevée puisque seulement 77,3% des inscrits sont allés voter. Cela reste malgré tout des scores très honorables si l’on les regarde avec des yeux français ou américains.
 
De plus, l’absence très relative de la majorité des deux tiers n’a pas beaucoup de signification politique puisque les dirigeants de l’ANC avaient réaffirmé qu’ils n’avaient aucune intention de modifier la Constitution de 1996 qu’ils avaient eux-mêmes contribué à mettre en place.
 
 
Résultats des autres formations politiques
 
Au-delà de l’hégémonique ANC, vingt-cinq autres formations ont participé à ces nouvelles élections générales, parfois uniquement d’origine provinciale.
 
Le Cope de Mosiuoa Lekota (59 ans) n’obtient que 7,4% alors qu’il tablait sur une quinzaine de pourcents, laissant la place de leade de l’opposition à l’Alliance démocratique (DA), parti d’opposition déjà d’avant la fin de l’apartheid, qui récolte 16,7%, soit plus de 4% supérieur à son score de 2004. Un autre parti, l’IFP, dirigé par Mangosuthu Buthelezi (80 ans), termine avec 4,6% en perdant un tiers de ses voix de 2004 et en constant déclin depuis 1994 où il représentait 10,5% de l’électorat. Tous les autres partis ont obtenu moins de 1% des voix.
 
 
Le détail des quatre principales formations politiques
 
ANC : 65,9% (11 650 748 voix) et 264 sièges.
Alliance démocratique : 16,7% (2 945 829 voix) et 67 sièges.
Cope : 7,4% (1 311 027 voix) et 30 sièges.
IFP : 4,6% (804 260) et 18 sièges.
Autres sièges : 21 répartis dans 9 autres partis.
 
Total suffrages exprimés : 17 680 729.
 
 
Dans les neuf provinces sud-africaines
 
Si l’ANC est majoritaire dans huit provinces sur neuf (avec une très bonne performance au Kwazulu-Natal, province natale de Jacob Zuma face à l’alliance AD-IFP), la véritable surprise est la victoire de l’Alliance démocratique dans la province du Cap Ouest où il obtient 51,2%.
 
 
Un vote utile ?
 
La dirigeante de l’Alliance démocratique, Helen Zille (58 ans), a donc proposé la constitution d’un front d’opposition réunissant notamment le Cope et l’IFP.
 
Ces élections ont donc surtout favorisé les trois grandes formations nationales au détriment des petits partis en focalisant l’attention sur l’Alliance démocratique et sur le Cope qui, à eux deux, gagnent presque 12% (le Cope ne partant de rien) par rapport à 2004 alors que l’ANC ne perd qu’un peu moins de 4%.
 
 
Zuma bientôt couronné
 
Après l’obstacle judiciaire levé le 12 avril 2009 pour clore les poursuites judiciaires, les élections du 22 avril 2009 ouvrent donc la voie “royale” de la Présidence de la République d’Afrique du Sud au président de l’ANC, Jacob Zuma (67 ans), autodidacte et résistant dès son plus jeune âge à l’apartheid.
 
Malgré les déclarations très violentes de l’archevêque Desmond Tutu (77 ans), Prix Nobel de la Paix (1984), qui considère que « Zuma n’est pas du tout un modèle à suivre pour notre jeunesse. Il n’a pas les qualités qu’il faut pour diriger notre nation. » mais soutenu par un autre Prix Nobel de la Paix (1993), Nelson Mandela (90 ans), Jacob Zuma ne semble plus inquiéter les puissances financières du pays.
 
Sa personnalité est très contrastée et reste diversement ressentie par la population : quand certains n’hésitent pas à évoquer sa polygamie, ses affaires de corruption, ses abus sexuels, son inculture, son biographe Jeremy Gordin souligne que « l’homme a du charisme, il est chaleureux, proche du peuple et les gens d’en bas se reconnaissent en lui. » ainsi que ses talents de médiateur dans plusieurs conflits du continent africain (notamment au Burundi).
 
 
Une Présidence bien difficile pour Zuma
 
Jacob Zuma, qui va être élu au plus haut niveau de l’Afrique du Sud le 6 mai prochain, aura fort à faire : redresser une situation intérieure très enlisée par la criminalité, le chômage, la pauvreté et le sida, tout en préservant tant la confiance de la population que celle de la communauté internationale et plus particulièrement des investisseurs occidentaux.
 
Après bien des péripéties, bien des controverses, Jacob Zuma arrive au pouvoir au même âge que De Gaulle en 1958 et pour rassurer, il pourrait reprendre à son compte cette question si gaullienne : « Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ? ».
 
Il va maintenant avoir la capacité de montrer à sa juste mesure ses qualités d’homme d’État. Ou pas.
 
Souhaitons-lui bonne chance.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (27 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Turbulences pour le parti majoritaire ? (1)
 
Turbulences pour le parti majoritaire ? (2)
 
Résultats définitifs (25 avril 2009).
 
Zoom sur Zuma (22 avril 2009).
 
Tableau officiel des résultats par la Commission électorale (25 avril 2009).
 

Turbulences pour le parti majoritaire ? (2)

Cope, en dissidence du parti présidentiel hégémonique, arrivera-t-il à créer une nouvelle force politique crédible aux côtés de son grand frère bien établi ? C’est un peu l’enjeu de la vie politique sud-africaine aujourd’hui. Deuxième partie.

 
 
Mbeki le dauphin
 
De Klerk quitta la présidence du NP en 1997. Mandela, président de l’ANC, céda ses responsabilités partisanes à Mbeki en décembre 1997.
 
Notons que dans ce régime, le Président est aussi chef du parti majoritaire, un peu à l’instar du Chancelier allemand ou du Premier Ministre britannique, à la différence près que ce n’est pas systématique et que la perte des fonctions de chef de parti a quelques conséquences politiques (le nouveau président de l’ANC devenant naturellement le dauphin ou alors le Président ayant perdu cette présidence de parti risquant de ne plus être capable politiquement de représenter la majorité).
 
Au contraire des fondements progressistes et marxisants de l’ANC, Mandela engagea (avec son allié, le Parti communiste !) une politique de libéralisme économique et de privatisations (menée par Mbeki). Une politique de discrimination positive (”affirmative action”) fut conduite pour aider les Noirs à accéder aux emplois à responsabilité. Sur le plan international, l’Afrique du Sud, alliée des Occidentaux, chercha à devenir le gendarme de l’Afrique en multipliant ses offres de médiation dans les divers conflits africains en tant que puissance à la fois économique, politique et démocratique.
 
Mbeki domina donc l’action gouvernementale de l’Afrique du Sud de 1994 à 2008.
 
Après les deuxièmes élections libres, le 2 juin 1999, Thabo Mbeki succéda à Nelson Mandela le 17 juin 1999. Il voulut nommer à l’importante Vice-Présidence Mangosuthu Buthelezi (80 ans aujourd’hui), prince zoulou et ministre depuis 1994, mais ce dernier refusa ce qui amena Mbeki à nommer à la Vice-Présidence l’encombrant Jacob Zuma (67 ans aujourd’hui), proche des milieux syndicalistes et communistes, représentant de l’aile “gauche” de l’ANC.
 
Les élections du 14 avril 2004 conforta Thabo Mbeki pour un second et dernier mandat présidentiel avec Jacob Zuma en numéro deux.
 
 
Rivalités entre Mbeki et Zuma
 
Le problème est que ce Jacob Zuma est un homme très controversé et la multiplication des affaires politico-judiciaires amena Mbeki à se séparer de lui le 14 juin 2005 et à nommer une nouvelle Vice-Présidente, Phumzile Mlambo-Ngcuka. Le Ministre des Finances (de 1996 à 2008) Trevor Manuel (53 ans aujourd’hui) fut également cité pour succéder à Jacob Zuma mais son “origine métisse” (donc non “noire”) l’aurait empêché de prétendre être un candidat sérieux à la succession de Mbeki.
 
Très vite, l’ANC fut en proie aux divisions entre, d’une part, Mbeki, libéral, président de l’ANC et au pouvoir, et d’autre part, Zuma, soutenu par les ailes les plus progressistes (syndicats, jeunes, communistes) qui accusa Mbeki d’être à l’origine de ses déboires judiciaires.
 
 
Victoire politique définitive de Zuma au sein de l’ANC
 
Le 18 décembre 2007, Mbeki se présenta de nouveau à la présidence de l’ANC même s’il ne lui était pas possible de se présenter à un troisième mandat à la Présidence sud-africaine, afin de garder le contrôle de l’ANC. Il échoua largement, ne recueillant que 1 505 délégués contre 2 329 en faveur de son rival Zuma (selon Dren Nupen, présidente de la commission électorale de l’ANC). Mbeki perdit complètement la direction de l’ANC (aucun proche ne fut élu dans la direction) et Kgalema Motlanthe (l’actuel Président intérimaire) fut élu vice-président de l’ANC sur pression de Jacob Zuma qui l’imposa ensuite au sein du gouvernement (Mbeki avait soutenu pour le poste de vice-président de l’ANC l’ancienne épouse de Zuma, Nkosazana Dlamini-Zuma, Ministre des Affaires Étrangères depuis 1999).
 
Malgré la croissance très soutenue de 5% pendant les trois dernières années et la construction de millions de logements sociaux, la politique de Mbeki fut très contestée en raison de résultats peu élogieux : criminalité très forte (50 homicides sont commis chaque jour), pauvreté en hausse (43% de la population vit avec moins de deux dollars par jour), chômage très élevé (taux situé entre 20 et 40% de la population active), pénurie d’électricité, catastrophe sanitaire avec le sida (1 000 personnes meurent du sida chaque jour)…
 
 
La transition de Motlanghe
 
Comme dit au début de cet article, Mbeki est renversé en septembre 2008 avec sa Vice-Présidente et plusieurs ministres dont l’inamovible Trevor Manuel. La démission a pour origine une question assez obscure : les partisans de Zuma accusaient Mbeki d’avoir instrumentalisé la justice contre Jacob Zuma. La justice ayant relaxé Zuma le 12 septembre 2008, ce dernier se sentit politiquement plus libre pour imposer cette démission.
 
Motlanghe a souhaité faire une transition en douceur pour ne pas affoler les milieux économiques et internationaux : s’il a changé les ministres de la Santé et de la Sécurité, il a rappelé Trevor Manuel (démissionnaire avec Mbeki) aux Finances : « Je ne désire pas dévier de ce qui fonctionne. Ce n’est pas à moi de réinventer la politique. » a-t-il déclaré à son discours d’investiture.
 
Dans son deal avec l’ANC, il fut convenu que Motlanghe laissait la voie libre à Jacob Zuma pour se présenter à la Présidence de le République. Ce qui a fait dire au journal “Business Day” qu’il allait « devoir réussir le tour de force de ne paraître trop bon dans son travail » pour ne pas faire d’ombre à Zuma.
 
 
Scission au sein de l’ANC
 
Quelques semaines après la démission de Thabo Mbeki, ses partisans décidèrent de quitter l’ANC et de fonder le Congrès du peuple (Cope) en désignant le 16 décembre 2008 à Bloemfontein (ville de la fondation de l’ANC le 8 janvier 1912) l’ancien Ministre de la Défense Mosiuoa Lekota (60 ans) président et Mbhazima Shilowa (50 ans) vice-président. Pour eux, la fondation du Cope fut un acte historique pour tourner la page d’une ANC en quasi-monopole (deux tiers des voix) : « L’histoire de l’Afrique du Sud ne sera plus jamais la même. Nous avons pris cette mesure parce que nous sommes le parti de l’avenir. » selon Lekota.
 
Les dirigeants du Cope ont souligné aussi la bonne santé démocratique de l’Afrique du Sud en faisant remarquer que Thabo Mbeki ne s’était pas accroché au pouvoir et que sa démission a été exemplaire de dignité (le 20 septembre 2008, Mbeki avait remis sa lettre de démission à celle qui est devenue l’actuelle Vice-Présidente de l’Afrique du Sud : « J’ai aujourd’hui remis à l’honorable présidente du Parlement, Baleka Mbete, ma lettre de démission de l’éminent poste de Président de l’Afrique du Sud. »).
 
L’objectif du Cope, qui revendiqua dès sa création 400 000 adhérents, est d’empêcher l’ANC d’obtenir la majorité absolue des sièges. Ses thèmes de campagne sont la poursuite de la politique de Mbeki (lutte contre le chômage et encouragement à la croissance économique) en insistant sur l’affairisme sulfureux de Jacob Zuma.
 
 
Jacob Zuma, futur Président de l’Afrique du Sud ?
 
Car Jacob Zuma a toutes les chances de devenir dans quelques jours le prochain Président de la République d’Afrique du Sud. Il a reçu, le 19 avril 2009, un très tardif soutien de l’historique Nelson Mandela lors du dernier meeting de l’ANC rassemblant à Johannesburg 100 000 sympathisants. Tardif mais moralement salutaire pour lui alors qu’une petite moitié de l’électorat se dit convaincue, dans les sondages, de sa culpabilité dans les affaires qui l’entachent.
 
Au contraire de Mandela, Jacob Zuma (zoulou) fut un autodidacte, enfant sans diplôme ni instruction qui s’engagea très tôt dans la lutte contre l’apartheid (dès l’âge de 17 ans). Il apprit à lire et à écrire pendant ses dix ans d’incarcération après son arrestation comme conspirateur (il rencontra en prison Mandela). Dès sa libération en 1973, il retourna dans la clandestinité au sein de l’ANC et revint en Afrique du Sud seulement à a légalisation de l’ANC en 1990.
 
En décembre 1994, Zuma fut hissé au troisième poste de l’ANC après Mandela et Mbeki et fut élu numéro deux (vice-président de l’ANC) en décembre 1997 (Mbeki venait d’être élu président de l’ANC).
 
De juin 1999 à juin 2005, Jacob Zuma fut Vice-Président de l’Afrique du Sud. Mbeki le limogea en raison des multiples affaires judiciaires, de corruption, pots de vins, fraudes, accords secrets avec des sociétés d’armement etc.
 
À partir de 2005, Zuma contesta le pouvoir de Mbeki jusqu’à l’obliger à démissionner (voir plus haut) une fois que la justice le relaxa le 12 septembre 2008 (un autre procès était prévu le 25 août 2009 et pourrait être tenu même s’il était élu Président de la République ; cependant, le 8 avril 2009, la justice a renoncé définitivement à le poursuivre pour fraudes et corruption).
 
Sa personnalité est très entière et on l’accuse aussi de viol (d’une jeune femme séropositive), d’abus sexuels, de mariages multiples malgré sa foi chrétienne (la polygamie étant une coutume zouloue), de méconnaissance totale du mode de transmission du virus du sida…
 
D’un point de vue politique, Jacob Zuma est clairement positionné comme soutenu par l’aile gauche de l’ANC. Il pourrait être à tort comparé à un Hugo Chavez de l’Afrique du Sud. Il serait plutôt son Lula.
 
Car loin de remettre en cause le libéralisme économique qui a permis à l’Afrique du Sud de devenir la première puissance africaine et la onzième puissance mondiale avec l’ouverture massive aux investisseurs étrangers, Jacob Zuma est favorable à la poursuite de la politique économique en vigueur depuis 1994. Par ailleurs, il a montré une profonde aversion pour le régime voisin de Robert Mugabe.
 
 
Sa campagne électorale
 
Très à l’aise pour parler à la tribune, Zuma a cherché pendant cette campagne à courtiser les Blancs qui détiennent encore le potentiel économique du pays en estimant que les Afrikaners (descendants des colons néerlandais) étaient aussi africains que les Zoulous et en affirmant que l’Afrique du Sud « appartient à tous, Noirs et Blancs » tout en promettant de respecter la démocratie : « Nous utiliserons notre majorité avec responsabilité et nous ne foulerons pas aux pieds les droits des citoyens, ni n’obligerons les autres parties à se soumettre. », ce qui rassure par rapport aux droits des minorités souvent bafoués même après la fin de l’apartheid.
 
L’un de ses thèmes de campagne est cependant de redistribuer 30% des terres cultivables en faveur des “communautés noires” d’ici 2014. Une promesse déjà donnée en 1994 et qui fait penser aux sombres événements zimbabwéens de cette décennie.
 
 
22 avril 2009, date historique
 
Assurément, ce 22 avril 2009 est une date historique pour l’Afrique du Sud. Elle clora la première étape post-apartheid essentiellement marquée par Thabo Mbeki avec une ANC hégémonique dans l’électorat et au Parlement.
 
Le bilan de ces quinze dernières années reste donc éloquent malgré la conjoncture sociale difficile : démocratie exemplaire, multiethnique et féminisée (beaucoup de femmes sont à des postes à responsabilité notamment le deuxième personnage de l’État), développement économique et influence politique et morale sur tout le continent africain. De pestiférée de la communauté internationale pendant plusieurs décennies, l’Afrique du Sud est devenue modèle.
 
Dans les sondages, le Cope aurait 15% et l’ANC serait à environ 60% des intentions de vote, ce qui l’empêcherait d’avoir une majorité des deux tiers, seule possible pour réviser la Constitution (en 2004, l’ANC avait obtenu 69,7% et à la veille de ces nouvelles élections, il occupe 290 sièges sur 400).
 
L’élection probable de Jacob Zuma le 6 mai 2009 à la Présidence de l’Afrique du Sud rendrait sans doute de l’espoir parmi les populations les plus pauvres du pays mais apporterait aussi des doutes sur la poursuite de la politique économique sud-africaine.
 
Dans tous les cas, l’apparition d’un nouveau parti “mbekiste” représentant un tiers des militants de l’ANC apportera un autre paysage politique dans l’une des rares démocrates africaines.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (22 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Nouveau Président de la République sud-africaine.
 
Dissidence.
 
Élections le 22 avril 2009.
 
Mandela soutient Zuma.
 
Site officiel de la Présidence de la République d’Afrique du Sud.
 
 
(NB : Cet article a été rédigé avant la connaissance des résultats électoraux du 22 avril 2009).
 
PREMIERS RESULTATS ICI.

 

 

Dans la première partie de cet article sur les élections législatives du 22 avril 2009 en Afrique du Sud, j’évoquais les grandes lignes de la fin de l’apartheid et de la mise en place d’un régime enfin démocratique et multiethnique répondant aux normes classiques d’une République libre.

Turbulences pour le parti majoritaire ? (1)

Cope, en dissidence du parti présidentiel hégémonique, arrivera-t-il à créer une nouvelle force politique crédible aux côtés de son grand frère bien établi ? C’est un peu l’enjeu de la vie politique aujourd’hui. Première partie.

 
 
Des élections générales
 
Ce mercredi 22 avril 2009 est férié car c’est un jour crucial pour les 23 millions d’électeurs sud-africains : ils vont voter pour des élections législatives (et par voie de conséquence, indirectement pour leur futur Président de la République élu par les députés).
 
Cette consultation va peut-être mettre fin à la zone de turbulences politiques que subit l’Afrique du Sud depuis sept mois.
 
 
Transition post-Mbeki
 
En effet, mettant fin à des querelles politiques de plusieurs années, le Président sud-africain Thabo Mbeki (67 ans aujourd’hui) a dû donner sa démission le 20 septembre 2008 après le retrait du soutien du parti ultra-majoritaire ANC (Congrès national africain).
 
Dans la grande indifférence des médias français, ce fut pourtant la première grande discontinuité politique en Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid.
 
Le 25 septembre 2008, le numéro deux de l’ANC, Kgalema Motlanthe (59 ans aujourd’hui), Vice-Président, fut élu Président sud-africain avec les pleins pouvoirs par une large majorité parlementaire (269 pour, 50 contre et 41 bulletins blancs sur 400) pour assurer l’intérim jusqu’à ces élections de ce 22 avril 2009. Il nomma Vice-Présidente Baleka Mbete (59 ans), Présidente du Parlement, et tenta de garder un gouvernement relativement stable par rapport au précédent.
 
Mais avant de rentrer dans les détails de cette nouvelle donne, revenons en arrière et présentons très succinctement la politique intérieure de l’Afrique du Sud.
 
 
Rapide historique politique de l’Afrique du Sud depuis 1989
 
L’Afrique du Sud est un pays politiquement extraordinaire si l’on regarde le chemin parcouru depuis seulement une vingtaine d’années.
 
Un régime autoritaire et minoritaire, politiquement et ethniquement, basé sur une odieuse et immorale ségrégation qui cède la place, sans révolution, assez pacifiquement, sans bain de sang, à un régime démocratique multiethnique, ce qui nécessitait donc forcément de laisser le pouvoir à l’opposant le plus résolu de l’apartheid, à savoir l’ANC.
 
Tout se passa avec la maladie (congestion cérébrale) de Pieter Botha qui fut conduit à démissionner le 15 août 1989 (Pieter Botha mourut le 31 octobre 2006 à 90 ans).
 
Son successeur Frederik De Klerk (73 ans aujourd’hui) alla très vite.
 
 
Instauration du “multiethnisme”
 
Après l’élection d’un nouveau Parlement tricaméral (à trois chambres “ethniquement homogènes” : une pour les Blancs, une pour les Indiens et une pour les métis, rien pour les Noirs) le 6 septembre 1989, il légalisa l’ANC et son allié, le Parti communiste sud-africain et libéra Nelson Mandela (presque 91 ans aujourd’hui), leader noir historique, en février 1990 et abolit définitivement l’apartheid en juin 1991 (soit moins de deux ans après son accession au pouvoir).
 
Le 17 mars 1992, De Klerk organisa un référendum pour ratifier le principe des négociations avec l’ANC : 68,7% des Blancs approuvèrent avec une participation de 85,1%. Ces négociations eurent lieu les mois qui suivirent avec quelques provocations de l’extrême droite qui voulait tout faire capoter. Pour avoir mené ces négociations malgré toutes les difficultés, De Klerk et Mandela obtinrent le Prix Nobel de la Paix 1993, un an avant Shimon Peres, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat.
 
Elles aboutirent le 27 avril 1994 aux premières élections libres et multiethniques qui se déroulèrent dans un climat de grande tension et de guerre civile (avec beaucoup d’attentats).
 
La République sud-africaine devint donc une république parlementaire et fédérale où sont élus les parlementaires tous les cinq ans (ce 22 avril 2009 est donc la quatrième échéance générale de ce régime).
 
 
L’ANC et le NP
 
Parmi les partis les plus importants, au début, il y avait donc l’ANC (progressiste et “noir”) et le NP (Parti national), l’ancien parti de l’apartheid, celui de Pieter Botha et de Frederik De Klerk (nationaliste et “blanc”). En 1994, l’ANC est devenue majoritaire, représentant deux tiers de l’électorat. Le NP (qui s’effondra au fil des élections) forma une coalition d’union nationale avec l’ANC puis se positionna dans l’opposition (en 1996) mais la prépondérance de l’ANC engendra l’échec de l’Alliance démocratique, conglomérat de partis d’opposition incluant le NP qui fusionna finalement le 7 août 2004 dans l’ANC.
 
Au bout de quinze ans, le NP, “blanc”, autoritaire, ségrégationniste et hégémonique, a fini intégré à l’ANC, ce mouvement “ennemi”, “noir”, progressiste et devenu lui aussi hégémonique. Cocasserie de l’histoire. Les nouveaux dirigeants du NP avaient compris que les enjeux de pouvoirs se situaient désormais à l’intérieur de l’ANC en oubliant le clivage ethnique d’origine.
 
 
Présidence de Mandela
 
De façon moralement et électoralement logique, Nelson Mandela accéda à la Présidence de l’Afrique du Sud le 10 mai 1994 (en tant que président de l’ANC). Le système lui accola de façon transitoire deux Vice-Présidents, Thabo Mbeki et Frederik De Klerk et institua la fameuse “Commission Vérité et Réconciliation” qui pourrait être un modèle dans la résolution d’autres conflits comme le conflit israélo-palestinien.
 
En pratique, à déjà 76 ans, Mandela “régna” plus que gouverna (le Président sud-africain est aussi chef du gouvernement), laissant Thabo Mbeki prendre les décisions sociales et économiques.
 
Le 30 juin 1996, le parti de De Klerk quitta la coalition, Thabo Mbeki restant l’unique Vice-Président.
 
 
De nouvelles institutions
 
Une nouvelle Constitution fut adoptée le 9 mai 1996, approuvée par la Cour constitutionnelle le 4 décembre 1996 et mise en application le 4 février 1997 : le Président (limité à deux mandats) est élu par les quatre cents membres de l’Assemblée Nationale élus à la proportionnelle pour cinq ans et il est instituée une seconde chambre (anciennement Sénat) nommée Conseil national des provinces avec quatre-vingt-dix membres (dix par provinces) élus pour cinq ans aussi.
 
Parmi les étrangetés institutionnelles de l’Afrique du Sud, il y a les lieux : Pretoria est le siège du gouvernement sud-africain et Le Cap le siège de son Parlement, ce qui est fort peu pratique pour la présence des ministres auprès des parlementaires (une tentative de ramener le siège du Parlement à Pretoria a été vite abandonnée après la trop vive contestation des habitants du Cap). Le siège officiel de la Présidence de la République est donc double : l’Union Buildings à Pretoria et le Tuynhuys au Cap.
 
L’autre étrangeté, c’est que la vie des partis est intériorisée au sein même des institutions républicaines. Ainsi, si un élu veut changer de parti sans démissionner de son siège, il n’a le droit de le faire que pendant une courte période dans l’année, ce qui permet de stabiliser les coalitions gouvernementales (et provinciales). Cette pratique appelée “floor crossing” existe depuis une loi de novembre 2001 et a toujours favorisé l’ANC. Cette pratique a été abrogée en janvier 2009 mais pouvait se comprendre dans la mesure où les élus le sont que proportionnellement sur des listes de partis et donc, ne doivent leurs élections qu’à leur parti, ce qui leur interdisait soit de changer de parti, soit de rester en place en quittant leur parti d’origine. Mais le “floor crossing” fut trop contesté car considéré comme de la trahison vis-à-vis des électeurs (qui votent pour un parti et c’est un autre parti qui obtient les sièges).
 
 
Dans la deuxième partie de l’article, je poursuivrai avec la mise sur orbite de Thabo Mbeki comme successeur de Nelson Mandela.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (22 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Nouveau Président de la République sud-africaine.
 
Dissidence.
 
Élections le 22 avril 2009.
 
Mandela soutient Zuma.
 
Site officiel de la Présidence de la République d’Afrique du Sud.
 
 
(NB : Cet article a été rédigé avant la connaissance des résultats électoraux du 22 avril 2009).
 
 

Non, ne vous trompez pas, je ne parle pas de Jean-François Copé ni de l’UMP. Je ne parle pas de la France, mais de l’Afrique du Sud. Et du Cope, le Congrès du peuple, un nouveau parti sud-africain issu d’une scission de l’ANC en fin 2008.

À tombeau ouvert

Exposer des corps humains plus que nus, plus que dévêtus, est-ce une faute de goût ? un hymne à la technicité ? ou un reniement de cette petite étincelle qu’il y a en chaque être humain ?

 
Cela n’a l’air de rien, mais c’est une phrase très importante. Si vous ne faisiez plus confiance à la justice de votre pays, ce ne serait même pas la peine de respecter la loi, puisque la justice serait incapable de la faire respecter (c’est son seul rôle).
 
J’admets qu’il y a des décisions de justice que j’apprécie moins que d’autres. Mais comme ce n’est pas le cas ce matin du 21 avril 2009, alors je ne boude pas ma satisfaction.
 
Le juge des référés (qui s’occupe des affaires urgentes) du Tribunal de grande instance de Paris vient d’interdire l’exposition anatomique de corps humains “Our Body” en considérant sagement que « l’espace assigné par la loi au cadavre est le cimetière ».
 
 
Une expo très contestée
 
La juriste Valérie Sebag (maître de conférence à Paris XII), interrogée par Rue89, avait rappelé l’article 16-1-1 du Code civil selon lequel « le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. » et déclarait (le 20 février 2009) : « [Cette exposition] contredit certainement l’esprit du droit français, qui n’admet d’intervention sur le corps de la personne décédée que dans un but purement scientifique. ».
 
Le Comité consultatif national d’éthique avait lui-même déclaré en juin 2008 que l’exposition était une « atteinte à la dignité humaine ». Si La Villette l’avait refusée, une salle lyonnaise l’avait quand même accueillie en 2008, et donc, depuis quelques semaines, une salle parisienne.
 
 
À la source
 
Un rapide tour sur Internet m’apprend que cette expo est produite par la fondation médicale chinoise “Anatomical Sciences & Technologies de Hong Kong”.
 
Je ne veux développer ici aucune sinophobie (bien au contraire, je trouve la Chine fascinante et son histoire passionnante malgré des valeurs très différentes), mais cela signifie quand même que les corps disséqués (dépecés, éviscérés, découpés, innervés) exposés à Paris étaient des Chinois ! Dix-sept jeunes Chinois ! Pour quinze euros l’entrée.
 
Je cite le site officiel : « Les spécimens [vous notez que pour eux, ce ne sont plus des personnes] de l’exposition proviennent de diverses universités, écoles de médecine, institutions médicales, centres de recherche et laboratoires chinois. ».
 
Quand je vois l’attention que les autorités chinoises portent aux vies humaines et la manière dont elles “rentabilisent” le corps des exécutés, cela me fait froid dans le dos.
 
Pour ne pas faire sa publicité, je ne souhaite pas donner l’adresse du site officiel qui est bourré d’alibis de “pédagogie”, de “science” et de “technologie” alors qu’il ne s’agit que de voyeurisme commercial.
 
Curieuse présentation d’ailleurs qui se veut plus scientifique et éducative qu’artistique : « opportunité unique d’enseigner l’anatomie humaine ». Certes.
 
 
Satisfait car…
 
Alors, si je me réjouis tant de cette décision de justice, ce n’est pas sur le plan juridique mais éthique. C’est parce que :
 
1. Pour moi, l’humain doit être respecté, autant mort que vivant : on ne le tue pas quand il vit, on ne le rentabilise pas quand il est mort.
 
2. Pour moi, l’art ne permet pas tout, et encore moins en dehors des limites de la loi (ce que le juge des référés vient de subtilement rappeler).
 
3. Pour moi, le besoin de faire connaître, d’enseigner, que ce soit l’anatomie ou l’astronomie, Voltaire ou Mozart, Picasso ou Évariste Gallois, Pasteur ou Niels Bohr…, ne doit pas se faire au détriment du respect de l’humain. Ou alors, pas inutilement : je ne suis pas chirurgien, l’humanité n’a donc pas un besoin vital que je connaisse l’anatomie humaine. Les étudiants en médecine peut-être plus.
 
4. Plus que l’humain, je peux généraliser sur le respect plus global de la vie, mais en sachant qu’en tant que copieusement carnivore, je me place dans une contradiction fatale qui pourrait se lever maladroitement en opposant la mort utile (pour manger) à la mort inutile (la chasse comme sport ou la tauromachie, par exemple).
 
5. Mais ici, il ne s’agit plus de vivants mais de morts : je considère qu’un cadavre est certes une coquille vide, mais qu’il mérite respect, dignité, honneur, recueillement de tous.
 
6. Cela n’empêche pas d’apprécier à sa juste valeur technologique le procédé assez extraordinaire et bien ficelé d’imprégnation polymérique qui a permis ce type d’exposition.
 
7. Je vais même plus loin : je suis très choqué lorsque je vois des photos de scientifiques très décontractés (les mains dans les poches) à côté de la momie de Ramsès II ou de Toutankhamon. Pas parce que ce sont des rois et que le citoyen d’aujourd’hui doit se prosterner devant eux qui seraient d’origine divine (je suis républicain et favorable à l’égalité de tous les êtres humains). Mais tout simplement parce que ce sont des cadavres comme les autres et que si j’imaginais mon grand-père ou une autre personne proche à la place du pharaon, cela me mettrait très mal à l’aise. Les pharaons ont le droit à autant de respect et de silence que le citoyen d’aujourd’hui, justement.
 
J’utilise beaucoup la première personne du singulier parce que je ne veux parler qu’en mon seul nom et il n’est pas question d’impliquer d’autres personnes dans ces propos.
 
 
Science, art, justice au service de l’humain
 
Il ne s’agit pas d’être pour une censure, d’interdire l’expression des arts mais simplement, avant même de respecter la loi (comme le juge des référés l’a fait), de respecter l’humain. Simplement, tout simplement.
 
 
Alors, peut-être vive la science, peut-être vive l’art, mais avant tout :
 
Vive la justice !
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (21 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Décision du tribunal de grande instance de Paris (21 avril 2009).
 
L’exposition “Our Body”.
 
Avis du Comité d’éthique (juin 2008).
 
 

Je fais confiance à la justice de mon pays.

Alain Poher, le Président furtif de la République

Résistant, européen, centriste, chrétien, sénateur : des caractéristiques qui collent bien au candidat imprévu de la première élection présidentielle de l’après-De Gaulle. Et à un Président de la République intérimaire si fréquent qu’il fut surnommé “Man-Poher” !

 
poherCe 17 avril 2009, Alain Poher aurait eu 100 ans, six jours après la mort de son successeur au Plateau, René Monory (sur la destinée duquel je reviendrai plus tard).

Ce centenaire est l’occasion pour moi de rappeler l’itinéraire d’un homme bonhomme qui a incarné dans ses qualités mais aussi dans ses défauts ce Sénat si détesté d’une partie des Français. Un Sénat qu’il a présidé de 1968 à 1992, soit vingt-quatre ans, bien trop longtemps évidemment (recordman de longévité pour un président d’une assemblée parlementaire en France), d’autant plus que la fragile santé l’empêchait sur la fin de mener à bien sa mission.
 
 
Haut fonctionnaire et résistant
 
Vaguement descendant des ducs de Bretagne (ses aïeuls le revendiquaient), Alain Poher a fait des études scientifiques pour devenir ingénieur civil des mines parallèlement à une licence en droit et à un diplôme de science politique.
 
Pendant la guerre, après avoir été grièvement blessé en 1940 sur le front, il resta jusqu’en 1941 au Ministère des Finances où il était affecté comme haut fonctionnaire. Selon Guillaume Rousson dans le “Dictionnaire des Ministres” (sous la direction de Benoît Yvert, éd. Perrin), Alain Poher a reconnu qu’il avait hésité quant à son attitude à adopter pendant l’Occupation : il fut marqué par la tragédie de Mers el-Kébir mais il ne supporta pas la vision des troupes nazies défilant sur les Champs-Élysées.
 
En 1941, il s’engagea donc dans la Résistance au sein du réseau “Libération-Nord” et fut chargé d’épurer le Ministère des Finances à la Libération.
 
 
L’Europe, une motivation pour s’engager politiquement
 
Démocrate-chrétien proche de Jean Monnet et ferme partisan de la construction européenne à une époque où l’amitié franco-allemande n’était pas une évidence, il s’engagea en politique à la Libération au sein du MRP (Mouvement des républicains populaires) en se faisant élire maire de sa ville, Ablon-sur-Seine, près de Paris, en 1945 (il le resta jusqu’en 1983) et, encouragé par Robert Schuman (dont il était le chef de cabinet), il se fit élire sénateur (conseiller de la République sous la IVe République) le 8 décembre 1946 à 37 ans (il fut réélu jusqu’en 1995).
 
Très vite, il prit des responsabilités nationales, en particulier en présidant le groupe MRP du Conseil de la République (qui deviendra le groupe Union centriste). Cela lui valut quelques semaines ministérielles en tant que secrétaire d’État à l’âge de 39 ans, aux Finances puis au Budget, dans les gouvernements de Robert Schuman (son mentor) et de Henri Queuille (du 5 septembre au 20 novembre 1948).
 
Il fut ensuite nommé Commissaire général aux affaires allemandes et autrichiennes de novembre 1948 à avril 1950 puis président de l’Autorité internationale de la Ruhr de janvier 1950 à mai 1952 avant de réintégrer le Sénat le 18 mai 1952.
 
Au Sénat, Alain Poher intervenait souvent sur les questions budgétaires (dont il était le spécialiste) et sur les questions européennes à l’époque du début de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier, ancêtre de l’Union Européenne). Sa conception de l’Europe fut un « pari sur l’avenir commun de nations liées par un même passé, sur un regain de jeunesse et de vitalité et non pas une confrontation jalouse » et prédit : « Le Marché commun favorisera la prospérité générale. ».
 
Du 10 juillet 1952 au 20 décembre 1977, il fut désigné pour siéger à l’Assemblée commune de la CECA devenue, le 19 mars 1958, Assemblée des Communautés européennes, futur Parlement européen (avant 1979, aucune élection directe n’avait lieu pour la désignation des députés européens), présidant le groupe des démocrates-chrétiens de mars 1959 à mars 1966. Alain Poher présida ensuite le Parlement européen du 7 mars 1966 au 11 mars 1969, une présidence occupée également par Robert Schuman de 1958 à 1960).
 
Il retourna tout aussi furtivement au gouvernement comme Secrétaire d’État à la Marine dans le gouvernement de Félix Gaillard du 11 novembre 1957 au 14 mai 1958, peu avant la fin de la IVe République.
 
Il fit partie des parlementaires qui soutenaient le retour du général De Gaulle au pouvoir mais il fut vite déçu tant par la vision très peu européenne de De Gaulle et par un mépris vis-à-vis des élus (qui fut en tout cas compris comme tel lors du passage en force de 1962).
 
 
Élu Président du Sénat sans l’avoir voulu
 
Le 3 octobre 1968, il fut élu par hasard Président du Sénat pour succéder à Gaston Monnerville, un Président radical qui s’était violemment opposé à De Gaulle en 1962 lorsque ce dernier avait imposé par référendum l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. Alors qu’il n’était pas candidat, Alain Poher fut ainsi propulsé au Plateau car apprécié pour son esprit de conciliation.
 
Représentant alors de façon quasi-corporative les sénateurs qui l’avaient élu, Alain Poher devint l’un des principaux opposants à De Gaulle lors du référendum sur la participation et la régionalisation qui voulait modifier de fond en comble le Sénat.
 
 
Chef de l’État… sans l’avoir voulu non plus
 
L’échec du référendum, dû en partie à l’opposition calculée de Valéry Giscard d’Estaing, entraîna la démission de De Gaulle.
 
Lors de la rédaction de la Constitution de la Ve République durant l’été 1958, De Gaulle aurait voulu que l’intérim du Président de la République fût assumé par le Premier Ministre que le Président nommait lui-même. Mais il a finalement renoncé à cette mesure afin de faire adhérer la majeure partie de la classe politique aux nouvelles institutions.
 
Comme dans les République antérieures, c’était donc toujours le Président du Sénat qui serait en charge de l’intérim présidentiel, à ceci près par rapport aux précédents régimes que le remplacement du Président de la République n’allait plus prendre seulement quelques heures (ou jours comme en décembre 1953), mais quelques semaines, ce qui placerait son titulaire dans une position cruciale en cas de crise extérieure et l’obligerait à prendre des quelques décisions malgré son caractère provisoire.
 
Ce fut donc tout mécaniquement qu’Alain Poher s’installa à l’Élysée du 28 avril au 20 juin 1969. Le Premier Ministre sortant Maurice Couve de Murville ne considérait pas cet état de fait très politique et se contenta de gérer les affaires courantes sans vraiment s’occuper d’Alain Poher. Seul René Capitant, Ministre de la Justice, donna sa démission par fidélité à De Gaulle. Alain Poher se plaignit par la suite que les ministres gaullistes lui firent quelques mesquineries au cours de cet intérim.
 
 
Une aventure présidentielle surfant sur la vague antigaulliste
 
À 60 ans, Alain Poher se trouva placé dans des circonstances telles qu’il représentait le mieux les intérêts des petits élus, trop modestes pour supporter encore la grandeur gaullienne. Sans doute aussi les forces récurrentes de la IVe République qui n’avaient pas pu s’exprimer en décembre 1965 avec les candidatures de François Mitterrand et de Jean Lecanuet.
 
Se prenant au jeu, contesté dans son rôle d’arbitre comme Président par intérim, Alain Poher s’employa à faire une campagne de proximité qui bénéficia d’un véritable effondrement de la gauche non communiste (Gaston Defferre ne fit que 5,0% et Michel Rocard 3,6%). Les sondages s’emballèrent à son avantage.
 
Alain Poher arriva en deuxième position au premier tour le 1er juin 1969 avec 23,3% (derrière Pompidou 44,5%), ce qui empêcha la gauche d’être présente au second tour (phénomène qui s’est reproduit en 2002). Poher ne parvint cependant pas à être élu malgré le soutien de tous les antigaullistes de toutes obédiences (à l’exclusion des communistes qui avaient rassemblé 21,3% autour de leur candidat Jacques Duclos) et fut battu le 15 juin 1969 par Georges Pompidou avec seulement 41,8%.
 
Ne nourrissant aucune amertume de ne pas avoir été élu, Alain Poher confia même : « Une victoire en 1969 ? Rien n’aurait pu m’arriver de pis ! » (cité par Guillaume Rousson).
 
 
Un long travail de reconnaissance du Sénat
 
Après cet échec, Alain Poher fit preuve de sportivité en invitant dans ses prestigieux salons du Petit Luxembourg le Président Georges Pompidou et ses ministres qui ignoraient voire méprisaient le Sénat par leur absence au cours des débats.
 
Il faut dire que les locaux rue de Vaugirard sont exceptionnels de luxe et que les invités des lieux y sont toujours flattés. Ce raccommodage esquissa la lente reconversion des gaullistes en faveur du Sénat qu’ils trouvaient initialement inutile (à l’instar de leur héroïque général) au point qu’en septembre 1986, l’amiral Philippe De Gaulle, fils du général, fut même élu sénateur de Paris.
 
 
Initiateur du “bloc de constitutionnalité”
 
Ce fut durant la Présidence de Georges Pompidou qu’Alain Poher prit une initiative essentielle pour la sauvegarde des droits des citoyens.
 
À la suite de l’annulation administrative d’une décision du préfet de police de Paris qui refusait la constitution d’une association trotskiste, le Ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin voulut faire passer une loi au Parlement pour réduire la liberté d’association. Malgré l’opposition des sénateurs, cette loi parvint à être adoptée par la majorité gaulliste le 30 juin 1971 (grâce au jeu des navettes qui donnent toujours le dernier mot aux députés).
 
En tant que Président du Sénat, Alain Poher avait à l’époque seul (avec le Président de la République et le Président de l’Assemblée Nationale) la possibilité de saisir le Conseil Constitutionnel (Valéry Giscard d’Estaing révisa la Constitution le 29 octobre 1974 pour permettre à un groupe de soixante parlementaires d’une même assemblée de saisir le Conseil Constitutionnel, ouvrant ainsi la voie de la saisine par l’opposition).
 
Par courtoisie, Alain Poher demanda préalablement au Président du Conseil Constitutionnel, le gaulliste historique Gaston Palewski, ce qu’il penserait d’une saisine éventuelle contre la loi Marcellin. Selon la version d’Alain Poher lui-même dans ses mémoiresTrois fois Président” (éd. Plon), Gaston Palewski lui répondit : « Si le général, père de la Constitution, était encore au pouvoir, jamais il n’aurait accepté un tel texte. Il faut faire comprendre à Pompidou qu’il n’est pas De Gaulle, lui donner une leçon, le rappeler à l’ordre… ».
 
Fort de cet encouragement, Alain Poher saisit donc le Conseil Constitutionnel le 1er juillet 1971 et le 16 juillet 1971, ce dernier déclara la loi Marcellin anticonstitutionnelle parce qu’elle était contraire au préambule de la Constitution qui proclamait le droit d’association.
 
C’était la première fois que le Conseil Constitutionnel prenait en compte le “bloc de constitutionnalité” composé non seulement de la Constitution mais aussi de son préambule qui reprend le préambule de la Constitution de 1946 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
 
Le Conseil Constitutionnel devenait une sorte de protecteur des droits et des libertés au-delà du simple juge constitutionnel. L’un des exemples récents de cette nouvelle évolution fut avec la loi Hortefeux le 15 novembre 2007.
 
 
Rebelote à l’Élysée
 
La mort de Georges Pompidou lui ouvrit une seconde fois les portes de l’Élysée, du 2 avril au 19 mai 1974. Assagi et plus du tout en état de faire valoir une nouvelle candidature (c’était le référendum du 27 avril 1969 qui popularisa son existence politique), il demeura un simple observateur de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing.
 
Symboliquement, pour honorer la mémoire de celui qui l’avait “engagé” en politique, Robert Schuman, Alain Poher ratifia le 6 mai 1974 la Convention européenne des droits de l’homme approuvée en 1950 mais jamais ratifiée par De Gaulle ni par Pompidou. Ce fut avec son initiative du 1er juillet 1971 l’un des quelques actes qui donna à Alain Poher une stature institutionnelle de première importance.
 
 
Dernier rempart contre le “socialo-communisme”
 
De juin 1974 à octobre 1983, il présida l’Association des maires de France qui est l’une des instances les plus actives pour représenter les élus locaux.
 
L’élection de François Mitterrand le 10 mai 1981 plaça Alain Poher de nouveau dans le rôle d’un chef implicite de l’opposition, présidant la dernière instance acquise à la droite et au centre contre un pouvoir socialo-communiste très gourmand (en fait, politiquement, ce rôle revint finalement à Jacques Chirac).
 
Sur la recommandation du centriste Pierre Méhaignerie (Ministre de l’Agriculture de Valéry Giscard d’Estaing), entre 1981 et 1982, Alain Poher engagea à la Présidence du Sénat un jeune chargé de mission de 30 ans… François Bayrou. Un moyen pour ce dernier de se préparer aux futures élections locales (François Bayrou fut élu conseiller général des Pyrénées-Atlantiques le 22 mars 1982 et conseiller municipal de Pau le 14 mars 1983).
 
L’alliance gouvernementale entre socialistes et communistes et l’échec électoral de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chirac renforcèrent les retrouvailles entre centristes et gaullistes déjà amorcées sous Pompidou (avec le CDP, parti des centristes qui se sont “pompidolisés” dès 1969).
 
L’une des batailles les plus symptomatiques fut la crise en 1984 avec l’échec de la réforme de l’enseignement privé, la démission d’Alain Savary puis de Pierre Mauroy et la décision très subtile de François Mitterrand de proposer un référendum sur le référendum avant d’en faire un, éventuellement, sur l’enseignement.
 
Pendant le mois d’août 1984, devant très peu de spectateurs, le Sénat batailla alors pour faire échouer cette initiative présidentielle (sans surprise).
 
 
Un Alain Poher… en train de se “pohériser”
 
Au fil des années, l’âge augmentant et la santé se fragilisant, Alain Poher se fit de plus en plus rare dans la scène politique. C’était essentiellement son influent directeur de cabinet Pierre Bordry qui dirigeait en interne la maison.
 
En octobre 1989, Alain Poher, à 80 ans, pourtant centriste, fut victime d’une fronde de ses amis sénateurs centristes qui lui demandaient de renoncer à un nouveau mandat. Jean Arthuis (ancien secrétaire d’État de 44 ans) se présenta au premier tour et René Monory au second tour (voir plus de détails bientôt à ce lien).
 
Mais par un retournement cocasse de l’histoire, Alain Poher bénéficia des voix gaullistes contre son propre groupe grâce à la stratégie de Charles Pasqua (président du groupe RPR au Sénat de l’époque) qui comptait sur le renforcement du RPR au détriment l’UDF lors des élections sénatoriales suivantes (en 1992) pour s’emparer de la Présidence du Sénat : il lui fallait donc garder l’actuel Président afin d’éviter la désignation d’une nouvelle personnalité qu’il aurait été plus difficile à renverser en 1992.
 
Après trois ans de grande “pohérisation” qui fut déplorable pour l’image du Sénat, Alain Poher quitta le Plateau le 1er octobre 1992 après vingt-quatre années passées à présider les sénateurs. La stratégie de Charles Pasqua échoua toutefois puisque René Monory fut finalement élu à sa succession. Il fallut attendre le 1er octobre 1998 pour voir un gaulliste à ce poste avec Christian Poncelet puis Gérard Larcher.
 
Il quitta le Sénat à la fin de son mandat en septembre 1995 et mourut le 9 décembre 1996.
 
Pour lui rendre hommage, son successeur René Monory évoqua en séance publique un « homme de bon sens, pragmatique et généreux, avisé et compétent qui a formidablement incarné notre Haute Assemblée ». Une description dont aurait pu aussi se prévaloir celui qui l’avait prononcée.
 
 
Incarnation d’un Sénat indépendant
 
Que reste-t-il d’Alain Poher ?
 
Sans doute pas, hélas, sa ferveur sincère pour la construction européenne dont il a participé à l’aventure dès le début, mais pas aux premières loges.
 
Ce qui restera certainement, en revanche, c’est la conception qu’il se fit du Sénat : « Pour moi, le rôle du Sénat n’est pas d’applaudir par principe ce qui lui est proposé par le Gouvernement, quel que soit celui-ci d’ailleurs, ni de pratiquer non plus une opposition systématique. Le Sénat doit être un censeur vigilant, indépendant et objectif, et poser en quelque sorte au pouvoir exécutif une interrogation permanente. ».
 
Le même exemple récent que plus haut concerne la loi Hortefeux adoptée par les députés le 20 septembre 2007 mais contestée et améliorée par les sénateurs.
 
Il termina son mandat avec ce bilan autoproclamé : « D’un Sénat méprisé qu’on voulait supprimer, j’ai fait une assemblée restaurée pesant son poids dans la vie politique de notre pays. ».
 
La vieillesse et l’excessive longévité d’Alain Poher ne doivent en effet pas masquer les évolutions qu’il a su faire prendre à l’institution sénatoriale ni la modernisation du Sénat, ayant engagé un processus d’informatisation documentaire en 1991 qui fut poursuivi par son successeur, René Monory, avec la mise en ligne du site Internet du Sénat dès 1995. Successeur qui, à son tour, tomba dans la… pohérisation.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (17 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
La vie d’Alain Poher et anecdotes.
 
La fameuse saisine de 1971.
 
René Monory.
 
Le Plateau.
 
L’élection des Présidents du Sénat.
 
Plus d’informations sur le Sénat.
 
 

Maurice Druon pas si immortel que ça

Auteur à succès, romancier, essayiste, homme politique mais avant tout, académicien, Maurice Druon était la « mémoire de l’Académie » selon les mots de son amie très proche, Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de cette monumentale institution.

 

L’écrivain, résistant, académicien et ancien ministre gaulliste Maurice Druon est mort ce 14 avril 2009 à dix-huit heures. Il allait fêter le 23 avril prochain son 91e anniversaire.

 
 
Un roc académique et politique
 
Maurice Druon était devenu lui-même une institution. Il personnifiait l’Académie française dont il était le doyen d’élection (depuis la mort d’Henri Troyat), entré le 8 décembre 1966 à l’âge de 48 ans au fauteuil de George Duhamel. Il en rêvait depuis l’âge de 10 ans. Il fut même le (provisoire) secrétaire perpétuel de l’Académie française de novembre 1985 à octobre 1999, laissant place à Hélène Carrère d’Encausse qui a annoncé son décès.
 
Succédant à un autre Duhamel, Jacques Duhamel, au Ministère des Affaires culturelles, Maurice Druon a goûté à la fonction ministérielle sous le gouvernement de Pierre Messmer avec un objectif d’image pour le Président Georges Pompidou : contrebalancer l’avant-gardisme du projet du Centre Beaubourg par la nomination d’un “conservateur”.
 
 
Une œuvre littéraire immense
 
Homme de lettres et homme de la politique (plus qu’homme politique), Maurice Druon était avant tout un monument de la littérature française, très prolifique avec cinquante-cinq œuvres écrites à partir de l’âge de 24 ans sans compter d’autres textes lorsqu’il était plus jeune. Essentiellement des romans, mais aussi des pièces de théâtre et des essais, notamment sur le peintre Bernard Buffet (1964) et sur a colline de Vézelay (1968).
 
 
Des ancêtres… un peu comme lui
 
Son ascendance le prédisposait à la littérature et à la politique. Il avait pour oncle Joseph Kessel (également académicien), pour arrière-grand-oncle le poète Charles Cros également inventeur de ce qui est devenu le phonographe, pour arrière-grand-père Antoine Cros, un médecin et écrivain qui traduisait Eschyle et qui faillit périr d’une blague idiote d’Arthur Rimbaud (de l’acide sulfurique dans son verre de bière). Maurice Druon a eu aussi des ascendants brésiliens (notamment Odorico de Mendez, écrivain et homme politique devenu roi de l’éphémère Araucanie au sud du Chili) et russes (un grand-père qui exerça le métier de médecin en Argentine).
 
 
Résistant
 
Alors qu’il était au service militaire, il fut mobilisé en 1940, l’interrompant dans l’écriture de sa pièce de théâtre “Mégarée”. Une fois démobilisé, il fit représenter cette œuvre le 3 février 1942 à Monte-Carlo (en zone libre) puis quitta clandestinement la France avec Joseph Kessel en passant par la péninsule ibérique pour gagner Londres où il travailla pour la Résistance jusqu’en 1944 (ils traversèrent les Pyrénées le jour de Noël).
 
C’est en début 1943 qu’à la demande d’Emmanuel d’Astier, il rédigea avec son oncle Joseph Kessel les paroles du célèbre et émouvant “Chant des Partisans” mises en musique le 30 mai 1943 par la jeune compositrice Anna Marly (qui disparut le 15 février 2006). Ce chant servit d’indicatif à l’émission “Honneur et Patrie” de la BBC de mai 1943 à mars 1944 et devint l’hymne des résistants.
 
 
Écrivain populaire
 
Le premier grand succès de Maurice Druon fut “Les Grandes Familles” publiés en 1948 couronné par le Prix Goncourt qui fut transposé au cinéma en 1958 par Denys de La Patellière et Michel Audiart avec, parmi les acteurs, Jean Gabin, Pierre Brasseur, Bernard Blier, Jean Desailly et Louis Seigner.
 
Son œuvre la plus connue fut évidemment “Les Rois Maudits” en sept tomes (de 1955 à 1977), histoire romancée des rois de France à partir de Philippe le Bel où il montra la “loi des trois frères”, simple conséquence de la loi saliens qui interdisait aux femmes d’accéder au trône de France (trois fois dans l’histoire des Capétiens cette règle s’appliqua, la dernière fois avec Louis XVI, Louis XVIII et Charles X).
 
La célébrité vint surtout avec l’adaptation de cette saga à la télévision par Marcel Jullian et Claude Barma, diffusée du 21 décembre 1972 au 24 janvier 1973 avec Jean Piat et Louis Seigner entre autres. Un feuilleton télévisé qui fit mon bonheur d’enfant et qui rendit bien fade la seconde version, réalisée par Josée Dayan et diffusée du 7 au 28 novembre 2005. Dans sa préface, Maurice Druon admit que sa rédaction fut collective, à laquelle collabora Edmonde Charles-Roux, écrivaine et veuve de Gaston Defferre.
 
 
Gaulliste de gouvernement
 
Lors de l’arrivée de Jacques Chaban-Delmas à Matignon, Maurice Druon participa aux travaux de la Commission de réforme de l’ORTF qui éclata sous Valéry Giscard d’Estaing (donnant naissance notamment à Radio France).
 
Bien qu’engagé politiquement depuis la Libération aux côtés des gaullistes, Maurice Druon n’avait encore jamais été élu quand il fut nommé Ministre des Affaires culturelles le 5 avril 1973 (fonction qu’il quitta un mois avant la mort de Pompidou le 1er mars 1974, lors du dernier remaniement préparant l’élection présidentielle anticipée probable en plaçant Jacques Chirac à l’Intérieur).
 
Une nomination qui fit donc scandale bien que Pompidou lui-même ne fût pas élu lors de sa nomination à Matignon en 1962. Maurice Druon se justifia en déclarant le 3 mai 1973 : « Au fond, mes lecteurs ne sont-ils pas mes électeurs ? ». Il faut dire que sa nomination arrivait juste avec son très grand succès à la télévision, ce qui fit dire à Maurice Clavel le 14 mai 1973 : « Logique qui donne l’Élysée à Guy Lux et Matignon à Léon Zitrone » (argument que méditèrent par la suite des personnes aussi peu politiques que Jean-Noël Jeanneney, Alain Decaux, Luc Ferry et bien d’autres).
 
Maurice Druon stoppa l’élan réformateur et moderniste de son prédécesseur centriste Jacques Duhamel mais garda le directeur de cabinet de ce dernier, Jacques Rigaud, énarque centriste et futur président de RTL de 1980 à 2000.
 
Il tenta l’aventure électorale en se faisant finalement élire député de Paris aux élections suivantes, de mars 1978 à mai 1981 et fut même élu député européen aux premières élections au suffrage universel direct en juin 1979.
 
 
Conservateur pointilleux de la langue française
 
Partisan de l’ordre et conservateur, Maurice Druon le montra surtout dans la sauvegarde de la langue française, refusant non seulement les réformes pour une nouvelle orthographe (sollicité en 1990, il répondit au Premier Ministre Michel Rocard qu’il ne fallait aucune modification restrictive et que seul l’usage d’une nouvelle orthographe devait ratifier toute évolution) mais surtout la féminisation des noms de fonctions, préférant “Madame le Ministre” au pourtant ordinaire “Madame la Ministre” (Michèle Alliot-Marie refuse toujours d’être “la” Ministre de l’Intérieur).
 
 
À propos de Maurice Papon…
 
Sans risque de nourrir des ambiguïtés collaboratrices grâce à son passé de résistant incontestable, Maurice Druon prit la défense de Maurice Papon lors du procès de ce dernier en ne voulant pas « juger avec nos yeux instruits d’aujourd’hui » ce qui se juger avec nos « yeux aveugles d’hier ». Il prenait ainsi la même position que l’historien de Vichy Henri Amouroux (« L’histoire ne s’écrit pas en noir et blanc. ») sur laquelle se rejoignaient aussi les anciens Premiers Ministres Pierre Messmer et Raymond Barre.
 
 
Hommage présidentiel
 
Bardé de récompenses, prix, décorations et autres distinctions internationales, Maurice Druon va recevoir sans doute, au lendemain de sa disparition, de nombreux éloges de la classe politique et du monde littéraire. Cela n’en sera que mérité.
 
Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a ainsi rappelé que Maurice Druon « a risqué sa vie en résistant » et que « très tôt, il a compris le pouvoir de la télévision, et la nécessité d’en faire un média d’éducation et de culture populaire » en concluant sur deux mots que Maurice Druon avait utilisés pour qualifier Pierre Messmer et qui le caractérisent aussi : « le courage et l’exemple ».
 
 
Conservateur mais ouvert
 
Que ceux qui ne manqueront pas de critiquer ses positions politiques très conservatrices et son amour de l’ordre n’oublient pas la très grande ouverture dont il était la synthèse par la diversité de ses propres origines, sa passion de la liberté et son incroyable fécondité littéraire.
 
 
Aussi sur le blog.
 
Sylvain Rakotoarison (15 avril 2009)
 
 
Pour aller plus loin :
 
Mort de Maurice Druon (14 avril 2009).
 
Maurice Druon peint par l’Académie française.
 
L’hommage de Nicolas Sarkozy.
 
Pierre Messmer par Maurice Druon (25 octobre 2005).
 
Le chant des partisans.
 
Maurice Papon (20 février 2007).
 
Henri Amouroux (21 août 2007).
 
Pierre Messmer (29 août 2007).
 
Raymond Barre sur Maurice Papon (7 mars 2007).
 
 
 

Il y a trente ans : le congrès de Metz du PS (1)

En avril 1979, François Mitterrand et Michel Rocard s’affrontaient au cours d’un congrès mémorable à Metz qui décida du sort de la gauche pendant deux septennats. Première partie.
Au Parti socialiste, il est toujours des congrès qui restent dans les mémoires plus que d’autres. Épinay en 1971 qui permit à François Mitterrand de réussir une OPA sur les socialistes français. Rennes en 1990 qui vit la fin de l’influence de ce même François Mitterrand incapable de rassembler ses deux héritiers naturels, Lionel Jospin et Laurent Fabius. Et enfin Reims en 2008, aussi désuni qu’à Rennes, qui vit s’affronter Martine Aubry, et derrière elle, tous les éléphants du PS, de Bertrand Delanoë à Laurent Fabius, avec Ségolène Royal, extraterrestre du Parti socialiste (aurait-ce été le même combat que Mollet contre Mitterrand ?).
 

 

Mais d’autres congrès ont marqué l’histoire du Parti socialiste, en particulier le congrès qui s’est tenu du 6 au 8 avril 1979 à Metz.

Le contexte était particulier : François Mitterrand avait échoué de peu à l’élection présidentielle de 1974 et était convaincu qu’il gagnerait celle de 1981. Mais à 62 ans, François Mitterrand faisait aussi figure de perdant d’autant plus que la gauche a échoué contre tout pronostic aux élections législatives de mars 1978 à cause de la rupture de l’union de la gauche (beaucoup trop d’électeurs socialistes préférant un candidat UDF à un candidat communiste).

Depuis l’automne 1978, Michel Rocard (49 ans) se montrait l’homme de la situation : promoteur de la “deuxième gauche”, celle du réalisme économique, il estimait que l’alliance avec les communistes était conrteproductive alors que Mitterrand, au contraire, malgré la rupture de 1977, souhaitait maintenir cette alliance pour 1981. Michel Rocard incarnait le renouveau socialiste et était très populaire. Sa candidature à l’élection présidentielle de 1981 ne faisait quasiment plus aucun doute et l’enjeu du congrès de Metz était le contrôle du parti pour préparer cette élection.

Les acteurs du congrès de Metz

À côté de François Mitterrand et de Michel Rocard, les protagonistes du congrès étaient Pierre Mauroy (51 ans), qui aurait dû devenir le premier secrétaire du PS en 1969, héritier déchu de Guy Mollet, Jean-Pierre Chevènement (40 ans), jeune loup prônant le marxisme et habitué des motions dissidentes, Gaston Defferre (68 ans), maire de Marseille, ancien candidat en 1969 et proche du centre gauche, un chevènementiste dissident, Christian Pierret (33 ans), jeune député et futur maire de Saint-Dié et enfin, une féministe, Édith Lhuillier.

Chacun portait une motion et donc, menait un courant.

Préliminaires

Dans l’avant-congrès, il y a un véritable jeu à trois entre Mitterrand, Rocard et Mauroy. Mitterrand savait déjà que Chevènement et Defferre le rejoindraient le moment venu. Son but était donc surtout d’éviter une alliance Mauroy-Rocard.

Les sondages étaient favorables à Rocard, la fidélité au parti revenait à Mauroy et l’expérience et l’habileté politique à Mitterrand.

Début 1979, très vite, Pierre Mauroy et Michel Rocard conclurent une alliance. Ce qui chagrina Mitterrand qui envisageait même une candidature présidentielle de Mauroy en 1981 si lui-même n’était pas en situation (sondages trop bas).

Mais la cacophonie était autant dans le PS lui-même que dans son opposition à François Mitterrand. Michel Rocard s’était montré très maladroit. Mauroy encore plus.

La préparation du congrès de Metz

Grâce aux carnets de Michèle Cotta, on peut maintenant connaître les aspirations réelles de Pierre Mauroy, l’un des trois poids lourds du PS avec François Mitterrand et Michel Rocard. Michèle Cotta le rencontra le 2 février 1979, soit quelques jours avant un comité directeur du PS très important.

Mauroy lui expliqua alors les raisons de ne pas faire de motion commune avec Rocard. D’abord, il voulait se montrer neutre pour faire la synthèse des deux côtés (Mitterrand et Rocard).

Ensuite, avec son expert élections et fédérations Roger Fajardie, il avait fait des calculs qui le rendaient gagnant à tous les coups. Il n’envisageait alors que quatre motions : Mitterrand, Rocard, la sienne et celle du Ceres de Chevènement qui avait fait entre 21 et 25% dans les derniers congrès depuis Grenoble en 1973. Il évaluait Chevènement à 22% (en légère baisse par rapport à la fois précédente), ce qui donnait 78% pour les trois autres. Il se dotait de 28% après avoir consulté ses fédérations sûres. Selon lui, Mitterrand serait autour de 30% (entre 25 et 32%) et Rocard serait au-dessus de 20%. Premier cas : si Mitterrand arrivait premier, Mauroy pourrait demander la synthèse. Second cas : si Mauroy devançait Mitterrand, alors Mauroy et Rocard pourraient battre Mitterrand. Dans tous les cas, Mauroy sortait du congrès la tête haute.

C’étaient des comptes d’apothicaires bien audacieux qui se seront révélés très peu pertinents (notamment sur son score et celui de Mitterrand).

Michèle Cotta rejoignit dans un bistrot Pierre Mauroy à l’issue du comité directeur du PS, dans la nuit du 10 au 11 février 1979. Mauroy était avec ses amis et la table s’élargit avec des rocardiens de la table voisine. Mitterrand avait rencontré à Aix-en-Provence, chez Gaston Defferre, Mauroy pour lui proposer un pacte. Defferre et Mitterrand voulaient absolument faire la peau à Rocard mais éviter d’entraîner Mauroy dans la chute, car Mitterrand et surtout Defferre appréciaient beaucoup Mauroy (Mitterrand en fera même son premier Premier Ministre en 1981).

Ce comité directeur fut donc un véritable drame pour l’unité des socialistes. Mitterrand présenta in extremis sa propre motion : « pour que personne n’ait eu le temps de s’y préparer ni de l’étudier, sa motion à lui, dans laquelle, m’assure-t-on, figure 90 fois le mot rupture ! » dixit Michèle Cotta (”rupture” ? tiens donc !). Mitterrand était surtout en colère contre l’attitude de Mauroy qui avait refusé l’alliance avec lui. Moins contre Rocard dont la rivalité était déjà acquise.

Premier jour du congrès (vendredi 6 avril 1979)

Dès le début du congrès dont il ouvrit les travaux, François Mitterrand annonça la couleur : « Qu’on ne fasse pas semblant de parvenir à des actes durables qui ne dureront que huit jours ! ». Bref, pas question, pour lui, de faire une synthèse molle avec Michel Rocard. Ce fut aussi le moyen de Mitterrand pour garder sa liberté, quitte à perdre la partie. Homme de combat et pas de consensus.

Curieusement, Michel Rocard prit la parole juste après lui, bien avant l’arrivée de tous les militants et des journalistes. Ce fut donc dans une certaine discrétion qu’il prononça son discours très construit prônant un “socialisme moderne” : « La pensée libérale est en crise [deuxième choc pétrolier], mais la pensée socialiste l’est aussi, parce qu’elle n’ose pas assumer l’exigence inverse : reconnaître que l’acte de produire a besoin de motivations autres que la contrainte. Une planification centralisée et rigide ne saurait nous suffire. ».

On voit à quel point les problèmes du PS de 2009 ne sont pas vraiment récents, avec ce clivage réalisme économique/anticapitalisme. Parmi les divergences en 1979, il y avait les nationalisations : pour Mitterrand, l’État devait acquérir tout le capital des entreprises à nationaliser, pour Rocard, juste une majorité de blocage pour ne pas rendre l’État gestionnaire et rendre ces nationalisations moins coûteuses.

Surprise en terme de cuisine interne, Rocard proposa à Mitterrand de faire une synthèse. Surprenant car ce n’était pas le meilleur moyen pour une prise de pouvoir au PS où il vaudrait mieux se compter. Cela dit, ce n’était qu’une proposition de pure forme, puisque Mitterrand venait de dire qu’il n’en voulait pas.

Suite dans la seconde partie.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (8 avril 2009)

Pour aller plus loin :

La rivalité entre Mitterrand et Rocard en 1979.

Le congrès de Rennes.

Le congrès de Reims.

Histoire du PS (par Laurent de Boissieu).

Le PS encore mal rangé.

Encore plus sur le PS.

Lire aussi “Cahiers secrets de la Ve République, tome II 1977-1986

” de Michèle Cotta (éditions Fayard) d’où sont tirées les citations de cet article.
 
 

 

Les 12 rénovateurs de l’opposition (2) : décadence

Le changement de génération tardait trop. Des jeunes loups ambitieux voulurent prendre la place. Sans succès. C’était il y a vingt ans. Deuxième partie : decrescendo.Dans la première partie, j’ai évoqué la splendeur spontanée et rapide des douze rénovateurs. Mais structurellement, le ver de la décadence était déjà dans le fruit.

Les incohérences de la démarche

Très vite, la démarche des rénovateurs prenait l’allure un peu trop politicienne d’un coup de pied dans la fourmilière de la part d’hommes ambitieux (notons l’absence totale de femmes) mais peu unis dans leurs perspectives de fond, comme justement la construction européenne. Imaginez dans le même bateau européen Séguin, de Villiers, Bayrou, Barnier et Fillon !

Mais même sur l’organisation de l’opposition existait des désaccords. Un clivage très net au sein des rénovateurs se dessinait entre les partisans de deux partis alliés, l’un gaulliste et national et l’autre démocrate-chrétien et libéral, et ceux favorables à la fusion complète de l’UDF et du RPR dans un parti unique (préfiguration de l’UMP d’avril 2002).

Je me souviens entre autres que “les Trois B” se retrouvaient devant les centristes réunis à Narbonne le lendemain de leur début d’aventure, lors de l’université de printemps du CDS des 7 au 9 avril 1989. Volant la vedette aux dirigeants du CDS, Bernard Bosson et Dominique Baudis étaient par exemple plutôt favorables à la formation d’un parti unique de l’opposition dans la mesure où plus aucun clivage philosophique n’opposait l’UDF au RPR. François Bayrou était plus réticent à une telle idée, ce qui peut expliquer également le maintien de l’UDF en 2002 quand l’UMP s’est créée. Michel Noir était lui aussi pour un parti unique de l’opposition.

Crépuscule

Au fil des semaines et de la mousse médiatique, deux personnalités rénovatrices s’envolaient dans les sondages : Michel Noir et Dominique Baudis. Beaucoup voulaient donc une liste des rénovateurs dirigée par Michel Noir. Dominique Baudis semblait plus réticent à vouloir prendre le leadership (c’est ce qu’il fera en juin 1994 en menant une liste d’union).

Pierre Méhaignerie, président du CDS, avait déclaré que le CDS ferait aussi partie de l’aventure. Le CDS avait pourtant choisi Simone Veil comme tête de liste (les centristes la voulait depuis l’été 1988) mais cette dernière était prête à s’effacer de la première place au profit d’une personnalité plus médiatique.

Cependant, après un mois d’effervescences, l’affaire de la liste des rénovateurs capota. Probablement selon la volonté de Philippe Séguin, lui aussi tête de liste possible des européennes. Philippe Séguin, à l’ambition présidentielle déjà bien affirmée, ne souhaitait pas renforcer la stature de Michel Noir qui commençait, lui aussi, à se sentir investi d’une mission nationale. Surtout au sein du RPR déjà divisé entre un pôle européen et libéral (Alain Juppé et Édouard Balladur) et un pôle gaulliste et souverainiste (Charles Pasqua et Philippe Séguin qui s’allieront lors des prochaines assises du RPR contre Jacques Chirac).

Ce revirement brusque de la part de Philippe Séguin (rappelons que dix ans plus tard, Philippe Séguin, tête de liste aux européennes de 1999, y renoncera à nouveau, deux mois avant l’échéance par peur de la confrontation avec son ancien compère Charles Pasqua et le faible soutien de Jacques Chirac).

Feu follet

Les rénovateurs se firent donc discrets pendant une campagne européenne assez ubuesque qui voyait s’opposer la liste de Simone Veil, essentiellement soutenue par les centristes (en numéro deux, un avocat apolitique de 38 ans, un certain… Jean-Louis Borloo qui venait de conquérir Valenciennes), et la liste RPR-PR de Valéry Giscard d’Estaing, représentante des appareils avec Alain Juppé et François Léotard. Giscard d’Estaing, qui avait pourtant encouragé Simone Veil à s’engager au Parlement européen en 1979, se retrouvait simple rival. Inutile de dire qu’entre les deux listes, les différences politiques étaient faibles et que tout était question de personnes.

Le 18 juin 1989, Simone Veil ne fit que 8,4% (elle accuse encore son directeur de campagne, François Bayrou, d’avoir fait capoter sa campagne ; elle avait fait 43,0% en 1984 en menant une liste d’union), Valéry Giscard d’Estaing un score assez peu honorable pour un ancien Président de la République, soit 28,9% alors que la liste socialiste de Laurent Fabius draina 23,6% des électeurs.

Michel Noir organisa le samedi suivant, le 24 juin 1989, à la halle Tony Garnier dans sa ville de Lyon, un premier grand rassemblement des rénovateurs. Quelques apparatchiks du RPR et de l’UDF s’étaient même déplacés à tout hasard.

Mais c’était trop tard. L’occasion des européennes n’avait pas été saisie. Les dissensions et les tensions entre les poids lourds politiques comme Philippe Séguin, François Bayrou et Michel Noir étaient trop fortes.

La dissidence au RPR

Philippe Séguin organisa un courant au sein du RPR avec Charles Pasqua et avait réussi à embarquer François Fillon, Michel Barnier et Étienne Pinte où ils ne firent que 31% aux assises du Bourget le 11 février 1990 (les accompagnaient également Patrick et Isabelle Balkany, Franck Borotra, Élisabeth Hubert, Xavier Dugoin, Jean de Boishue, Jean-Paul Bled et Jacques Kosciusko-Morizet). Une initiative qui finit en avril 1991 et dont ne reste aujourd’hui que l’association “Demain la France”.

Des rénovateurs devenus apparatchiks

Lors de l’élection de Jean-Claude Gaudin au Sénat, Charles Millon réussit à ravir à François Léotard la présidence du groupe UDF à l’Assemblée Nationale le 25 septembre 1989. Mais François Léotard avait déjà esquissé un nouveau retournement en faveur des centristes et des rénovateurs qui le conduire à fonder “Force unie”.

Le 18 octobre 1989, l’UDF et le RPR lancèrent leurs premiers “états généraux de l’opposition” qui permirent de renforcer leur union sur plusieurs thèmes mobilisateurs jusqu’au 30 novembre 1991 (une période sans élection). Pour les préparer, travaillèrent souvent ensemble Nicolas Sarkozy, secrétaire général adjoint du RPR, et François Bayrou, devenu secrétaire général adjoint de l’UDF.

Le 13 octobre 1991, Bernard Bosson s’intégra lui-même au sein d’un appareil partisan en se faisant élire secrétaire général du CDS et devint l’héritier putatif de Pierre Méhaignerie (il sera cependant battu à la présidence du CDS le 10 décembre 1994 à Vincennes par …François Bayrou soutenu finalement par Pierre Méhaignerie et René Monory).

Encore des réminiscences sans lendemain

Sous l’impulsion de Michel Noir et de François Léotard, le mouvement a tenté la poursuite de la démarche par la création de “Force unie” le 5 mars 1990 qui rassembla quelques éléments de l’opposition comme Michèle Barzach (46 ans), Gérard Longuet (44 ans), Patrick Devedjian (45 ans), Alain Carignon, Jean-Louis Bourlanges (44 ans), Claude Malhuret (40 ans) et Pierre-André Wiltzer (49 ans). On les a alors appelés les “néo-rénovateurs”.

Le 12 décembre 1990, pour redynamiser son action politique enlisée au sein du RPR, Michel Noir, isolé, n’entraîna que deux autres députés dans sa démission spectaculaire, Jean-Michel Dubernard (49 ans) et de Michèle Barzach, pour provoquer des élections législatives partielles (les 27 janvier et 3 février 1991).

Alors que les deux premiers ont été réélus à Lyon sans trop de souci, l’ancienne Ministre de la Santé Michèle Barzach s’est fait battre dans le 15e arrondissement de Paris par un candidat chiraquien (ce n’était pas très malin de sa part de suivre une fronde sur le territoire même du président du RPR, alors qu’elle avait raté le train de la rénovation avant les européennes en étant présente en quatrième position sur la liste de Valéry Giscard d’Estaing).

Les affaires politico-financières de Michel Noir et d’un autre rénovateur rhônalpin, Alain Carignon, ont mis un point final définitif à cette idée de rénovation de l’opposition devenue vite très majoritaire en 1993 et occupée par la rivalité entre balladuriens et chiraquiens. Très rapidement, les jeunes rénovateurs évoluèrent en nouveaux barons.

Dans la troisième partie de l’article, ce que sont devenus les rénovateurs.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (7 avril 2009)

Pour aller plus loin :

Un rénovateur parmi d’autres.

Un autre rénovateur parmi d’autres.

Les anges déchus de la rénovation.

Michel Noir en 2006 : « nous avions raison dix ans en avance ».

Histoire de l’UDF (par Laurent de Boissieu).

Michèle Barzach en janvier 1991.

Les 12 rénovateurs de l’opposition (1) : splendeur

Le changement de génération tardait trop. Des jeunes loups ambitieux voulurent prendre la place. Sans succès. C’était il y a vingt ans. Première partie : crescendo.Vous ne vous souvenez plus des douze rénovateurs de l’opposition ? Pourtant, cela aurait pu être l’une des grandes discontinuités de la politique française depuis l’élection de François Mitterrand. Ce n’aura été finalement qu’un misérable pétard mouillé.

En début avril 1989, il y a exactement vingt ans, l’opposition au gouvernement socialiste de Michel Rocard et au Président François Mitterrand connut une agitation sans précédent. On aurait presque cru à un poisson d’avril.

Cela se passait justement dix ans après le congrès de Metz où des socialistes de la “deuxième gauche” (menés par Michel Rocard) voulaient remplacer les archaïques. Et comme pour les socialistes, l’aventure des rénovateurs n’a pas duré très longtemps.

Une droite et un centre en miettes

L’opposition, c’était pour certains “la droite”, peu assumée d’ailleurs à l’époque, et le centre, représentés par deux partis d’égale importance parlementaire (à l’époque) : l’UDF et le RPR.

Ces deux partis avaient échoué, l’année précédente, à l’élection présidentielle de 1988. Si l’échec de Raymond Barre, dont la candidature était en dehors des partis, n’avait pas trop secoué l’UDF qui revenait à l’Assemblée Nationale en juin 1988 avec une certaine puissance (équivalente à celle du RPR), celui de Jacques Chirac, le second en sept ans, avait considérablement affaibli le moral des troupes du RPR.

La stratégie de Jacques Chirac de favoriser l’élection de François Mitterrand en 1981 pour récupérer le leadership de l’opposition ensuite et emporter l’Élysée l’élection suivante n’a donc pas fonctionné et la droite et le centre ont eu du mal à digérer cet échec.

Ponctuellement, quelques personnalités commençaient à donner quelques signes d’impatience. L’opposition restait dominée par le trio des années 1970 : Jacques Chirac, Raymond Barre, et celui qui les avait nommés tous les deux Premiers Ministres, Valéry Giscard d’Estaing.

Certes, en juin 1988, une initiative avait déjà montré quelques fragilités chez les centristes de l’UDF. Le CDS se séparait des députés PR et radicaux valoisiens pour créer son propre groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale, l’UDC : l’Union du Centre. Pour certains, une préfiguration d’une future Union des Démocrates-Chrétiens plus adaptée au paysage politique européen. Une UDC qui avait d’ailleurs résisté à la tentation de l’ouverture rocardienne.

Du côté RPR, Charles Pasqua commençait à s’éloigner de Jacques Chirac, lui-même très déstabilisé par sa défaite (voir les derniers mémoires de Pasqua sur le sujet).

Le second septennat de François Mitterrand s’ouvrait donc sur une sombre perspective pour son opposition. La prochaine élection présidentielle prévue en 1995 ne ferait plus participer Mitterrand, mais les “vieux” allaient s’accrocher. Chirac en premier.

Or, depuis 1981, une nouvelle génération s’était installée à l’UDF et au RPR mais n’avait pas encore gouverné, ou seulement très peu pendant la première cohabitation. Les principaux représentants de cette génération étaient François Léotard, populaire patron du PR, Alain Juppé, nouveau secrétaire général du RPR, Jacques Toubon (son prédécesseur) et Philippe Séguin, dont les relations avec Jacques Chirac ont toujours été complexes. Faut-il oublier Pierre Méhaignerie, patron des centristes du CDS ? Sans doute en terme de leadership, même si son rôle à la tête du groupe UDC et à la tête du CDS était loin d’être négligeable à l’époque.

Archaïsmes et rénovation

Après cet échec, les municipales de mars 1989 puis, surtout, les européennes de juin 1989 constituaient de nouvelles échéances avant le désert électoral jusqu’en 1992 (les prochaines législatives étaient prévues pour mars 1993).

Valéry Giscard d’Estaing, qui avait repris en 1988 la présidence de l’UDF, avait lui aussi quelques ambitions de revenir en surface à l’instar d’un Raymond Poincaré, soit comme candidat à l’Élysée en 1995 (il n’aurait que 69 ans, soit à peine plus âgé que De Gaulle en mai 1958), soit comme Premier Ministre d’une nouvelle cohabitation en 1993. Il était pour l’heure en position de leader pour les élections européennes en accord avec Jacques Chirac.

Giscard et Chirac, cela faisait quand même depuis 1974 (soit quinze ans) qu’on en parlait au printemps 1989. Et cela semblait évident, pour cette jeune génération, qu’il fallait réagir mais en évitant de trop se brûler par les susceptibilités des aînés.

Le 6 avril 1989, donc, un groupe choc s’est constitué à l’initiative de Philippe Séguin (45 ans), ancien ministre, et de François Bayrou (37 ans). Il s’agissait de rassembler douze députés, espoirs de l’opposition. Pourquoi douze ? Peut-être pour la côté symbolique de “L’armée des douze singes” ou des “Douze salopards”… ou encore des douze apôtres avec… son Judas Iscariote ?

Mars 1989 avait confirmé ou lancé de nombreux jeunes maires dans beaucoup de grandes villes. Ainsi, c’est surtout par cette caractéristique que le groupe s’est formé, et afin d’équilibrer les tendances politiques, six du RPR, trois du CDS et trois du PR.

Distribution

Le casting était assez exceptionnel.

Pour le RPR, aux côtés de Philippe Séguin, il y avait Michel Noir (44 ans), ancien ministre, qui venait d’être largement élu maire de Lyon face au maire sortant Francisque Collomb (Raymond Barre ne fut même pas élu conseiller municipal) et face à Charles Hernu, Alain Carignon (40 ans), ancien ministre, président du Conseil général de l’Isère et réélu brillamment maire de Grenoble, ville qui avait pourtant voté Mitterrand en 1988, Michel Barnier (38 ans), président du Conseil général de Savoie depuis l’âge de 31 ans (préparant les jeux olympiques d’Albertville pour 1992), Étienne Pinte (50 ans), adjoint et futur maire de Versailles, et… François Fillon (35 ans) élu à l’Assemblée Nationale dès l’âge de 27 ans.

Le choix des rénovateurs RPR était principalement guidé par Philippe Séguin qui avait placé au moins deux séguinistes notoires avec François Fillon et Étienne Pinte.

Chez les centristes, aux côtés de François Bayrou, il y avait Bernard Bosson (41 ans), ancien ministre, réélu maire d’Annecy et espoir déçu du CDS et Dominique Baudis (41 ans), réélu maire de Toulouse et très populaire président du Conseil régional de Midi-Pyrénées. Ces trois jeunes personnalités se faisaient d’ailleurs appeler “les trois B” pour remplacer la direction du CDS (Centre des démocrates sociaux) occupée essentiellement par un autre trio, Pierre Méhaignerie, Jacques Barrot et Bernard Stasi.

Enfin, du côté du Parti républicain, des seconds couteaux : Philippe de Villiers (40 ans), ancien ministre, président du Conseil général de Vendée, François d’Aubert (45 ans) et Charles Millon (43 ans), jeune président du Conseil régional de Rhône-Alpes depuis 1988.

Il était déjà notable qu’aucun responsable de parti politique n’avait accepté de venir dans l’aventure, malgré parfois leur jeune âge. Ni Nicolas Sarkozy (34 ans), secrétaire général adjoint du RPR, ni Alain Juppé (43 ans), ni Jacques Toubon (47 ans), ni François Léotard (47 ans) qui a hésité puis y a renoncé. Le refus d’implication de Nicolas Sarkozy était assez compréhensible : il a toujours considéré qu’il fallait avoir l’appareil du parti avec soi et jamais contre soi. Il l’a expérimenté un peu plus tard avec l’échec d’Édouard Balladur en 1995 et avec sa propre élection en 2007.

Le cadre est donc donné : des jeunes couteaux pleins d’ambition, représentant la diversité géographique nationale face à l’etablishment des appareils partisans parisiens. Une moyenne d’âge de moins de 42 ans pour affronter leurs aînés Chirac et Giscard d’Estaing de moyenne d’âge de …60 ans.

Dans cette brochette de douze, au moins cinq rénovateurs cultivaient très sérieusement leur ambition présidentielle.

Ligne politique

L’objectif de cette initiative était de créer un clivage jeune/vieux au-delà des clivages partisans UDF-RPR qui ne correspondaient déjà plus aux enjeux politiques de l’époque.

Or, la perspective des élections européennes du 18 juin 1989, à l’époque à la proportionnelle au niveau national, donnait un cadre électoral intéressant qu’il fallait saisir.

Le but des douze rénovateurs étaient donc de faire une liste aux élections européennes qui coupaient l’herbe sous les pieds des hiérarques des partis : Valéry Giscard d’Estaing formait justement une liste UDF-RPR en mettant en deuxième et troisième positions Alain Juppé, numéro deux du RPR, et François Léotard, numéro un du PR (François Léotard a renoncé aux rénovateurs après son entretien du 6 avril 1989 avec Giscard d’Estaing qui lui réservait cette troisième place).

Mais l’ambition allait bien au-delà des échéances européennes puisque le but était de donner un autre visage de l’opposition et de préparer l’avenir en rénovant profondément les deux partis de l’opposition.

Déclenchement de l’opération

Toute l’affaire commença le 6 avril 1989 avec la publication d’un manifeste des rénovateurs signé des douze personnalités.

L’un des épisodes les plus marquants de cette petite histoire, ce fut un appel télévisé de Dominique Baudis. Ce fut étonnant que cela provînt de Dominique Baudis qui a été un homme qui n’a jamais pris beaucoup de responsabilité dans les partis ni n’a jamais fait preuve de grand courage politique dans les joutes entre les personnes.

Pourtant, c’est lui, au nom des onze autres, qui eut l’audace, le culot même, de dire à Valéry Giscard d’Estaing, au cours d’un journal télévisé, les yeux tournés vers la caméra (ancien journaliste de la télévision, Dominique Baudis a toujours été un très bon communicateur) en substance : partez, laissez la place aux jeunes générations.

Seul parti à suivre l’aventure des rénovateurs, le CDS décida le principe d’une liste spécifique centriste et rénovatrice lors de son congrès de Lille les 21 au 23 avril 1989.

Un congrès très important où l’on pouvait voir Dominique Baudis, enlevant magistralement sa veste pour mieux montrer son dynamisme, défendre la démarche des rénovateurs alors que Jean Lecanuet, l’ancien candidat, l’ancien président, déclarait courageusement sous les protestations véhémentes de la salle qu’il fallait une seule liste d’union aux européennes, comme en 1984 (lui-même avait été en troisième position après Simone Veil et Bernard Pons). Ce fut d’ailleurs la dernière tribune politique de Jean Lecanuet avant sa mort en février 1993, comme s’il avait été politiquement assassiné par ses amis ce week-end-là.


Dans la deuxième partie, j’évoquerai les incohérences d’origine de la démarche des rénovateurs.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (6 avril 2009)

Pour aller plus loin :

Un rénovateur parmi d’autres.

Un autre rénovateur parmi d’autres.

Les anges déchus de la rénovation.

Michel Noir en 2006 : « nous avions raison dix ans en avance ».

Histoire de l’UDF (par Laurent de Boissieu).

Michèle Barzach en janvier 1991.

La déplorable attention du journalisme à sa grande dame, Jacqueline Baudrier

La disparition de la “grand-mère” des journalistes français est passée quasiment inaperçue dans la presse française et quand elle est passée, ce fut émaillée de plusieurs inexactitudes. Oubli, ingratitude, ignorance, indifférence, incompétence ? Dommage d’un si petit hommage.Je l’avais hélas évoqué à la fin de mon article sur France Inter et la possible désignation de Philippe Val à sa direction : le jeudi 2 avril 2009 matin, l’ancienne journaliste Jacqueline Baudrier est morte à 87 ans.

Une journaliste passionnée et passionnante

Jacqueline Baudrier était une “grande dame” de l’audiovisuel français. Elle considérait son job avec beaucoup de passion, de professionnalisme, d’élégance et de distinction.

Née le 16 mars 1922, elle fut la première femme responsable d’une chronique politique en France en 1950 et fut donc très rapidement connue du grand public puisqu’à l’époque, il n’y avait qu’un seul journal parlé, le sien dont elle était devenue la rédactrice en chef en 1960. Elle fut nommée directrice de l’information de la seconde chaîne de télévision (en couleur) en 1969.

Elle fut choisie avec Alain Duhamel par Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand pour animer le premier débat présidentiel d’entre les deux tours en France, le 10 mai 1974 (des images de l’INA nous le rappellent).

À la tête de Radio France

Dès son accession à l’Élysée, le Président Valéry Giscard d’Estaing réforma profondément l’audiovisuel français en faisant éclater le mastodonte ORTF. Le 1er janvier 1975, Jacqueline Baudrier fut alors désignée par lui à la présidence de Radio France, nouvelle structure de la radio publique dont on procède actuellement au renouvellement de la direction (Jean-Luc Hees succédera le 12 mai 2009 à Jean-Paul Cluzel).

Pendant six années et demie, sous son impulsion, France Inter gagna 2,25 millions d’auditeurs, France Culture s’installa au Festival d’Avignon et les deux orchestres de Radio France (l’Orchestre Philharmonique de Radio France et l’Orchestre National de France, aujourd’hui dirigés respectivement par Myung-Whun Chung et Daniel Gatti) multiplièrent les tournées internationales.

Lors de sa dernière présidence de conseil d’administration de Radio France, elle présenta le premier plan de développement pour quadriller la France de radios locales (après les bonnes expériences de Melun FM, Fréquence Nord et Radio Mayenne).

En juillet 1981, avec l’accession au pouvoir de François Mitterrand, Jacqueline Baudrier fut contrainte à la démission alors qu’elle n’avait pas achevé son troisième mandat à la tête de Radio France. L’exécuteur des basses œuvres, le Premier Ministre Pierre Mauroy, qui l’appréciait pourtant beaucoup et avait des états d’âme, lui trouva d’abord un point de chute pour la recaser : ce fut le poste d’ambassadrice de France à l’UNESCO, poste qu’elle transmit ensuite à Gisèle Halimi en 1985.

Sa successeur directe à Radio France évoque ce limogeage dans ses carnets en ces termes : « Mauroy, qui respecte la présidente sortante, Jacqueline Baudrier, et hésitait à la débarquer de la radio, ne m’en avait pas parlé avant qu’il ne lui trouve une sortie convenable. Aujourd’hui, Jacqueline Baudrier est ambassadeur à l’UNESCO. Pierre Mauroy m’appelle donc (…) : j’ai hésité, puis dit oui. ».

Une journaliste reconnue

Après le retour de Jacques Chirac à Matignon en 1986, Jacqueline Baudrier fut nommée membre de la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés) qui remplaça la Haute autorité de l’audiovisuel (présidée par Michèle Cotta de 1982 à 1986) et qui fut transformée après la réélection de François Mitterrand par le CSA (Conseil national de l’audiovisuel), aujourd’hui présidé par Michel Boyon, lui aussi ancien président de Radio France de 1995 à 1998 (laissant la présidence à Jean-Marie Cavada).

Parmi les nombreux prix et distinctions que Jacqueline Baudrier a reçus au cours de sa carrière, on peut citer le Prix de la Fondation Louise Weiss en 1997, le Prix Maurice Bourdet en 1960, le Prix international Ondas en 1969, le Prix Unda en 1972 et fut également nommée Commandeur de la Légion d’Honneur.

Honoré par des étudiants, son nom fut attribué à la promotion 1993 de l’École du journalisme de Nice.

Service minimum pour l’annonce de sa disparition

Cette trajectoire très riche, pourtant, semble avoir été très négligée par ceux qui sont aujourd’hui ses successeurs dans l’audiovisuel français. Certes, son état de santé l’avait éloignée définitivement de la scène publique depuis une dizaine d’année, mais est-ce une raison de l’oublier ?

Une rapide revue de presse sur Internet montre ce déplorable oubli.

Sur Google avec uniquement son nom comme mot-clef, au lendemain de son décès le 3 avril 2009 à midi, il n’y avait que deux éléments qui évoquaient sa disparition : une brève temporaire publiée par le site France Culture et Wikipédia qui avait intégré l’information dès 18h38 la veille.

En regardant de nouveau sur Google ce 4 avril 2009 avec le même mot-clef, heureusement, les éléments se sont multipliés (cependant, moins de 2 500) et mon mini-billet placé sur mon blog pourtant très mal référencé arrivait en quatrième position, ce qui donne une idée de la faible occurrence sur le traitement de la disparition de Jacqueline Baudrier.

Des erreurs surprenantes de la part de certains professionnels

Évidemment, l’information fut développée le long de la journée du 3 avril 2009 mais avec quasiment la même dépêche de presse provenant de l’agence AFP qui, pourtant, avait commis deux erreurs (dont une assez grossière) qui n’ont pas encore été corrigées à cette heure.

On passera sur la première concernant la carrière de Jacqueline Baudrier : on prétend la faire débuter en 1950 avec son entrée au journal parlé de la RTF. En fait, elle commença en 1948 à Radio Guadeloupe. Qu’importe.

La seconde erreur est beaucoup plus grave car elle montre une réelle ignorance de certains journalistes (ceux qui ont retransmis l’information) de l’histoire de la régulation de leur propre métier.

Que ce soit sur France 3, dans “Le Parisien“, dans une chronique de Jean-Marc Morandini reproduite sur “Yahoo News”, dans “Les Échos” ou sur TV5 (pour ne citer qu’eux), Jacqueline Baudrier aurait été nommée à la Commission nationale de l’informatique et des libertés, confondant de manière malheureuse la CNIL (fondée le 6 janvier 1978) avec la CNCL qui ne dura que deux ans en demi (du 30 septembre 1986 au 17 janvier 1989).

Notons que cette erreur n’avait pas été commise par Wikipédia, ce qui renforce l’hypothèse que l’erreur ne provenait que d’une seule personne (errare humanum est) et que ce sont les autres journalistes qui n’ont fait que reprendre la dépêche sans en vérifier la véracité. Ce qui décrédibilise ce qu’on peut entendre dans les médias, mais ce constat est hélas loin d’être le premier.

Célébration

Les obsèques de Jacqueline Baudrier seront célébrées le mercredi 8 avril 2009 à 10 h. 30 en l’église Notre Dame d’Auteuil, 4 rue Corot à Paris 16e.

Elle fut l’honneur du journalisme et l’honneur des femmes.
Mes respects, Madame.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (4 avril 2009)

Pour aller plus loin :

Les changements à Radio France.

Premières dépêches.

Dépêches du 3 et 4 avril 2009.

Sur Google le 4 avril 2009.

L’Élysée annexe-t-il France Inter ?

La journée du 2 avril 2009 fut très mouvementée pour la radio publique. À peine le successeur de Jean-Paul Cluzel a-t-il été nommé que d’autres nominations sont envisagées au sein de Radio France… émanant de l’Élysée.

Mon titre est un peu provocateur mais il permet d’exprimer la crainte du jour.

Si l’on peut admettre que le Président de la République ait exercé souverainement son droit de désignation du nouveau président de Radio France comme le lui permet désormais la nouvelle loi sur l’audiovisuel public, on peut être inquiet à l’écoute des informations qui ont circulé ce 2 avril 2009.De nouvelles procédures

 

On peut certes regretter le retour à l’avant-1982, c’est-à-dire, avant le précurseur du CSA, la Haute autorité de l’audiovisuel (Michèle Cotta en a beaucoup parlé dans son dernier livre), avec des patrons de sociétés de l’audiovisuel public nommés directement par le pouvoir en place, mais comme c’est désormais une loi de la République, il convient de la respecter (tout en le déplorant le cas échéant).

La désignation de Jean-Luc Hees est d’autant plus respectable que le choix porté sur un professionnel de la radio (il a passé une trentaine d’années de sa carrière sur France Inter) est inattaquable sur le plan des compétences. Elle ne peut être considérée comme un parachutage.

En revanche, on peut s’inquiéter que l’Élysée cherche à s’immiscer dans la gestion interne à Radio France.

Ingérence élyséenne ?

Certes, le départ déjà prévu de l’actuel directeur général délégué Martin Ajdari (indépendamment de la fin de mandat de son président Jean-Paul Cluzel) rendait son remplacement nécessaire dès l’arrivée du nouveau patron de Radio France. Une décision qui revenait en principe à ce dernier mais qui vient d’être annoncée de façon inattendue par la Présidence de la République elle-même : il s’agirait de Patrick Collard, ancien directeur général délégué du groupe “Le Monde” (il a été aussi directeur général de “Télérama”) et actuel directeur général délégué de “La Dépêche du Midi” (lire ici).

La seconde (et plus grande) surprise du 2 avril 2009 au soir, c’est l’annonce faite également par l’Élysée de la nomination future de Philippe Val comme directeur de France Inter. Je ne connais pas Philippe Val, je ne connais pas ses compétences, et donc je suis bien incapable de savoir s’il est l’homme de la situation.

Indécence

Cette annonce est cependant doublement indécente : d’une part, la nomination des directeurs de stations relève uniquement du président de Radio France.

Ancienne présidente de Radio France, Michèle Cotta avait été estomaquée que François Mitterrand lui avait reproché le 12 novembre 1981 de ne pas lui avoir parlé du remplacement du directeur de France Musique avec ces mots désabusés : « Mitterrand s’indigne, il me le dit au téléphone, que j’ai pu nommer André Jouve, le second de Vozinski, à la tête de France Musique sans lui en parler. Il se trouve que j’en avais parlé à Georges Fillioud [Ministre délégué à la Communication]. Devais-je passer par-dessus la tête de Fillioud et parler directement à Mitterrand de la nomination d’un chef de service ? Le Président est maître des armes, des arts et des lettres, certes ! De là à solliciter son avis sur tout, sur la musique en l’occurrence, qui n’est certes pas sa spécialité… ».

D’autre part, malgré le départ de Jean-Luc Hees de la direction de France Inter, cette direction n’est pas vacante depuis 2004 et son dernier successeur, Frédéric Schlesinger est, sauf erreur de ma part à ce jour, toujours en fonction et n’est pas démissionnaire. Imaginons sa tête en apprenant ces informations.

Pourquoi bientôt Philippe Val ?

Le Nouvel Observateur” expliquait assez clairement les raisons possibles de la préférence de Nicolas Sarkozy pour Philippe Val, qui est un grand ami de Jean-Luc Hees (la bonne entente n’est pas à négliger dans le choix d’une équipe).

Directeur de “Charlie Hebdo”, Philippe Val ne pourrait pas être taxé d’organiser une dérive droitière de France Inter même si, en limogeant Siné lors d’une affaire qui a fait mousser bien des médias, il était intervenu finalement pour défendre l’honneur d’un des fils du Président de la République et “Le Nouvel Observateur” rappelle aussi que Philippe Val est un ami de Carla Bruni.

C’est d’ailleurs cocasse d’imaginer que parmi les reproches formulés implicitement à Jean-Paul Cluzel, c’était de dire qu’il n’avait pas assez contrôlé les rédactions considérées beaucoup trop à gauche.

L’objectif de l’Élysée, ce serait de déstabiliser encore une fois la gauche après son ouverture au gouvernement à des personnalités de gauche, et d’avoir éventuellement les mains un peu plus libres pour France Télévisions (généralement, les hommes politiques sont beaucoup plus attentifs aux dirigeants de la télévision que de la radio).

Cela étant, ces informations ne pourraient que des suppositions très fortes comme cela a été le cas depuis trois mois sur la succession de Jean-Paul Cluzel. Un mode opératoire qu’explique très bien Bruno Roger-Petit.

Confusion entre Radio France et France Inter

Ce qu’il faut rappeler aussi, c’est que Radio France n’est pas seulement France Inter comme semblent l’oublier non seulement les hommes politiques mais aussi les autres journalistes quand ils évoquent par exemple les adieux de Jean-Paul Cluzel aux seuls salariés de France Inter (soit environ 500 salariés) alors qu’il s’agissait des adieux aux 4 000 salariés de Radio France.

Les adieux de Jean-Paul Cluzel

Dans cette lettre à ses employés, Jean-Paul Cluzel annonce officiellement la désignation de Jean-Luc Hees (à ma connaissance, il n’y a eu aucune autre communication formelle sur le sujet) et rappelle le bilan flatteur de son mandat en insistant notamment sur la « négociation serrée » du prix de la réhabilitation de la Maison de la Radio (qui devait depuis plusieurs années être remise en conformité aux normes de sécurité), ce qui lui a permis de faire gagner 85 millions d’euros d’économies.

Deux défis pour Jean-Luc HeesL’arrivée de Jean-Luc Hees aux commandes est diversement ressentie par les salariés eux-mêmes : d’un côté, chez les producteurs et dans les rédactions, on se félicite qu’un “homme du métier” soit à ce poste, mieux capable de comprendre les enjeux du cœur de métier de la radio ; d’un autre côté, dans les services supports, administratifs, ressources humaines etc., on craint que ce changement de direction déstabilise une synergie entre les entités que Jean-Paul Cluzel avait réussi méthodiquement à construire au fil des années. Une inquiétude qui aurait été valable quel que soit le nouveau président.

 

Et cette crainte est d’autant plus grande que le premier défi de Jean-Luc Hees sera la renégociation de la convention collective qui, en raison de la réforme de l’audiovisuel public, va être formellement dénoncée au conseil d’administration du 29 avril 2009. Une convention négociée aux meilleures moments du gouvernement socialo-communiste (en 1982 avant la rigueur) et très favorable aux salariés. La direction et les syndicats disposeront de quinze mois pour négocier, et passé ce délai, si rien n’était signé, ce serait le minimum légal du Code du travail qui s’appliquerait. Il va donc falloir des nerfs solides aux protagonistes.

L’autre défi, ce sera les relations de Jean-Luc Hees avec le pouvoir politique.

Jean-Claude Cluzel vient de reconnaître « avoir sans doute eu tort de ne pas rencontrer suffisamment le Président de la République » pour valoriser son action, en ajoutant : « On voit bien l’esprit parfaitement compréhensible dans le quel souhaite travailler le Président de la République. C’est d’avoir une totale confiance entre les responsables d’entreprises publiques et lui-même car il souhaite avoir à la SNCF ou à Radio France des personnes avec lesquelles il puisse établir une relation plus directe. » en oubliant de dire que ce type de comportement est finalement assez éloigné de sa propre façon d’être, plus en discrétion et moins en vitrine.

Ce défi, c’est sans doute le concept qui veut cela. Michèle Cotta raconte qu’elle était en communication permanente avec le Président François Mitterrand pendant la durée de son court mandat à Radio France, au téléphone ou en entretien direct. Elle déjeunait régulièrement avec le Premier Ministre Pierre Mauroy dont elle est l’amie ou avec le Ministre délégué à la Communication Georges Fillioud. Elle était aussi en relations fréquentes avec des membres du cabinet présidentiel, notamment André Rousselet (le directeur), et avec Jérôme Clément, conseiller à Matignon (l’actuel président de Arte).

Pour Jean-Luc Hees, les informations de l’Élysée distillées ce 2 avril 2009 compliqueront à l’évidence sa tâche pour démontrer aux citoyens qu’il restera toujours autant d’indépendance entre Radio France et le pouvoir politique qu’avant son arrivée.

Disparition de Jacqueline Baudrier

Le 2 avril 2009, par un étrange entrecroisement du calendrier, c’est aussi le jour du décès de Jacqueline Baudrier à 87 ans, journaliste politique et grande dame de l’information qui fut la première présidente de Radio France de début janvier 1975 à fin juillet 1981 après l’éclatement de l’ORTF. Une disparition passée presque inaperçue hélas alors qu’elle mériterait les honneurs des médias pour son envergure. Elle avait notamment animé avec Alain Duhamel le premier débat présidentiel, entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand, le 10 mai 1974 et Pierre Mauroy a eu quelques états d’âme à la limoger pour la remplacer par Michèle Cotta.

Jean-Luc Hees désigné nouveau président de Radio France le jour même de la disparition de sa première présidente. Drôle de coïncidence…

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (3 avril 2009)

Pour aller plus loin :

L’arrivée de Jean-Luc Hees.

Le bilan très positif de Jean-Paul Cluzel.

Philippe Val nommé à France Inter ?

Comment ça fonctionne, les rumeurs autour des nominations ?

Les adieux de Jean-Paul Cluzel à ses collaborateurs.

Que va devenir la convention collective de Radio France ?

Patrick Collard, futur directeur général délégué de Radio France ?

Nouvel Hees pris à Radio France ?

C’est désormais officiel, Jean-Luc Hees deviendra le nouveau patron de Radio France alors que son prédécesseur, Jean-Paul Cluzel, candidat éconduit, laisse une maison en très bon état.

Ce n’était pas un poisson d’avril. Le 1er avril 2009 au matin, le président de Radio France Jean-Paul Cluzel a reçu un coup de téléphone du secrétaire général de l’Élysée Claude Guéant pour l’avertir qu’il ne serait pas reconduit à un second mandat. Un coup de fil confirmé dès le début de la soirée par “Le Monde“.

Décision prise

En effet, comme prévu par la nouvelle loi sur l’audiovisuel public, Nicolas Sarkozy a décidé de proposer Jean-Luc Hees au Conseil supérieur de l’audiovisuel pour succéder à Jean-Paul Cluzel le 12 mai 2009. Cette annonce aura lieu dans la journée du 2 avril 2009.

Le CSA devrait entériner cette décision (quel argument recevable pourrait-il sérieusement invoquer contre une nomination présidentielle ?) ainsi que les commissions parlementaires concernées au Parlement (il faut l’absence d’un rejet des trois cinquièmes).

Cette annonce met fin aux nombreuses rumeurs qui fleurissaient ces trois derniers mois.

Beaucoup de succès à l’actif de Jean-Paul Cluzel

Jean-Paul Cluzel avait espéré jusqu’au bout sa reconduction.

Il l’avait encore déclaré le 27 mars 2009 sur Canal Plus en affirmant que les reproches qu’on lui faisait (une malheureuse photo pour le calendrier d’Act’Up et les impertinences de l’humoriste Stéphane Guillon qui tient une chronique quotidienne sur France Inter) étaient très négligeables par rapport aux grands succès qu’il a obtenus en cinq ans de mandat : pacification des relations sociales malgré une gestion plus rigoureuse des deniers de l’État (le budget de Radio France provient essentiellement de la redevance), hausse régulière de l’audience des stations et en particulier de France Inter, mise en ligne d’un site Internet performant pour France Info, préparation de la radio numérique et démarrage du grand chantier de la rénovation de la Maison de la Radio.

Jean-Paul Cluzel, étiqueté chiraquien mais se revendiquant centriste, pourrait penser avec raison que cette décision présidentielle est profondément injuste. Mais les considérations politiques ne récompensent pas toujours (rarement ?) les compétences techniques. Car elles prennent en compte d’autres aspects qui dépassent la gestion même d’un organisme.

Trop d’indépendance ?

Les reproches à propos de Stéphane Guillon sont très significatifs d’ailleurs : on confond souvent l’humour et l’analyse politique (les Guignols de l’Info aussi, qui ont fêté leurs vingt ans). Ce qu’on peut se permettre par l’humour pourrait être odieux par le sérieux d’un éditorial.

La réalité, c’est que Jean-Paul Cluzel se refusait à toute intervention auprès des journalistes. Lui apportait sa vision de la radio et la mettait en œuvre ; les journalistes faisaient leur boulot. C’était peut-être un handicap sous le regard de l’Élysée.

Une indépendance confirmée par cette anecdote qui en dit long : prévu bien avant la polémique sur Dominique Strauss-Khan, un livre coédité par Radio France qui recueille les chroniques de Stéphane Guillon sur Canal Plus est sorti le 19 mars 2009 (juste après le Salon du Livre de Paris). Une date bien mal venue, en pleine polémique et avant la décision présidentielle. Aucun collaborateur n’a osé avertir Jean-Paul Cluzel de cette parution et ce n’est que la veille de la sortie que Stéphane Guillon lui a adressé un exemplaire du livre (au lendemain de son entretien avec Nicolas Sarkozy !).

Quelques imprudences de communication

Jean-Paul Cluzel a commis certainement quelques erreurs de communication depuis de début de l’année. Sa participation imprudente au calendrier d’Act’Up avait surpris la plupart des employés de Radio France alors qu’il pensait l’avoir fait sous le sceau de l’anonymat (ce qui ne l’a pas empêché de l’assumer pleinement). Il a senti la nécessité de plus s’investir dans les médias pour présenter les bons résultats de sa société (il est vrai qu’en grand commis de l’État, Jean-Paul Cluzel est peu connu du grand public).

Le 1er avril 2009 au matin, avant le coup de téléphone fatal, Jean-Paul Cluzel répondait encore aux questions du journal “Le Monde” et avait ironisé, certainement très maladroitement, sur Jean-Luc Hees : « Lui qui est si moderne et dont les capacités stratégiques sont bien connues ? (sourire) Cet homme qui, il y a quelques années lors d’un comité de direction de Radio France, avait déclaré : “L’Internet, c’est la mort de la radio !” ? Moi, je crois au contraire qu’Internet constitue une formidable opportunité à saisir pour notre média. ».

On imagine la tête de Claude Guéant en lisant cette réponse alors que Jean-Luc Hees était considéré comme le candidat de l’Élysée. Peut-être un élément pour précipiter les événements et en finir avec les supputations ? Car le Président de la République devait au départ revoir très prochainement Jean-Paul Cluzel pour lui faire part de sa décision. Un coup de téléphone a semblé maintenant suffisant.

Qui est Jean-Luc Hees ?

Jean-Luc Hees, qui a 57 ans, est un journaliste qui connaît bien la radio publique. Il a été longtemps correspondant de France Inter à Washungton. Il a publié des livres sur la politique américaine qu’il connaît bien comme cette histoire des Présidents américains ou cet essai sur Barack Obama à la suite de ses chroniques dans “Charlie Hebdo”.

Ensuite, il présenta longtemps le journal de treize heures sur France Inter, ce qui le fit connaître du grand public.

De 1997 à 2004, Jean-Luc Hees fut directeur de France Inter. Il fut remercié par Jean-Paul Cluzel lorsque ce dernier arriva à la tête de Radio France. Ce sera d’ailleurs avec beaucoup d’amertume qu’il lui laissera les clefs de la maison car il y a eu incompatibilité entre les deux hommes.

Selon Jean-Paul Cluzel, Jean-Luc Hees n’a jamais eu beaucoup de projets pour la radio et n’a pas vraiment montré de réelle vision à long terme.

Depuis deux ans, Jean-Luc Hees assurait sur Radio Classique (la concurrente de France Musique) une émission culturelle “Hees bien raisonnable” puis la tranche matinale.

Hees pion de l’Élysée ?

Le nouveau président de Radio France sera-il un Hees pion de l’Élysée ? Lui-même s’affirme ni de droite ni de gauche, mais il a publié une histoire de la campagne présidentielle de 2007 au titre évocateur : “Sarkozy Président ! Journal d’une élection” (éditions du Rocher).

Il est certain que pour Jean-Luc Hees, cette nomination à un âge déjà avancé de sa carrière constitue en quelques sortes une consécration qu’il ne devra qu’à la seule volonté du Président de la République. Sera-t-il pour autant un relais de l’Élysée auprès des rédactions ? C’est peu probable car lui-même journaliste sait que l’indépendance des journalistes est une donnée ancrée dans leur forte personnalité. Les journalistes l’ont souvent montré : ni allégeance ni rébellion.

Hees, nouveau manager

Ayant accompli la majeure partie de sa carrière à France Inter, Jean-Luc Hees pourrait sans doute bénéficié d’un préjugé favorable de la part des salariés qui préféreraient toujours un personnage maison plutôt que le parachutage d’une personnalité qui ne connaît pas la société (comme par exemple Jean-Marie Cavada).

La nomination d’un journaliste à la tête de Radio France rendra évidemment plus importante encore sa première décision : le choix du prochain directeur général délégué. L’actuel directeur général délégué Martin Ajdari devrait en effet quitter ses fonctions à la fin du mandat de Jean-Paul Cluzel pour en principe devenir directeur général de l’Opéra de Paris auprès de Nicolas Joel (Jean-Paul Cluzel avait été lui-même nommé directeur général de l’Opéra de Paris par Jack Lang en 1992).

La question demeure cependant celle-ci : un simple animateur de radio est-il capable de manager une entité de 4 000 employés dotée d’un budget de 600 millions d’euros ? Nommée à la tête de Radio France par François Mitterrand lors de son accession au pouvoir en 1981, Michèle Cotta, chroniqueuse sur RTL, s’était posé la même question car elle avait connu le même sort et la même angoisse, qu’elle oublia bien vite en devenant dès l’année suivant présidente de la Haute autorité de l’audiovisuel.


Après tout, même sans expérience, cela dépend d’abord de la personnalité.

Bonne route à Radio France !

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (2 avril 2009)

Pour aller plus loin :

Radio France et Jean-Paul Cluzel, nouveau symbole de l’indépendance ?

Jean-Luc Hees nommé PDG de Radio France.

Radio France, le bon élève de l’audiovisuel.

Jean-Paul Cluzel sur Canal Plus.

Rumeurs sur la nomination de Jean-Luc Hees.

Quand Jean-Luc Hees dirigeait France Inter.

La réforme de l’audiovisuel public.

 

 

 

L’épée de Damoclès sur le Palais de la Découverte

Un lieu mythique inégalé dans le monde qui place la science dans un cadre ludique et pédagogique inestimable. Ce lieu, le Palais de la Découverte, pourrait disparaître au profit d’une fusion avec la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette dont la vocation est très différente. C’est du moins ce que craignent ses employés.

Je l’ai appris le soir du 24 mars 2009 sur place, à l’aile ouest du Grand Palais, près des Champs-Élysées à Paris, et c’est confirmé par une dépêche du 25 mars 2009 au soir : l’ancienne Ministre de la Recherche et ancienne spationaute Claudie Haigneré est chargée de la mise en place, pour 2010, d’un établissement unique regroupant le Palais de la Découverte, dépendant du Ministère de la Recherche, et de la Cité de la Villette, dépendant du Ministère de la Culture.

Une soirée pour veiller

Pourquoi le 24 mars au soir ? Parce que les employés du Palais de la Découverte ont organisé sur place une soirée pour sensibiliser le public à cette épée de Damoclès qui menace l’avenir du Palais de la Découverte, sa situation en plein cœur de Paris dans l’un de ses plus beaux bâtiments (le Grand Palais) très convoité.

De nombreux “supporters” étaient donc présents et en particulier de grands scientifiques comme Alain Aspect, médaille d’or du CNRS en 2005, qui fut à l’origine d’une meilleure compréhension expérimentale de la physique quantique à Paris-Orsay, mais aussi des journalistes comme Edwy Plenel.

Souvenirs d’enfance

Le Palais de la Découverte, je m’y plais à m’y promener souvent. C’est le temple de la science adapté au “profane”. Mêmes les plus allergiques peuvent changer d’avis et commencer à apprécier la science, présente évidemment dans tous nos actes quotidiens aujourd’hui.

Ma première rencontre, c’était vers l’âge de cinq ans. On n’est pas bien grand à cet âge, mais l’œil est assoiffé de savoir. Les petites expériences personnelles forgent forcément les enfants.

Deux grands souvenirs sont restés ancrés à la mémoire et c’est toujours avec une pointe d’émotion que je vérifie que les choses sont toujours à leur place. Quoi ?

D’abord, la salle circulaire où sont inscrits les premiers milliers de décimales du nombre pi. Une sorte de nombre en spirale où sont cités les grands noms des mathématiques.

Les deux noms que j’ai attrapés au vol, spontanément, mardi soir sont Henri Poincaré et Paul Painlevé. Henri Poincaré le lorrain, qui a donné son nom au plus grand lycée de Nancy et à l’université Nancy I, à l’origine des développements mathématiques de la Relativité d’Einstein et cousin de l’homme politique, Raymond Poincaré, et Paul Painlevé, dont j’ai toujours apprécié l’ambivalence scientifique et politique : grand mathématicien spécialiste des équations différentielles, il a été aussi Président du Conseil sous la IIIe République, parmi les premiers “socialistes pragmatiques”, avec René Viviani, à accepter d’aller au gouvernement tout en restant socialistes, et le premier à promouvoir des budgets pour l’aviation.

Ensuite, cette sorte de jeu de mécano de l’hypercube en quatre dimensions. C’est assez simple à comprendre. Le cube, c’est en trois dimensions. Son équivalent en deux dimensions, c’est le carré bien sûr, et en une dimension, le segment. À chaque sommet de ce cube à dimension donnée, il y a autant d’arêtes que de dimensions : une pour le segment, deux pour le carré, trois pour le cube. Et le nombre de sommets, c’est deux puissance cette dimension : deux pour le segment, quatre pour le carré et huit pour le cube.

Évidemment, il est impossible de tracer ou de construire un hypercube exactement, puisque nous sommes enfermés dans nos trois petites dimensions. Mais cela n’empêche pas de faire une projection d’un hypercube en trois dimensions au même titre que nous pouvons dessiner un cube de trois dimensions sur une feuille de papier en deux dimensions. Il y a juste un jeu de perspective. Eh bien, dans la salle de géométrie, on nous montre deux projections (donc différentes) d’un hypercube. Facile à vérifier : chaque figue a bien seize sommets et chaque sommet a bien quatre arêtes.

Au-delà des souvenirs

Le principe du Palais de la Découverte est très original. Il y a quelques ateliers très bien animés qui permettent à des enfants de voir leurs cheveux se hérisser (grâce à 300 000 V) ou à des collégiens de comprendre la thermodynamique, mieux que des étudiants de troisième année (en licence).

C’est d’ailleurs dans cet esprit que s’est développée parallèlement la Fête de la Science où, chaque année un week-end de septembre, dans chaque ville, les scientifiques vont présenter leurs recherches au grand public de façon simple et expérimentale.

Malgré une fréquentation très élevée (600 000 visiteurs par an), sa grande réactivité (50 à 80 exposés par jour, une dizaine de nouvelles expositions par an) en dépit de moyens limités (14,3 millions d’euros en 2009) et de sa grande popularité au sein du grand public, l’existence du Palais de la Découverte semblerait toutefois remise en cause depuis fin 2007.

Des dysfonctionnements

À l’origine, plusieurs études montrant de graves dysfonctionnements dans la gestion de l’établissement, la dernière en date étant celle du sénateur Philippe Adnot (par ailleurs très dynamique dans le domaine de l’innovation, tant dans son département, l’Aube, qu’au Sénat avec la création des “Tremplins Entreprises”) dans un rapport remis à la commission des finances du Sénat le 27 juin 2007.

Parmi les reproches formulés, la vétusté du prestigieux bâtiment qui entraîne des risques de sécurité des personnes et l’absence de financement pour le rénover. Depuis 2001, la commission de sécurité de la préfecture de police a formulé un avis défavorable d’ouverture au public et s’il est encore ouvert, c’est sur la responsabilité personnelle de son directeur.

L’insuffisance budgétaire a conduit également à continuer à présenter des animations datant de 1937 et les quatre cinquièmes ont plus de vingt ans.

Au total, le rapport Adnot estimait en 2007 à 80 millions d’euros le besoin supplémentaire de financement (en octobre 2008, une subvention de 18 millions d’euros a été obtenue pour la rénovation sur 2009-2011).

Mais il pointe aussi sur des dysfonctionnements politiques et administratifs, en particulier un désengagement des tutelles (le Ministère de la Culture est le gestionnaire du Grand Palais et le Ministère de la Recherche s’est désintéressé du Palais de la Découverte) et une politique des ressources humaines à améliorer.

Pour le sénateur Adnot, il faudrait renforcer l’impact du Palais de la Découverte comme outil de culture scientifique et le rendre comme un lieu de vie à l’image des grands musées internationaux.

La solution préconisée

Dès le 12 décembre 2007, l’hypothèse d’une évolution du statut juridique du Palais de la Découverte vers un établissement commun avec la Cité des Sciences et de l’Industrie (présidée désormais par l’ancien Ministre de la Recherche François d’Aubert) est devenue de plus en plus probable.

Cette proposition aurait pour but de mutualiser les moyens budgétaires et de dynamiser ce double pôle scientifique : « renforcer la qualité et la complémentarité de l’offre de culture scientifique et technique, et, grâce à des économies d’échelle résultant du regroupement, rationaliser la dépense publique » (note de cadrage de mars 2008).

Depuis un an, la situation n’est pas très claire et aucune réponse ministérielle n’est encore venue clarifier l’avenir du Palais de la Découverte ni amorcer une communication avec son personnel.

Crainte du personnel

La crainte des employés du Palais de la Découverte est que leur établissement soit quasiment englouti dans la Cité de la Villette dont la mission est différente.

Cette crainte est corroborée par les préparations du décret définissant le statut et le fonctionnement du nouvel établissement, notamment que le site internet du Palais devrait migrer et être hébergé par la plate-forme technique de la Cité (réunion du 30 janvier 2009), et que, « étant donné le nombre de personnes et le montant des crédits concernés, il est plus simple de faire basculer le système [informatique comptable] du Palais sur celui de la Cité plutôt que l’inverse. » (communiqué de la direction du Palais de la Découverte du 2 février 2009). Précisons qu’il y a quatre fois plus d’employés à la Cité de la Villette qu’au Palais de la Découverte, principalement sous contrats privés (au contraire du Palais, principalement des fonctionnaires).

Aucune consultation ni information n’a eu lieu auprès du personnel ni de la direction du Palais de la Découverte (conseil d’administration et conseil scientifique).

Le monde scientifique se mobilise

Très vite, deux pétitions ont été lancées et ont recueillies à ce jour plus de 60 000 signatures. 93% des personnels ont voté contre le processus de fusion tel qu’il est engagé actuellement.

Ils ont créé trois sites internet au nom éloquent où sont mis en ligne les deux pétitions:

http://www.sauvonslepalaisdeladecouverte.fr

http://palais-decouverte.eitic.org

http://soutien-au-palais-de-la-decouverte.blogspot.com/

Une lettre de 27 scientifiques de grande réputation (dont quatre prix Nobel, Claude Cohen-Tannoudji, Albert Fert, François Jacob, Jean-Marie Lehn, une médaille Fields, l’équivalent du Nobel pour les mathématiques, Wendelin Werner, et aussi Alain Aspect, Édouard Brézin, Sébastien Balibar, Jean-Pierre Kahane, Philippe Nozières, Yves Quéré…) a été publiée le 6 mars 2009 pour dénoncer la fusion : « On tente de dissoudre notre Palais dans une structure dont ni la finalité ni les méthodes ne sont les mêmes, et c’est un lien essentiel entre le public et la science qui est en grand danger. (…) Nous demandons aux pouvoirs publics de renoncer immédiatement à ce projet de fusion, et de donner au Palais de la Découverte les moyens financiers d’un développement que son succès mérite, aujourd’hui plus que jamais. ».

Des sondages laissent entendre que le Palais de la Découverte aurait joué un rôle non négligeable dans la vocation de nombreux futurs scientifiques (mais c’est un sentiment très subjectif que d’envisager les causes d’une vocation) et les employés du Palais aiment citer le regretté Pierre-Gilles de Gennes, prix Nobel 1991 de physique, qui racontait en mars 1998 : « J’ai personnellement beaucoup appris au Palais de la Découverte des années 48. J’y retourne avec mes enfants, je vais y retourner bientôt avec mes petits-enfants et je suis tout à fait convaincu que la flamme est la même. ».

Arguments contre la fusion

Parmi les arguments contre la fusion, il y a cette nécessité de ne pas réduire l’offre de culture scientifique et technique. Les statistiques montrent en effet que les deux établissements (Palais et Cité) ne sont pas en concurrence. L’ouverture de la Cité de la Villette en 1986 n’a pas fait décroître le nombre de visiteurs du Palais de la Découverte (au contraire, de 1986 à 2008, le Palais a reçu 100 000 visiteurs de plus par an pendant que la Cité a reçu de 1 million au début à 1,5 million de visiteurs en 2008).

Question budget, une fusion serait évaluée à 6 millions d’euros et le surcoût de fonctionnement (sur les charges salariales aux taux plus élevés, la TVA etc.) de 2,5 millions d’euros par an (à comparer avec l’exposition sur les termites qui avait coûté moins d’un million d’euros).

L’avenir alors ?

Bref, il y a entre l’incertitude de l’avenir et le Palais lui-même une opposition assez classique de type vision administrative versus passion des sciences.

Le pari du personnel du Palais de la Découverte est que la forte mobilisation contre le projet de fusion pourrait remettre en cause le décret prévu en avril 2009.

La nomination toute récente de Claudie Haigneré va-t-il faire bouger les choses ?

Scientifique elle-même, spationaute, ancienne Ministre de la Recherche, elle devrait être, à n’en pas douter, aussi attachée au Palais de la Découverte que ses anciens collègues.

Cependant, ses premières déclarations sont ambiguës. Chargée d’une mission pour la fusion des deux établissements, elle a affirmé paradoxalement à l’AFP, pour rassurer les esprits, qu’il « est hors de question d’envisager une fusion, une disparition du Palais de la Découverte ».

“Mon” Palais

Oui, il y a plus que de la raison dans la défense du Palais de la Découverte, il y a aussi de l’émotion et de la passion. Bref, la meilleure description de ce lieu mythique, celui de mon enfance, de mes premiers frissons scientifiques, c’est encore ces vingt-sept scientifiques qui l’expriment le mieux dans leur lettre du 6 mars 2009 :

« La spécificité du Palais (…), c’est le contact direct entre les visiteurs et la science. Au Palais, la science n’est pas cachée ni derrière les écrans d’ordinateurs ni sous des panneaux publicitaires, on manipule les instruments, on participe à des expériences en public où les progrès de la science sont présentés en direct par de jeunes scientifiques dévoués et compétents, on rencontre des chercheurs qui parlent de leurs découvertes récentes. »

Et c’est aussi presque une question de citoyenneté, vu tous les enjeux scientifiques d’aujourd’hui (du nucléaire aux OGM en passant par la bioéthique et internet).

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 mars 2009)

Pour aller plus loin :

Claudie Haigneré s’occupe de l’avenir du Palais de la Découverte.

“Le Monde” nobélise-t-il le climatologue Jean Jouzel ?

Sauvez le Palais de la Découverte.

Soirée du 24 mars 2009.

La réforme du Palais de la Découverte.

Rapport de Philippe Adnot du 27 juin 2007.

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Le blog de Sylvain Rakotoarison - 27 avril 2009
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